À propos de l’ethnie, ou d’autre chose

"[...] Ainsi est-il parfaitement légitime de se revendiquer comme Peul ou Bambara. Ce qui est contestable, en revanche, c’est de considérer que ce mode d’identification a existé de toute éternité, c’est-à-dire d’en faire une essence. Un ethnonyme peut recevoir une multitude de sens en fonction des époques, des lieux ou des situations sociales : s’attacher à un de ces sens n’est pas condamnable ; ce qui l’est, c’est d’affirmer que ce sens est unique ou, ce qui revient au même, que la série de sens qu’a revêtue la catégorie est achevée. [...]"

Jean-Loup Amselle, "Ethnies et espaces : pour une anthropologie topologique", dans J.-L. Amselle et Elikia M’Bokolo, Au cœur de l’ethnie, La Découverte, 1985, p. 38.

 "[...] Pourquoi faut-il absolument que "les Bambaras" soient quelque chose, bêtes ou méchants, rustres ou philosophes, paisibles ou sanguinaires, etc. ? Double illusion : d’abord ou suppose qu’être désignés d’un même nom est le signe assuré de quelque consubstantialité fondamentale, alors qu’il suffit, par exemple, d’occuper une même position au regard d’un tiers. On suppose ensuite qu’un Bambara ne saurait piller ou penser qu’en vertu de cette nécessité immanente, de ce "quelque chose" – nature, destin ou vocation – qui définit sa spécificité. C’est la bambaraïté qui fait agir le Bambara et inversement chacun de ses actes la signifie : terrible logique de l’imputation, telle qu’elle est à l’œuvre dans toute lecture méta-sociale (raciste ou autre) de la réalité sociale. [...]"

Jean Bazin, "À chacun son Bambara", dans J.-L. Amselle et E. M’Bokolo, id., p. 90.

Tout m’est permis

Pour E.

« Tout m’est permis » ; mais tout n’est pas profitable. « Tout m’est permis » ; mais je ne me laisserai, moi, dominer par rien. […] « Tout m’est permis » ; mais tout n’est pas profitable. « Tout m’est permis » ; mais tout n’édifie pas.

Saint Paul de Tarse, première épître aux Corinthiens

« Finissons-en donc avec ces jugements les uns sur les autres : jugez plutôt qu’il ne faut rien mettre devant votre frère qui le fasse buter ou tomber. Je le sais, j’en suis certain dans le Seigneur Jésus, rien n’est impur en soi, mais seulement pour celui qui estime un aliment impur ; en ce cas il l’est pour lui. En effet, si pour un aliment ton frère est contristé, tu ne te conduis plus selon la charité. Ne va pas avec ton aliment faire périr celui-là pour qui le Christ est mort ! »

Saint Paul de Tarse, épître aux Romains

Lire et relire saint Paul fait ressortir la vanité de tout ce qu’on désigne généralement sous le nom de morale. (D’après le Trésor de la langue française, la morale est un « ensemble de règles concernant les actions permises et défendues dans une société » , un « ensemble des règles de conduite reconnues comme absolument et universellement valables » , ou l’étude théorique des règles en question.) Le Christ s’est incarné, est mort et est ressuscité pour nous sauver : il n’est pas venu pour remplacer une morale par une autre ; il n’est pas venu pour réformer les mœurs. Dieu est amour, et « l’amour n’obéit à aucune morale et ne donne naissance à aucune morale », comme l’écrit Jacques Ellul. Pourquoi Dieu se serait-il fait homme, s’il avait voulu nous donner une morale de plus ? L’imagination fertile de notre espèce y a déjà amplement pourvu ; nous n’avons que trop de morales. La morale, c’est notre penchant. La morale, c’est notre vice. Dieu s’est rendu semblable à nous, Il veut nous rendre semblables à Lui ; Il nous communique Son esprit et Sa vie. À partir de là, quelle place pouvons-nous encore faire à une morale ?

