Illich, encore et toujours
4 février 2012
“Faire de la connaissance une marchandise ne se conçoit que si on imagine qu’elle résulte de l’action d’une institution où qu’elle satisfait à des objectifs institutionnels.” (p. 211)
“Recouvrer le pouvoir d’apprendre ou d’enseigner a pour conséquence que l’enseignant prenant le risque de s’immiscer dans la vie privée d’autrui doit assumer la responsabilité des résultats ; de même, l’étudiant qui se place sous l’influence d’un enseignant doit se sentir responsable de sa propre éducation. Dans une telle perspective, les institutions éducatives – si elles sont réellement nécessaires – seront amenées à prendre l’aspect de centres ouverts à tous, où chacun puisse trouver ce qu’il recherche, où l’un, par exemple, ait accès à un piano, l’autre à un four à céramique, ou à des enregistrements, des livres, des diapositives, etc. Aujourd’hui, les écoles, les studios de télévision, les théâtres et autres lieux similaires sont tous conçus pour être utilisés par des professionnels. Déscolariser la société veut dire, avant tout, refuser le statut professionnel à ce métier qui, par ordre d’ancienneté, vient juste après le plus vieux du monde, j’entends l’enseignement !” (p. 212)
“S’instruire, enseigner appartiennent à des hommes qui savent qu’ils sont nés libres et qu’ils n’ont pas pour acquérir cette liberté à avoir recours à un traitement approprié. Quand apprenons-nous généralement ? Quand nous faisons ce qui nous intéresse. Ne sommes-nous pas, la plupart d’entre nous, curieux ? Nous voulons comprendre, donner un sens à ce qui se trouve face à nous, à ce que à quoi nous avons affaire. Ne sommes-nous pas capables d’un rapport personnel avec autrui, à moins que nous soyons abêtis par un travail inhumain ou fascinés par l’idéal scolaire ?
Le fait que les habitants des pays riches ne s’instruisent guère par eux-mêmes ne constitue pas une preuve du contraire. C’est plutôt une conséquence de la vie dans un environnement où, paradoxalement, ils ne trouvent presque rien à apprendre, dans la mesure où leur milieu est en grande partie “programmé”. Ils sont sans cesse frustrés par la structure d’une société contemporaine dans laquelle le réel, sur lequel les décisions pourraient s’appuyer, devient d’une nature insaisissable. Ils vivent, en effet, dans un milieu où les outils qu’il serait possible d’utiliser à des fins créatrices deviennent des produits de luxe, où les canaux de communication appartiennent à quelques-uns qui, seuls, peuvent parler à la multitude.” (p. 212-213)
“Un mythe moderne voudrait nous faire croire que le sentiment d’impuissance qu’éprouve aujourd’hui la majorité des hommes serait une conséquence de la technologie capable de créer seulement de vastes systèmes. Mais ce n’est pas la technologie qui invente ces systèmes, qui crée des outils immensément puissants, qui tisse des canaux de communication à sens unique ; au contraire, mieux utilisée, la technologie pourrait fournir à chaque homme la possibilité de mieux comprendre son milieu, de le façonner de ses propres mains, de communiquer mieux que par le passé. Cette utilisation de la technologie, à rebours des tendances actuelles, constitue la véritable alternative au problème de l’éducation.
Pour qu’un homme puisse grandir, ce dont il a besoin c’est du libre accès aux choses, aux lieux, aux méthodes, aux événements, aux documents. Il a besoin de voir, de toucher, de manipuler, je dirais volontiers de saisir tout ce qui l’entoure dans un milieu qui ne soit pas dépourvu de sens. Cet accès lui est aujourd’hui refusé. Lorsque le savoir devint un produit, il acquit les protections accordées à la propriété privée. Ainsi, un principe conçu pour préserver la vie personnelle de chacun est utilisé pour justifier les interdits jetés contre ceux qui ne sont pas porteurs des documents nécessaires.” (p. 213)
“Il faut un temps relativement court à l’homme motivé pour acquérir une compétence qu’il veut utiliser ; ce que nous avons tendance à oublier dans une société où les enseignants monopolisent la possibilité d’accession à n’importe quelle activité et détiennent le pouvoir d’accuser de charlatanisme tous ceux qui ne se soumettent pas.” (p. 215)
“Déscolariser la structure sociale et culturelle exige l’utilisation de la technologie pour rendre possible une politique de participation.” (p. 220)
Ivan Illich, appendice à Une société sans école, Points Essais, Seuil, 1971
Prépa-rez vos mouchoirs
4 février 2012
Le Monde nous inflige le marronnier annuel sur les classes préparatoires, qui seraient, si l’on en croit une tribune de Marie Desplechin, des bagnes où les futures zélites-de-la-nation seraient formées dans le sang et les larmes. Je ne vais pas m’amuser à reprendre l’une après l’autre ses affirmations pour les démonter, mais je tiens simplement à apporter un témoignage.
J’ai passé deux ans en classes préparatoires littéraires (hypokhâgne-khâgne), dans un lycée de niveau moyen – de ceux dans lesquels un élève intègre de temps en temps une école normale supérieure. Il se trouve que j’ai été un des élèves en question, ce qui, j’en conviens, biaise mon témoignage. D’autre part, les classes préparatoires littéraires sont très différentes des autres (horaires moins lourds, échouer au concours est le destin quasi-général, etc.), et ce que j’écris ici ne saurait s’appliquer aux classes économiques et scientifiques.