« C’est bien pratique », dira-t-on. « Toute société a besoin d’une morale ». « Ce que tu dis est bon pour quelques intellectuels ; la majorité de nos contemporains, que tu scandalises avec de tels propos, veut qu’on lui donne des règles simples, auxquelles elle puisse se tenir ». Le Christ s’adressait-il aux intellectuels de son temps, ou aux foules ? Saint Paul s’adressait-il aux intellectuels de son temps, ou aux foules ? Ont-ils eu peur du scandale ? Le Christ a-t-il laissé lapider la femme adultère pour ne pas scandaliser la majorité des contemporains ? Le Christ a-t-il refusé d’entrer chez un collecteur d’impôts pour ne pas scandaliser la majorité de ses contemporains ? Le Christ a-t-il repoussé la pécheresse qui lui baisait les pieds, les mouillait de larmes, les essuyait avec ses cheveux et répandait sur eux du parfum, pour ne pas scandaliser la majorité de ses contemporains ?

« Tout m’est permis », affirme saint Paul. « Tout m’est permis, mais… », oui, certes, mais tout m’est permis. « Rien n’est impur en soi », affirme saint Paul. « Rien n’est impur en soi, mais… », oui, certes, mais rien n’est impur en soi. Combien de fois l’avons-nous entendu proclamer dans nos églises ? Combien de prêtres osent tonner du haut de leur chaire  : « Tout m’est permis ! » ; « Rien n’est impur! » ? Bien peu ; par peur d’être accusé de laxisme, peut-être ? Mais dire « tout m’est permis » ou « rien n’est impur en soi », est-ce du laxisme ? Notre foi est-elle à ce point faible que des énoncés tels que « tout m’est permis » ou « rien n’est impur en soi » nous effraient ?

Si nous y regardons de plus près, nous ne voyons là nul laxisme ; ces formules sont même l’exact contraire du laxisme. Il ne nous est pas demandé de nous conformer à des interdits, ou de distinguer le pur de l’impur. Il nous est demandé d’entrer résolument dans une relation personnelle avec Dieu, un Dieu qui s’est fait homme et qui est mort et ressuscité pour nous sauver. Dans cette relation, il n’y pas plus de place pour les interdits qu’il n’y en a pour les distinctions entre pur et impur. Entrer en vérité dans une relation personnelle avec Celui qui m’a créé, avec Celui m’a sauvé, avec Celui qui s’est fait semblable à moi et veut m’attirer à Lui, voilà qui est mille fois plus exigeant que toute conformité à une loi, mille fois plus exigeant que toute pureté.

Mais nous tenons à être punis pour nos fautes, et récompensés pour nos bonnes actions. Nous voulons rester dans l’enfance, attendant qu’une autorité définisse à notre place les limites du permis et de l’interdit, du pur et de l’impur, du bien et du mal. Nous ne sommes pas des enfants. Personne ne tracera ces limites à notre place. Personne ne nous punira. Personne ne nous récompensera. Ce que Jésus exalte chez l’enfant, c’est l’accueil, dans la simplicité et dans l’émerveillement, du royaume de Dieu, c’est-à-dire du don infini que Dieu nous fait de participer à Sa vie, en dépit de notre faiblesse et de nos fautes. C’est dans ce sens-là que nous devons être enfants de Dieu. Nulle autorité ne distinguera pour nous le bien du mal. Nous ne pourrons les distinguer en vérité qu’à partir de la relation que nous entretenons avec notre Créateur et Sauveur.

Dieu a voulu qu’il y ait l’Église, pour que Son salut soit manifesté au milieu des hommes, pour que Sa grâce nous parvienne à travers les sacrements, pour que Sa parole soit annoncée à travers les âges et dans toutes les nations. Dieu a voulu qu’il y ait l’Église, parce que nous ne sommes que trop enclins à faire de Lui une simple projection de nous-mêmes, alors qu’il est toujours plus aimant, toujours plus grand, toujours plus beau que nous ne l’imaginons. C’est dans la rencontre avec nos frères que nous découvrons vraiment l’amour, la grandeur et la beauté de Dieu. Nous ne pouvons nous reconnaître vraiment pécheurs devant Dieu qu’en nous reconnaissant pécheurs devant nos frères. Nous connaissons notre faiblesse : si nous restons seuls, nous ne pouvons vivre en vérité notre relation à Dieu ; si nous restons seuls, nous ne pouvons aimer, croire et espérer vraiment. Si nous restons seuls, notre idée du bien et du mal risque de n’être qu’un reflet déformé des avortons que nous sommes, et c’est pour cela, pour cela aussi, que Dieu a voulu qu’il y ait l’Église. « Tout n’est pas bon », « tout n’édifie pas », nous avons à le redécouvrir à chaque génération, sans nous priver de puiser dans le trésor de sainteté et de sagesse qu’ont constitué pour nous les générations précédentes, trésor dont l’Église est la gardienne.