Sur le volet “social” : j’ai conscience d’appartenir à un milieu privilégié (pas au sens où nous roulions particulièrement sur l’or, famille nombreuse oblige, mais au sens où il y avait plusieurs centaines de livres à la maison, ce qui n’est pas le cas de 90 % des foyers français, ce que beaucoup ont tendance à oublier) ; mes parents ont néanmoins toujours suivi de très loin mes études, ne m’ont jamais poussé dans telle ou telle direction, et ma scolarité comme interne en classe préparatoire leur a coûté 2 000 euros par an, tout compris. J’avais postulé en classe préparatoire sur la suggestion de mes professeurs de lycée, et j’ignorais absolument ce qu’étaient les écoles normales supérieures en entrant en hypokhâgne.
En classe préparatoire littéraire “lettres et sciences humaines”, on suit environ vingt-cinq heures de cours par semaine. Ce n’est pas exténuant. On considère en général que chaque heure de travail en classe en appelle une autre de travail personnel. Nous arrivons à cinquante heures. Quelques lectures personnelles sont attendues. Disons en moyenne soixante heures de travail par semaine, dont vingt-cinq consacrées à écouter, vingt autres à lire – oui, à lire – et quinze à rédiger des exercices en tout genre (dissertations, versions, thèmes, exposés). Le tout, sur des sujets auxquels une personne qui a choisi de son plein gré le cursus en question n’est pas a priori hermétiquement fermée (les adjectifs chez Mallarmé, les révoltes paysannes au XIXe siècle, Woolf et Tacite en version originale, etc.).
J’aurais quelques réserves à émettre sur la qualité de l’enseignement qui nous a été prodigué : du professeur d’histoire qui lisait un manuel en cours à celui de géographie qui rendait les copies au compte-goutte deux mois après leur rédaction, en passant par le professeur de lettres qui jouait excessivement sur l’affectif (et m’avait tranquillement affirmé que je n’avais aucune chance d’intégrer normale), celui de philosophie qui traitait sereinement un dixième du programme (j’ai quelque part cent vingt pages de cours sur le corps chez Descartes et Spinoza, qui n’auraient pas déparé un séminaire de faculté, mais n’étaient probablement pas à leur place en classe préparatoire…), et celui de latin, dont, par respect et par discrétion, je ne dirai rien.
Et aussi des louanges : un professeur de lettres dilettante qui avait cependant trouvé le moyen de nous faire traverser toute l’histoire de la littérature française au cours de l’année d’hypokhâgne, un professeur d’histoire très impliqué qui donnait d’excellents conseils de méthode, ou un professeur d’anglais exigeant, auquel j’allais jusqu’à demander du travail supplémentaire (traduire Huxley, peut-on rêver mieux pour ses vacances de Noël ?). J’ai trouvé le moyen de me brouiller avec la moitié d’entre eux au moins, en raison, je crois, de ma fâcheuse tendance à jouer les porte-parole en temps de crise, mais au fond, qu’importe ? Et d’autre part, beaucoup de lectures personnelles – je dirais quatre ou cinq livres par semaine, CDI et bibliothèque municipale étaient mis au pillage.
Le fait que le concours m’ait souri incite le lecteur à la méfiance, j’en ai bien conscience. Mais pour ce que j’en sais, la plupart de mes condisciples ne regrettent pas leur passage en classe préparatoire. Ils ont tous fini par trouver leur voie, de l’enseignement (beaucoup de professeurs de français et d’histoire-géographie) à la recherche et au journalisme, en passant par la couverture (oui, poser des ardoises), la diplomatie, l’édition, le conseil et l’archéologie. Aucun ne s’est suicidé – j’ai eu connaissance d’une ou deux tentatives manquées, liées, pour ce que j’en sais, à des déboires sentimentaux, ce qui n’a rien d’extravagant à l’âge que nous avions. Aucun n’est alcoolique ou cannabinomane. Je me souviens que nous étions tous très différents, tant en termes de caractère que d’origine sociale ou de sensibilité littéraire, politique ou philosophique ; les échanges en étaient d’autant plus féconds – mais parfois, j’en conviens, inexistants. La classe préparatoire ne nous a pas coulés dans un moule uniforme.
Cela a été plus dur pour certains que pour d’autres. Être l’élève le plus prometteur de son lycée de banlieue, et se retrouver en queue de peloton en début d’année avec des cinq à la pelle, c’est une expérience difficile, personne ne le nie. Personne n’a jamais prétendu qu’hors les classes préparatoires, point de salut. Ajoutons qu’il est toujours possible de rejoindre les bancs de l’université en cours de route, sans perte de temps, grâce au système d’équivalences, qui fonctionne, me suis-je laissé dire, de mieux en mieux.
Nous avons manqué d’autres choses. Sans doute. C’était un choix à faire, que je ne regrette pas. Mais il y avait une bonne cohésion d’ensemble, surtout parmi les internes : à quelques exceptions près, on se serrait les coudes. Certains sont devenus de très bons amis. Ces nuits où les premiers se couchaient à minuit, les derniers à six heures du matin, parce qu’il fallait rendre une dissertation le lendemain, c’était plutôt un défi qu’une vexation imposée par un sergent Hartman sur estrade. On rédigeait entre minuit et six heures du matin parce qu’on avait procrastiné entre dix-huit heures et minuit. Et le temps n’a pas manqué par la suite pour les voyages, la musique, les amours…
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Plus généralement, je suis personnellement favorable au maintien du système classes-préparatoires-grandes-écoles, avec quelques aménagements – en particulier une meilleure information des lycéens, et un effort sur la qualité des aliments servis à la cantine (parents, munissez vos enfants de bouilloires et de soupes Royco). Ne cassons pas ce qui marche pour réparer quelque chose qui ne marche pas (les premières années d’université, du moins dans les disciplines littéraires). Les vrais problèmes sont ailleurs : dégradation du système d’enseignement primaire et secondaire, et surtout surinvestissement des parents dans l’éducation de leurs enfants ; foutez-leur la paix, s’ils veulent passer deux ans à se cultiver et à apprendre à écrire (ou à compter) dans un cadre favorable, qu’ils y aillent, s’ils veulent faire autre chose, ils apprendront tout aussi bien ailleurs ce qu’il leur faut apprendre. Si je devais citer une raison de ma réussite en classe préparatoire : le fait que mes parents n’aient jamais accordé la moindre importance à mes résultats scolaires. Je ne leur parlais pas de mes notes, bonnes ou mauvaises (et il y en a eu de mauvaises, surtout au début, et en fin de deuxième année, où je ne terminais qu’un devoir sur deux, parce que j’estimais avoir mieux à faire – lire pour mon compte personnel, notamment). Ils m’envoyaient des colis de Nuts, et, j’insiste là-dessus, me foutaient la paix. Que les parents qui ont contraint leurs enfants à faire deux heures de travail scolaire par jour “pour leur bien” à partir de la sixième ne s’étonnent pas du résultat et aillent brûler en enfer.
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Sur le même sujet, billet et commentaires intéressants chez David Monniaux.
Le théâtre des vanités
24 novembre 2011
J’ai ébauché et vite abandonné deux ou trois projets de billets sur les spectacles dits christianophobes. Une homélie, diffusée par Le Salon Beige, m’amène à écrire finalement ces quelques lignes. J’aime beaucoup cette homélie. Des paroles comme “on blasphème [...] partout où le petit est défiguré, où le pauvre est ignoré, où l’étranger est chassé” me vont droit au cœur, et j’espère que tous les prêtres de France auraient le courage de les dire en chaire. “La révolte, la révolte authentique (celle de Jésus qui chasse les vendeurs du temple par exemple), elle ne peut jaillir que d’un amour plus grand, d’un amour qui embrase une vie, une vie toute entière.” Voilà qui est magnifique.
Mais je voudrais aller plus loin. Je ne crois pas que les deux engagements évoqués (la lutte “sociale” contre les spectacles en question et la conversion personnelle) soient complémentaires. Je ne crois pas que les manifestations devant des théâtres, ou même les soi-disant “prières de réparation”, soient compatibles avec la “révolte authentique jaillie d’un amour plus grand”. Il me semble qu’il y a une opposition radicale entre des démarches qui visent à défendre le Christ (ou notre foi en Lui) devant la société, d’une part, et d’autre part notre conversion personnelle.
Je dois avouer très humblement mon ignorance : je ne sais pas ce que cela veut dire, “un seul peuple à genoux pour adorer le Christ Roi”, une expression qu’emploie le prêtre auteur de l’homélie. Je ne comprends pas. Cela ne m’intéresse pas, et, plus grave, j’ai bien peur que le Christ ne s’y intéresse pas non plus. Je ne vois pas bien le rapport avec la conversion du cœur – la seule chose qui intéresse le Christ. On ne convertit pas une société, on ne convertit pas un peuple. Il n’y a jamais eu de société chrétienne au sens spirituel du terme, même si au sens historique, ou sociologique, il y a sans doute du sens à parler de sociétés chrétiennes à des époques et dans des endroits donnés. Le Christ ne s’adresse pas aux peuples, aux sociétés ou aux nations en tant que tels. Il s’adresse à chaque homme – le groupe social peut être, au mieux, un intermédiaire, un cadre pour la rencontre entre le Christ et une personne donnée.
Il n’y a pas d’autre moyen de faire aimer le nom du Christ que de se convertir personnellement. Tout le reste est vanité. Marches aux flambeaux, manifestations, toutes pacifiques qu’elles soient, prières de réparation, tout cela est vanité. Nous n’avons rien à exiger, rien à réclamer, rien à faire respecter, et rien à réparer sinon le mal que nous causons tous personnellement chaque jour que Dieu fait – ce chantier est assez vaste pour que nous ne dépensions pas en vain nos forces sur d’autres chantiers plus confortables, quoi qu’en disent ceux qui vomissent les tièdes sans se demander ce qu’est au juste la tiédeur que vomit Dieu.
Si ces spectacles sont nuls artistiquement parlant, il n’y a rien à en dire. S’ils valent quelque chose, entamons un dialogue constructif. Dans un cas comme dans l’autre, je ne vois pas ce que viennent faire flambeaux, pancartes, prières publiques et indignations.
(Et j’en profite – parce que ça me démange – pour envoyer au diable la France chrétienne, qu’on la fantasme au passé ou qu’on la rêve au futur. La France n’a jamais été chrétienne au sens spirituel du terme, elle n’a jamais appartenu au Christ, elle n’a jamais été “du Christ” et ne le sera jamais. “Le religieux véritable ne s’épuise pas dans sa fonction de cohésion pour le groupe social” (Claude Geffré). N’ayons pas peur. Essayons, pour voir.)
Tresmontant sur le péché originel
16 novembre 2011
Le but de la Création, sa finalité ultime, c’est l’union sans mélange et sans confusion de cet Homme nouveau et véritable, à Dieu unique et incréé. Nous naissons dans un état qui précède cette union et nous ne pouvons parvenir à cette union qui est la finalité ultime de la Création, qu’après une transformation, une métamorphose, une nouvelle naissance, qui fait de nous l’Homme nouveau, nouvelle création, conforme au fils unique qui réalise cette union depuis le premier instant de la création de son âme humaine. Ce n’est donc pas une affaire de chute, ni une histoire de chute. Il s’agit d’une étape dans l’histoire de la Création.