Mais malheur à nous si, à partir de ce trésor, nous prétendions édifier une morale. Malheur à nous si nous prétendions asséner à notre prochain, en-dehors de toute rencontre véritable entre lui et nous, ce qui est bien, et ce qui est mal ; ce qu’il doit faire, et ce dont il doit s’abstenir. Malheur à nous si nous restaurions des distinctions entre pur-en-soi et impur-en-soi qui ont été abolies une fois pour toutes dans le Christ. Malheur à nous si nous pensions avoir tranché une fois pour toutes les questions qui traversent le cœur de l’homme. Ce trésor de sainteté et de sagesse doit servir à l’approfondissement et à la perfection de la relation que chacun de nous entretient avec Dieu ; il doit servir à ce que chacun de nous puisse vraiment se laisser attirer à Dieu, et à nulle autre chose.

Une jeune femme avait demandé à son fiancé de l’argent pour acheter la robe qu’elle porterait le jour des noces – chose en tous points contraire aux usages de la bourgeoisie. Elle utilisa l’argent pour partir en week-end à Londres avec ses amies ; elles y firent du shopping et burent plus que de raison. Voilà l’Église quand, du trésor dont Dieu l’a rendue dépositaire, elle forge une morale du pur et de l’impur, fermant à clé le royaume des Cieux devant les hommes (Matthieu 23, 13). Prions pour que ni elle, ni nous qui en sommes membres n’allions, avec nos aliments, faire périr nos frères pour qui le Christ est mort (Romains 14, 15).

Quelques réflexions sur la théodicée (Berdiaev)

[...] Le processus d’humanisation de l’idée de Dieu s’achève dans la révélation chrétienne, dans l’apparition de l’homme-Dieu, dans la religion de la divino-humanité. Il est impossible de construire une théodicée en parlant de Dieu, de même qu’il est impossible de construire une théodicée en partant de l’homme. Le sens du monde n’est compréhensible ni en partant de l’idée abstraite de Dieu, ni en partant de l’idée abstraite de l’homme. À séparer et à déchirer l’homme de Dieu, tout inspire l’effroi et tout s’enfonce dans les ténèbres. Le sens du monde ne se révèle, la lumière n’illumine la vie que dans l’union de la nature divine et de la nature humaine. Et il faut commencer à théologiser en partant, ni de Dieu, ni de l’homme, mais de la divino-humanité. L’on ne peut construire de théodicée qu’en partant de la divino-humanité. S’il n’y avait pas eu l’homme Dieu, si l’humanisation parfaite de Dieu et la divinisation parfaite de l’homme n’avaient pas été manifestées, alors la justification de Dieu, de même que celle de l’homme, serait impossible. Car, en vérité, la théodicée et l’anthropodicée sont les deux faces d’un même tout. Le Christ homme-Dieu est l’unique théodicée et l’unique anthropodicée possible. Le sacrifice du Christ sur le Golgotha, accompli par Dieu et par l’homme, est une théodicée, non pas en pensée, mais en action, dans la vie. L’agneau est immolé dès la création du monde. Dieu lui-même participe à la tragédie du monde, aux souffrances du monde, porte sur Lui les souffrances humaines. Le Dieu du monothéisme abstrait ne saurait être justifié. En même temps, un monothéisme abstrait, plus mahométan que