La Création de l’Univers, de la nature, de l’Homme, s’effectue par étapes, parce qu’il n’est pas possible qu’il en soit autrement. La création de l’Homme s’effectue par étapes : c’est ce qu’explique Paul dans sa première lettre aux Corinthiens, 15, 45, que nous avons lu. C’est ainsi que le comprend Irénée de Lyon dans son grand ouvrage contre les gnostiques, livre IV. En somme, Luther a remplacé la théorie chrétienne de la Création qui s’effectue par étapes, par une théorie gnostique de chute. Il met donc la perfection ou la plénitude au début, à l’origine, comme tous les systèmes gnostiques. Tandis que le christianisme orthodoxe, celui de saint Paul et de saint Irénée de Lyon, met la perfection, la plénitude au terme de l’histoire de la Création, et non pas à l’origine. Pour Luther la raison d’être du Christ ne peut donc être que la rédemption, la réparation, la satisfaction. Luther n’aperçoit pas que la raison d’être du Christ est beaucoup plus que cela, puisque le Christ est celui en qui la Création tout entière trouve son achèvement ultime, sa plénitude, sa raison d’être, sa finalité intelligible, comme l’a bien vu le franciscain Jean Duns Scot. La raison d’être du Christ est indépendante du fait que l’Humanité est devenue criminelle. Le Christ est le premier voulu, primum in intentione, ultimum in executione. On voit comment la théorie orthodoxe du péché originel se rattache à la christologie orthodoxe.
Claude Tresmontant, Les malentendus principaux de la théologie, F.-X. de Guibert, 2007
(Je n’ai pas aimé ce bouquin. Trop vite écrit et trop confus, à mon humble avis. Mais il y a de bons passages.)
Le smartphone avant l’heure (Jünger, 1949)
4 novembre 2011
Lucius se saisit de la petite machine d’or et la tint à la lumière. Comme s’il récitait un texte publicitaire, il fit voir à Boudour Péri le cadran lumineux et les contacts :
“Le microphone universel. Modèle pour ouïe normale. Ne peut être ni acheté, ni vendu, ni cédé ; lié uniquement à la fonction du porteur, et non à sa personne, à de rares distinctions près.
Communique à chaque instant l’heure locale et astronomique, la longitude et la latitude, la situation et les prévisions du temps. Remplace carte d’identité, passeports, montre, cadran solaire et boussole, instruments nautiques et de météorologie. Transmet automatiquement la position exacte de son porteur à toutes les stations de sauvetage, en cas de danger terrestre, maritime ou aérien. Donne par repérage la position de n’importe quel lieu. Indique aussi le montant du compte du porteur à l’Energeion, et remplace ainsi le carnet de chèques dans toutes les banques et tous les bureaux de poste, et, par un décompte immédiat, les billets pour tous les moyens de transport. Sert également de légitimation, lorsqu’on requiert l’assistance des autorités locales. Confère dans les troubles le pouvoir de commandement.
Transmet les programmes de tous les émetteurs et des agences d’informations, académies, universités, ainsi que les émissions permanentes de l’Office du Point et des Archives centrales. Permet de consulter tous les livres et tous les manuscrits, si du moins les Archives centrales en ont pris un enregistrement sonore et que l’Office du Point les a mis dans son catalogue ; peut se brancher sur les théâtres, concerts, bourses, tirages de loterie, assemblées, bureaux de vote et conférences, et peut faire l’office de journal, d’agence de renseignements idéale, de bibliothèque et d’encyclopédie.
Met en communication avec tout autre phonophore au monde, à l’exclusion des numéros secrets. Peut être garanti contre les appels. On peut aussi le brancher à la fois sur autant de numéros qu’on le désire – autrement dit, rend possibles les réunions, les rapports, les délibérations. De cette façon, les avantages du téléphone sont unis à ceux de la radio.”
(Ernst Jünger, Héliopolis, 1949 – traduction française Henri Plard, éd. Christian Bourgois, 1975, p. 338-339)
Sauver le Christ des mains des Clercs
15 septembre 2011
La seule chose que je puisse être : une voix qui répète, opportune et inopportune, que l’Église dépérira aussi longtemps qu’elle n’échappera pas au monde factice de théologie verbale, de sacramentarisme quantitatif et de dévotions subtilisées où elle s’enveloppe, pour se réincarner dans les aspirations humaines réelles. – Aucune considération d’aucun genre, je le sens, ne pourra m’arrêter dans cette ligne. Rien ne comte plus au Monde pour moi que cette Cause : sauver l’esprit et la vérité. – Naturellement, je discerne assez bien ce que cette attitude a de paradoxal : si j’ai besoin du Christ et de l’Église pour sauver mon Monde, je dois prendre le Christ tel que me le présente l’Église, avec son fardeau de rites, d’administration et de théologie. Voilà ce que vous me direz, et ce que je me suis dit bien des fois. Mais maintenant je ne puis échapper à l’évidence que le moment est venu où le sens chrétien doit “sauver le Christ” des mains des Clercs pour que le Monde soit sauvé.
Pierre Teilhard de Chardin, Lettre à Auguste Valensin, 25 février 1929.