chrétien, fit irruption dans la théologie chrétienne et l’altéra. Le monothéisme abstrait, le monarchisme céleste, dissimula le Mystère vivant du Dieu trinitaire, de la Sainte Trinité qui est Amour divin. Il n’y a que pour le monothéisme abstrait, pour le monarchisme céleste qui reflète le royaume terrestre de César, que Dieu est impassible et se suffit à Lui-même, que Dieu exige impérieusement la réalisation de sa volonté formelle et châtie ses transgressions. Mais le Père qui se révèle à travers Son Fils et dans l’Esprit saint n’est pas le Dieu du monothéisme abstrait. Sans le Fils, le Père demeure étranger, lointain et effrayant ; sans l’Esprit saint, Il n’agit pas en nous et nous ne participons pas à Sa vie. L’athéisme est dans le vrai pour ce qui concerne le monothéisme abstrait, le monarchisme céleste. L’athéisme n’est réfuté que par la révélation de la Sainte Trinité comme Amour divin. Le théisme statique, marqué au sceau de l’idée d’un Créateur impassible, ne vivant aucune tragédie, n’ayant nul besoin de la création et ne partageant pas sa destinée, est engendré par les catégories de pensée helléniques appliquées à la création : l’éléatisme, l’aristotélisme. Tel n’est pas le Dieu de la Bible, le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac et de Jacob, tel n’est pas le Dieu qui se dévoila à travers le Fils dans le Nouveau Testament. L’Écriture sainte nous révèle la tragédie de Dieu, nous laisse entrevoir le tragique de Sa vie intérieure. Le supplice de la Croix du Fils unique de Dieu est une souffrance dans le sein de la Sainte Trinité. Et reconnaître ce fait mystique ne dénote pas nécessairement un patripassianisme. Il s’agit de la seule voie possible pour la théodicée, pour une théodicée qui ne soit pas servile. Il y a, au tréfonds de la Trialité divine même, la souffrance née du mal et des ténèbres, de la séparation des destinées de la création, du monde et de l’humanité. Et cette souffrance ne constitue pas une imperfection ou une infirmité de la Divinité ; elle est, au contraire, un signe de Sa perfection. On ne saurait penser Dieu pareil à une pierre. Si Dieu ne souffrait pas, Il serait un Dieu imparfait et infirme ayant pris la félicité pour Lui-même et ayant laissé la souffrance à la création. L’amour suppose le sacrifice et la souffrance. Mais la Trialité divine est l’Amour infini. La vie intérieure, secrète, ésotérique de la Divinité s’entrevoit seulement dans l’amour. Pour nous, la théologie, non seulement apophatique, mais aussi cataphatique, n’est possible qu’à travers l’amour. Néanmoins, la théologie cataphatique a été construire, non pas sur l’amour sacrificatoire comme vie secrète de la Divinité, mais exclusivement sur la puissance, la gloire, la justice, le jugement, etc., c’est-à-dire à partir du dévoilement exotérique de la Divinité dans la nature pécheresse de l’homme. Dieu comme amour sacrificatoire n’aurait pas pu se dévoiler à travers l’homme. Il pouvait seulement se dévoiler à travers le Fils de Dieu, à travers l’homme-Dieu. À cela était nécessaire la kénose, l’abaissement volontaire, l’amoindrissement, l’épuisement de la Divinité. [...]