Sur la loi naturelle
4 septembre 2011
Joseph Ratzinger
Je dirai seulement ceci : j’ai essayé de montrer pourquoi, pour un chrétien, on peut parler, en faisant abstraction de la foi, de la priorité de la raison par rapport à la matière, donc de la présence de la raison dans la matière, et donc de la Création ; mais naturellement, Flores d’Arcais a raison, cette conviction de la Création n’est pas partagée… partagée par tous.
En ce sens, elle ne constituerait pas un fondement qui pourrait garantir une action commune. C’est parce qu’il en était déjà ainsi dans l’Antiquité que les Pères de l’Église ont traduit un mot de la foi par un mot philosophique, rejoignant sur ce point le stoïcisme, dans lequel il n’était jamais question de créateur ni de création mais qui voyait, disons, une sorte de qualité divine dans l’être lui-même. C’était là un message valable pour tous, et de ce fait le mot nature était un véhicule utilisable, accessible au-delà de la limite de la foi. Et c’est la raison pour laquelle le mot nature est entré dans le vocabulaire de la théologie, du magistère, en tant qu’indication de l’élément philosophique, séparable en lui-même, le cas échéant, d’une vision plus profonde de la foi.
En ce sens, il me semble qu’on devrait aussi dans le futur discuter de l’utilité et de la rationalité de ce concept de nature, qui exprime la conviction que les réalités sont en elle-mêmes porteuses d’un message moral et imposent des limites à nos volontés. [Suit une analogie avec l'écologie et les leçons que nous tirons de la nature].
C’est pourquoi je ne peux pas partager le point de vue selon lequel ces droits inaliénables, indiqués par de grands textes, et qui sont le fruit de la pensée des Lumières, ces droits, donc, ne seraient que des droits civils, des choix opérés par nous. Si c’était le cas, ils pourraient être changés. Alors qu’ils ne doivent pas être changés, pour que ne soient pas détruits l’humanité et le sens du respect de l’autre. Et l’argument selon lequel des siècles, des millénaires peut-être, n’ont pas vécu ces valeurs, et que donc elles ne peuvent pas être naturelles, pour moi ne compte pas, car l’homme est capable de vivre contre la nature, il suffit de regarder pour s’en convaincre.
Paolo Flores d’Arcais
Je reste malgré tout d’avis qu’il est fondamental de parvenir à une clarification de fond sur un postulat qui, me semble-t-il, est réapparu dans toutes les questions les plus importantes abordées par le cardinal Ratzinger : aussi longtemps que celui qui a la foi pensera vraiment que cette foi ne fait qu’un avec la raison, c’est-à-dire [tant qu'il pensera vraiment] qu’on ne peut pas arriver, en argumentant rationnellement, à des vérités ou à des opinions qui s’opposent aux siennes, il aura toujours la tentation de s’imposer – y compris par la force – chaque fois qu’il le pourra.
Car, voyez-vous, cela n’a pas de sens de dire que la nature nous délivre un message. La nature, hélas, ne nous délivre aucun message. Par bonheur, certaines minorités, une époque très récente, surtout en ce qui concerne l’écologie dans la génération précédente, ont commencé se poser le problème qui résulte du fait que la nature, qui par ailleurs ne nous dit rien, n’est pas inépuisable. Mais cela, ce n’est pas la nature qui l’a dit, la nature ne dit absolument rien, c’est nous-mêmes qui, heureusement, y avons enfin réfléchi… ou du moins certains d’entre nous.
Et alors, cette idée selon laquelle il y a des valeurs que nous éviterons de mettre en discussion uniquement si nous pensons qu’elles sont dictées par la nature et non qu’elles résultent d’un choix conscient de notre part – cette idée me semble en outre déresponsabilisante. Nous ne devons pas, pour défendre ce noyau de valeurs inaliénables, penser qu’elles sont inscrites dans la nature, parce que cela porte à croire que, puisqu’elles sont inscrites dans la nature, elles seront tôt ou tard reconnues.
Non. Elles sont si peu inscrites dans la nature qu’elles sont le fruit d’une très laborieuse évolution historique et des sacrifices de bien des générations, de bien des individus. Et justement à cause de cela, parce que nous voulons qu’elles soient inaliénables pour nous tous, et que nous savons qu’elles ne reposent que sur nos épaules, c’est justement à cause de cela que nous devons et que nous pouvons les défendre avec intransigeance, jour après jour. Parce que nous savons que nous sommes totalement responsables de ces valeurs.
Est-ce que Dieu existe ? – Dialogue sur la vérité, la foi et l’athéisme, Joseph Ratzinger et Paolo Flores d’Arcais, Payot-Rivages, 2006
Bien sûr, les contours du débat restent assez flous et les deux interlocuteurs semblent ne pas être d’accord sur la définition de la nature, mais d’une manière générale, j’avoue trouver l’intervention du laïc beaucoup plus convaincante que celle du cardinal… Je n’aime pas trop le terme de valeurs, et suis en désaccord avec le dernier paragraphe de Flores d’Arcais, c’est surtout sa démolition de la loi naturelle qui m’intéresse.
Questions de genre
8 juin 2011
Sur Internet et ailleurs, un certain nombre de personnes et d’organisations liées à l’Église catholique se sont récemment émues des nouveaux programmes de sciences de la vie et de la terre en classe de première L et ES, qui feraient, nous assure-t-on, la part belle à la théorie dite du genre. Une pétition lancée par les Associations familiales catholiques circule. Je commencerai par dire qu’à plusieurs titres – en tant que chrétien, en tant que libéral – il me paraît aberrant que des programmes scolaires soient définis à l’échelle d’un État, et que des enfants soient entre les mains de professeurs que les parents n’ont pas choisis plus de trente heures par semaine. Mon très humble avis sur la question est que moins les enfants passent de temps à l’école telle qu’elle existe sous sa forme actuelle, mieux ils se portent.
Mais sur le fond, j’avoue ne pas voir ce qui pose problème dans ces programmes. Les professeurs en feront ce qu’ils voudront, le pire comme le meilleur, bien entendu, mais cela n’est pas nouveau. Alors, oui, telles que les choses sont présentées, il ne s’agit pas de dire aux lycéens ce qui est bien et ce qui est mal. Mais cela, c’est le rôle des parents, pas celui du professeur de sciences de la vie et de la terre. Oui, il ne s’agit pas de distinguer entre ce qui serait naturel et ce qui ne le serait pas, ce qui serait normal et ce qui ne le serait pas. Et là, il peut y avoir un problème. Mais à mon humble avis, ce sont les catholiques qui ont un problème, ce n’est pas le genre.
Qu’est-ce que le genre ? C’est une notion, ou plutôt un instrument, un outil intellectuel, apparu aux États-Unis dans les années 1950 – mais dont on parle surtout depuis les années 1980-1990 et les travaux de Judith Butler – pour désigner ce qui permet à une personne de se caractériser à ses propres yeux et aux yeux des autres comme un homme ou une femme – et éventuellement, comme autre chose qu’un homme ou qu’une femme[1]. La dimension sexuelle fait partie du genre, mais n’en est pas le tout et n’en est même pas l’essentiel. Je rassure les catholiques qui désespéraient de pouvoir s’intéresser à la question en tout bien tout honneur : il existe un certain nombre d’ouvrages relevant des études de genre qui ne parlent pas le moins du monde de sexualité. Pour reprendre la définition de Joan Scott, le genre est une catégorie sociale appliquée à un corps sexué.
Car oui, il faut le dire et le redire, même si cela heurte le sens commun, ce bon vieux sens commun que Jésus, en son temps, a tant fait souffrir : quand elle disait qu’”on ne naît pas femme, on le devient”, Simone de Beauvoir avait parfaitement raison, à condition de bien comprendre ce qu’elle voulait dire par là [2]. On ne naît pas femme, on le devient, on ne naît pas homme, on le devient. On naît avec un sexe phénotypique, c’est-à-dire qu’à notre naissance, un médecin nous classe en fonction de notre apparence physique dans l’une de ces deux grandes catégories : celle des hommes et celle des femmes, ou plutôt, soyons précis, les mâles et les femelles [3]. Et à partir de là, en fonction de la société dans laquelle nous sommes nés, des rôles vont nous être assignés, et nous allons accepter – ou refuser – de les jouer. Tenez, mes parents, par exemple, ont élevé leurs enfants en leur disant que les femmes n’avaient pas besoin de faire d’études longues ; pourtant, il n’y a rien dans la nature de la femme qui lui interdise de faire des études longues : c’est une pure convention sociale.
Pour faire court, le genre, cela revient à dire qu’il n’y a pas de lien direct, de déterminisme, entre d’une part, le “sexe biologique” (avec toutes les réserves qu’appelle cette expression) et le “sexe social” ou mon “identité sexuelle”. Ce n’est pas parce que j’ai une paire de couilles qu’une très hypothétique nature me destine à fonder une famille avec une jeune femme, à gagner de quoi acheter les épinards et le beurre qui va avec, à parler fort, à incarner l’autorité ou à fumer le cigare, plutôt qu’à repasser mes chemises, incarner la douceur aimante ou consacrer le plus clair de mon temps à embellir mon corps et mon foyer[4]. Et à la limite, je dis bien, à la limite, pourquoi n’aurais-je pas l’idée saugrenue de tomber amoureux d’un autre homme ?
Alors, non, M. l’abbé Grosjean, la théorie du genre ne nie pas la différence sexuelle. Elle ne nie pas la complémentarité entre l’homme et la femme : biologiquement, cette complémentarité est indéniable, du moins si l’on souhaite se reproduire ; et socialement, cette complémentarité existe. Simplement, elle est construite. Et refuser de voir qu’elle est construite, s’obstiner à affirmer que Papa-le-plus-fort-gagnant-beaucoup-d’argent + Maman-douce-à-la-maison (je caricature, ce n’est certainement pas ce que veut dire l’abbé Grosjean, un homme subtil que j’ai déjà croisé ici ou là, mais sur le fond, c’est la même chose : il postule qu’il existerait une “nature de l’homme” et une “nature de la femme” qui seraient complémentaires), c’est naturel, c’est ni plus ni moins que de la naïveté.
En revanche, oui, la théorie du genre nie que notre identité sexuelle soit inscrite dans notre corps, et là encore, il semble difficile d’aller à son encontre, lorsqu’on voit la diversité des identités sexuelles dans l’histoire (on n’est pas homme aujourd’hui comme on l’était il y a un, deux ou vingt siècles), dans l’espace (on n’est pas femme au Japon comme on l’est en Amazonie) et au sein même de notre société. Oui, M. l’abbé Grosjean, si je suis attiré par les femmes, et non par les hommes (bien que je ne doute pas une seule seconde des plaisirs que l’on peut connaître dans leurs bras), si je ne veux fonder un couple et n’avoir des enfants qu’avec une seule femme, si je ne veux pas être le maître mais l’égal de celle que j’aime, etc., c’est le résultat d’une construction sociale. C’est parce que je suis né dans une société occidentale de la fin du XXe siècle, parce que j’ai été élevé dans une famille chrétienne, parce que j’ai réfléchi sur cet héritage, sur ce contexte, sur ce que je veux vraiment.