Nicolas Berdiaev, Pour un christianisme de création et de liberté, Céline Marangé (éd.), Cerf, 2009, p. 87-90

Contre l’apologétique

[...] Le malheur n’est pas que la doctrine ne soit pas prêchée (et il n’est pas non plus le défaut de prêtres) ; mais qu’elle soit prêchée de telle sorte qu’en définitive une foule de gens n’en pensent absolument rien (tout comme la foule ne voit dans le sacerdoce rien d’autre qu’une banale fonction comme celle du marchant, de l’avocat, du relieur, du vétérinaire, etc.) ; par suite, les choses les plus sublimes et les plus sacrées ne produisent aucune impression ; on les écoute comme des choses que, dans notre train de vie, Dieu sait pourquoi, il est d’usage d’entendre, comme tant d’autres choses. Comment alors s’étonner que – faute de trouver sa propre conduite injustifiable – on juge nécessaire de justifier le christianisme.

Un prêtre devrait pourtant bien être un croyant. Et le croyant ! Il est pourtant bien un amant ; et même, le plus épris des amants, comparé au croyant, n’a pourtant qu’un enthousiasme de jeune homme. Imagine un amant. Il serait capable, n’est-ce pas, de parler de son amour toute la journée, et la nuit encore, et jour après jour. Mais crois-tu qu’il aurait l’idée, qu’il lui serait possible, qu’il ne trouverait pas répugnant de s’efforcer de montrer par trois raisons que l’amour n’est pas une chimère – à peu près comme le prêtre prouve par trois raisons qu’il est salutaire de prier, montrant par là que la prière a tant perdu de sa valeur qu’il faut trois arguments pour relever son prestige. Ou encore comme le prêtre qui, de même façon, mais avec plus de ridicule, prouve par trois raisons que prier est une félicité qui dépasse tout entendement. Il n’a pas de prix, cet anticlimax où, pour montrer qu’une chose dépasse tout entendement, on recourt à trois… raisons qui, si d’ailleurs elles sont capables de quelque chose, ne le sont certes pas de passer tout entendement, mais doivent au contraire faire éclater aux yeux de l’intelligence que cette félicité ne dépasse nullement tout entendement ; car des "raisons" relèvent pourtant bien de la raison. Non ; pour ce qui dépasse tout entendement et pour qui y croit, trois raisons n’ont pas plus de signification que trois bouteilles ou trois cerfs ! – En outre, crois-tu qu’un amant s’aviserait de présenter la justification de son amour, c’est-à-dire d’avouer qu’il n’est pas pour lui l’absolu sans réserve, mais qu’il pense ensemble et sa passion et les objections qu’on peut y faire pour en tirer une justification ; en d’autres termes, crois-tu qu’il pourrait ou voudrait reconnaître qu’il n’est pas épris et se dénoncer comme tel ? Et ne crois-tu pas encore qu’il traiterait de fou quiconque lui proposerait de parler de la sorte ; et si l’amoureux qu’il est, est aussi un observateur, ne penses-tu pas qu’il soupçonnerait que, pour lui faire une pareille proposition, il faut n’avoir rien connu de l’amour, ou vouloir amener à trahir et renier celui qu’on éprouve – en le justifiant. N’est-il pas clair qu’un amant authentique ne s’aviserait jamais de prouver ou de défendre son amour par trois raisons ; car il aime, et l’amour est au-dessus de toutes les raisons et de toutes les apologies ; et qui se livre à ces démonstrations n’est pas un amant : il se donne simplement pour tel et par malheur – ou par bonheur – il est tellement sot qu’il dénonce simplement qu’il n’est pas un amant.

Mais voilà justement comment parlent du christianisme… des prêtres croyants ; ou bien on le "défend" ou bien on le traduit en "raisons", si l’on n’accroît pas encore le galimatias en se mêlant de le "concevoir" par la spéculation ; voilà ce qu’on appelle prêcher ; et l’on tient déjà dans la chrétienté pour un grand succès qu’il y ait de pareilles prédications et des gens pour les écouter. Et c’est justement pourquoi (et ceci en est la preuve) la chrétienté est si loin d’être ce qu’elle s’appelle que, pour le christianisme strict, la vie de la plupart est trop longée dans l’insensibilité spirituelle pour être appelée péché.

Kierkegaard, La Maladie à la mort, Robert Laffont, 1993, p. 1280-1282

Ne nous trompons pas de peur

Je suis las des débats sur le genre. Néanmoins, je m’y colle encore une fois. Je suis parti d’un billet rédigé par M. François-Xavier Bellamy, adjoint au maire de Versailles, ancien élève de l’École normale supérieure et agrégé de philosophie, billet qui m’a un peu agacé – déçu, surtout, j’attendais mieux – et m’a donné le carburant nécessaire pour écrire ce texte entre minuit et deux heures du matin.

Oui, le concept de genre existe. Non, ce n’est pas une théorie. C’est avant tout un objet d’étude, qui, comme tous les objets d’étude, est préalablement construit. Dans ce cas précis, cet objet d’étude est le suivant, dans son sens le plus large : ce que c’est qu’être homme ou femme dans les sociétés humaines, la façon dont est vécue, dans telle ou telle société, la différence et le plus souvent la hiérarchie entre les hommes et les femmes. Ce n’est pas « contestable ». On peut proposer d’autres objets d’étude si on le souhaite. On peut vouloir privilégier d’autres domaines de recherche. Mais non, ce n’est pas « contestable ». Non, il n’est pas question ici d’« hypothèse idéologique ». En littérature, en histoire, en sociologie et dans bien d’autres disciplines, des chercheurs s’intéressent à ce que c’est qu’être homme ou femme, en utilisant différentes approches, avec des présupposés différents. Il n’y a pas à être « pour » ou « contre ». La comparaison avec la lutte des classes n’est donc absolument pas pertinente, de même que le rapprochement entre études de genre et marxisme auquel certains se hasardent.