Je dois d’ailleurs signaler que Monseigneur Vingt-Trois fait un énorme contresens dans son entretien sur Radio Notre-Dame : au contraire de ce qu’il dit, les études de genre s’intéressent beaucoup à l’impact des représentations symboliques sur la construction de la personnalité. Il n’y a d’ailleurs pas non plus dans la théorie de genre de réduction de la sexualité humaine à la relation sexuelle. Je tiens à la disposition de tout lecteur intéressé une fiche de lecture réalisée dans le cadre d’un travail universitaire, portant sur un ouvrage qui s’inscrit dans le courant des études de genre : il n’y est pas ou très peu question de relations sexuelles, en revanche, on y parle beaucoup de représentations, de ce que veut dire “être un homme” dans une société, etc. C’est passionnant.
L’abbé Grosjean fait fausse route – et fait un contresens – lorsqu’il dit que la théorie du genre revient à croire qu’on ne doit rien à personne, qu’on ne dépend de rien ni de personne. Au contraire, précisément, la théorie du genre permet de prendre conscience que tout ce que nous prenons pour des évidences est en fait le résultat d’un lent processus, auquel ceux qui nous ont précédé ont contribué. En tant que chrétien, la lecture que j’en fais est la suivante : nous ne serions pas ce que nous sommes, nous n’aimerions pas comme nous aimons si le Christ ne s’était pas incarné – et ceux qui ne sont pas chrétiens admettront volontiers qu’ils n’aimeraient pas comme ils aiment si un certain Jésus de Nazareth n’avait pas donné certains enseignements il y a deux mille ans. Nous ne serions pas ce que nous sommes, nous n’aimerions pas comme nous aimons s’il n’y avait pas eu Aristote, Augustin, Dante, Shakespeare et Stendhal.
Monseigneur Vingt-Trois se trompe quand il dit que selon la théorie du genre, l’orientation sexuelle est purement culturelle ; la dimension biologique est prise en compte, mais elle n’est qu’une base, toujours plus ou moins claire et plus ou moins bien comprise, sur laquelle viennent se greffer des constructions culturelles. Certains tenants de la théorie du genre appellent à tout envoyer balader, disant, en quelque sorte, que nous pouvons nous construire comme nous le voulons (j’ai entendu une maître de conférence versée dans les études de genre affirmer que l’inégalité entre hommes et femmes dans les compétitions sportives était construite…), mais cette thèse ne découle pas nécessairement de leurs prémisses, et elle ne doit pas nous décourager d’utiliser l’outil intellectuel indispensable qu’est, encore une fois, le genre.
Dire que l’identité sexuelle est quelque chose de “naturel” va donc à l’encontre de tout ce que les sciences sociales nous montrent. Mais là n’est pas l’essentiel. Le plus grave – et à ce stade, je précise que je parle en tant que chrétien – c’est que cela me semble un appauvrissement très regrettable de la Parole du Christ. Le Christ n’a jamais parlé de nature ou de loi naturelle. Cette loi inscrite dans le cœur de l’homme dont parle l’abbé Grosjean, elle n’agit pas malgré moi, elle n’est rien pour moi si je ne la découvre pas, si je la reconnais pas, et je ne vois pas très bien le rapport qu’elle peut avoir avec le fait d’être attiré sexuellement par les hommes ou les femmes, le rôle social lié à mon sexe biologique, ou toutes ces histoires. S’il y a une nature de l’homme, s’il y a une loi naturelle, c’est celle que nous découvrons en rencontrant le Christ (étant bien entendu que nous pouvons Le rencontrer sans savoir que c’est de Lui qu’il s’agit), et cette nature est d’ordre spirituel : nous sommes faits pour Dieu, pour L’aimer, pour aimer notre prochain.
J’aimerais ne plus entendre dans la bouche de “personnes autorisées” liées à l’Église catholique cette expression au pire franchement erronée, au mieux ambiguë de “nature humaine”, mais je sais bien que c’est un doux rêve. Il va falloir s’y résigner un jour : la nature est muette. C’est peut-être dommage, mais c’est ainsi. La nature ne nous dit rien sur la façon dont nous devons nous comporter. C’est à chacun de nous de découvrir ce que nous sommes (et nous sommes aussi ce que nous sommes biologiquement parlant, la théorie du genre ne le nie pas, bien au contraire), ce qu’est notre corps, ce que la société qui nous entoure a contribué à faire de nous, ce qu’elle est en train de contribuer à faire de nous ; nous pouvons y consentir, et peut-être, refuser certaines choses ; et ensuite, chercher un chemin, à la lumière de la relation que nous entretenons avec Dieu. Vingt minutes d’explications sur le genre me semblent donc tout à fait à leur place dans un cours de sciences de la vie et de la terre destiné à des lycéens de quinze à dix-sept ans. Il me semble aberrant d’attendre d’un professeur de sciences de la vie et de la terre une initiation à la vie affective, qui, à mon humble avis, n’a de toute façon pas sa place à l’école telle qu’elle existe aujourd’hui. J’ai dit.
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[1] Oui. Du point de vue du genre, on peut être autre chose qu’un homme ou qu’une femme, c’est-à-dire que socialement, on ne joue ni le rôle d’un homme, ni celui d’une femme. C’est notamment le cas des tribus indiennes d’Amérique du Nord, dans lesquelles existent ce qu’on appelle les deux-esprits ou berdaches. D’autre part, on n’est pas voué au même rôle sexuel toute sa vie ; cf. les relations de type pédérastique en Grèce antique, au Japon, et ailleurs.
[2] Non, je n’ai pas comparé Jésus à Simone de Beauvoir. Non, je n’ai pas comparé Jésus à Simone de Beauvoir. Non, je n’ai pas comparé Jésus à Simone de Beauvoir.
[3] Il n’est pas rare (1 ou 2 %) que l’apparence physique soit ambiguë. Même biologiquement parlant, tout n’est pas simple, il n’y a pas deux profils-types, l’un commun à tous les hommes, l’autre commun à toutes les femmes, mais plutôt une multitude de profils très variables sur le plan génétique, hormonal, du point de de vue de la conformation des caractères sexuels primaires et secondaires, etc. Multitude de profils divers au sein de laquelle, bien entendu, on peut discerner les deux grandes catégories que vous connaissez.
[4] Exemple célèbre : l’anthropologue Margaret Mead a observé une société de Papouasie-Nouvelle-Guinée dans laquelle les hommes passaient leur temps à s’embellir.
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Réflexion sur le même sujet :
Chartres sonne
27 mai 2011
Dans quinze jours, les pèlerins de Notre-Dame de Chrétienté feront route de Notre-Dame-de-Paris à Notre-Dame-de-Chartres. Cette année encore, malgré l’aimable invitation des organisateurs – se souvenir de moi, après si longtemps… je suis touché -, je ne m’y rendrai pas, ayant d’autres obligations. Néanmoins, en hommage à ces courageux marcheurs, voici un court texte de Michel Tournier, que les connaisseurs trouveront sans doute divertissant – quant à moi, il me divertit d’autant plus que mon visage, pur ou patibulaire, a peut-être été l’un de ceux qu’a observés l’écrivain…

« Je me mêle aux quelques dix mille pèlerins qui arrivent à pied de Paris et suivront la messe après-demain à Notre-Dame-de-Chartres. Ils ont quarante kilomètres dans les jambes et certains se traînent. Ils passeront la nuit dans un immense camp établi à deux pas de chez moi [1]. On remarque beaucoup d’êtres charmants, de nombreux visages purs et naïfs, mais aussi dans les plis des bannières combien de faces obtuses et patibulaires ! Cette foule, sans doute parce qu’elle est réunie par une foi commune, paraît sensiblement plus typée, stéréotypée qu’une foule assemblée par le hasard. Abondance de personnage pittoresques, caricaturaux ou d’une impressionnante beauté. »
(Michel Tournier, Journal extime, Paris, La Musardine, 2002, p. 96)
[1] Tournier habite à l’époque à Choisel, lieu où bivouaquent les pèlerins au terme de leur première journée de marche.
Lire et relire Ortega y Gasset
16 mai 2011

L’État contemporain est le produit le plus visible et le plus notable de la civilisation. Il est très intéressant et révélateur de remarquer l’attitude qu’adopte devant lui l’homme de la masse (hombre-masa). Il le voit, il l’admire, il sait que l’État est là, qu’il garantit sa survie ; mais il n’est pas conscient de ce que l’État est une création humaine, inventée par certains hommes, et soutenue par certaines vertus, certaines hypothèses qui ont eu cours autrefois parmi les hommes et qui pourraient s’évanouir demain. D’autre part, l’homme de la masse voit dans l’État un pouvoir anonyme, et comme il se sent anonyme à lui-même – vulgaire, si l’on préfère – il croit que l’État est à lui. Imaginez que survienne dans la vie publique d’un pays une difficulté quelconque, un conflit, un problème : l’homme de la masse tendra à exiger que l’État le prenne à son compte immédiatement, qu’il se charge directement de le résoudre, avec ses gigantesques et incontestables moyens.
C’est le principal danger qui menace aujourd’hui la civilisation : l’étatisation de la vie, l’interventionnisme de l’État, l’absorption de toute spontanéité sociale par l’État ; c’est-à-dire l’annulation de la spontanéité historique, qui, en définitive, soutient, alimente, pousse en avant le destin des hommes. Lorsque la masse connaît quelque infortune, ou simplement quelque ardent désir, cette possibilité permanente et assurée d’obtenir tout – sans effort, sans lutte, sans risque ni doute, il n’y a qu’à presser le ressort de la machine – est une grande tentation. La masse se dit : « L’État, c’est moi », ce qui est une parfaite erreur. L’État et la masse sont identiques seulement dans le sens où l’on peut dire de deux hommes qu’ils sont identiques parce qu’ils portent le même prénom. L’État contemporain et la masse ne coïncident qu’en ce qu’ils sont tous deux anonymes. Mais le fait est que l’homme de la masse croit effectivement être l’État, et il tendra de plus en plus à la faire fonctionner sous n’importe quel prétexte, à écraser toute minorité créatrice qui le perturberait – et qui le perturberait dans n’importe quel domaine : la politique, les idées, comme l’industrie.
Le résultat de cette tendance sera fatal. La spontanéité sociale sera violemment réprimée, en l’une ou l’autre occasion, par l’intervention de l’État ; aucun nouveau ciment ne pourra fonctionner. La société devra vivre pour l’État ; l’homme devra vivre pour la machine gouvernementale. Et comme au final il n’est rien d’autre qu’une machine, dont l’existence et la conservation dépendent de la vitalité de son environnement, l’État, après s’être nourri aux mamelles de la société, restera étique, squelettique, mort comme une machine meurt de la rouille, d’une mort plus cadavérique encore que celle de l’organisme vivant.
José Ortega y Gasset, La révolte des masses, ch. XIII (tr. B & F)