Non, le concept de genre ne fait pas des différences biologiques des détails insignifiants. La grande prêtresse des études de genre Judith Butler elle-même a écrit un ouvrage intitulé Des corps qui comptent ; elle soutient que le corps signifie toujours au-delà de ce que nous voudrions le voir signifier, elle affirme qu’il y a une réalité corporelle derrière le genre. Quoi de plus faux que d’écrire, comme le fait vigi-gender.fr, que dans « l’idéologie du genre », « notre corps n’a aucune signification » ? Au contraire, les significations du corps humain sont précisément l’un des principaux champs d’application des études de genre. Comment le corps humain est-il vécu, perçu, représenté, quelles normes, quelles contraintes lui sont appliquées en tant que corps d’homme, en tant que corps de femme ? C’est cela, le genre, ou du moins, c’est en grande partie cela.

(Il serait bon, tant que nous y sommes, de ne pas confondre déconstruction et destruction : Derrida et Butler, entre autres, insistent sur ce point à plusieurs reprises. Déconstruire n’est pas détruire. Et quand, en études de genre, on dit de quelque chose que c’est une représentation, un stéréotype, une construction, cela ne veut pas dire que c’est intrinsèquement mauvais : cela veut dire que ça n’est qu’une représentation, un stéréotype, une construction, et pas l’un des cinq piliers de la civilisation occidentale – qui s’effondre, comme nous le savons tous.)

Il y a une différence des sexes, personne ne le nie. Oui, elle existe, mais il faut bien, à un moment donné, qu’elle soit reconnue, qu’elle soit constituée en différence riche de sens, qu’on en ait fait la différence par excellence. Que je sache, on ne traite pas les chevelus différemment des chauves, on ne traite pas les êtres humains dont la peau est noire différemment des êtres humains dont la peau est blanche – pardonnez-moi ce trait d’ironie. Oui, à l’observation, un corps d’homme et un corps de femme présentent un certain nombre de différences. Personne ne le nie. Faut-il construire sur ces différences un ordre social, attribuer tel rôle aux uns, tel rôle aux autres ? Ce n’est pas vraiment la question : ces représentations qui nous environnent nous préexistent, nous ne naissons pas sur une tabula rasa. Mais est-il absolument nécessaire que ces rôles soient imposés par la violence, par le contrôle social, par la loi ? J’en doute. Sommes-nous voués à reproduire l’ordre social et les rôles sociaux que nous avons trouvé à notre naissance ? De toute évidence, non. Ni nos parents, ni nos grands-parents ne les ont reproduits exactement, et nous-mêmes ne les reproduisons pas non plus exactement.

Que tous les membres du gouvernement n’aient pas une parfaite maîtrise des questions de genre, c’est certain. Les déclarations pour le moins floues, sinon contradictoires de plusieurs d’entre eux en attestent. Plusieurs parlent à tort et à travers de « théorie du genre », tantôt pour s’en revendiquer, tantôt s’en démarquer, faisant hurler, à chaque fois, aussi bien les sceptiques que les convaincus du genre. Au moins, cela a l’avantage d’ôter toute crédibilité à l’hypothèse d’un grand complot du genre, dont les initiés présideraient en ce moment aux destinées de l’État.

À défaut de complot, il est tout à fait probable que certains membres du gouvernement aient été, à un moment donné de leur vie, sensibilisés, à la suite de telle ou telle expérience, de telle ou telle rencontre, à l’enjeu que représente le genre. Les études de genre tendent à nous faire prendre conscience d’une chose : les représentations de genre font peser une violence sur de nombreux êtres humains. Sur à peu près tout le monde, en fait : en général, l’homme qui ne veut pas être homme comme la société voudrait qu’il le soit, la femme qui ne veut pas être femme comme la société voudrait qu’elle le soit. En particulier, les homosexuels, les transsexuels, et bien d’autres.

Ceux qui dissertent sur le nihilisme, l’idéalisme, la volonté de toute-puissance qui se cacheraient derrière le genre savent-ils vraiment de quoi ils parlent ? Savent-ils la violence qui pèse sur les personnes qui s’affirment homosexuelles, ou même sur celles qui sont soupçonnées de ne pas être exclusivement hétérosexuelles ? Savent-ils la violence qui pèse sur les personnes qui se travestissent, qui entreprennent un changement d’identité sexuelle, sur celles qui sont soupçonnées de l’être ? Savent-ils, dans d’autres sociétés que la nôtre, mais aussi dans la nôtre à un moindre degré, la violence qui pèse sur une femme, sur un homme qui ne voudrait pas se marier ? Sur une femme qui ne voudrait pas engendrer ? Nous parlons de vies humaines, nous ne parlons pas d’apprentis sorciers pressés de mettre en application leurs dernières lubies.

La préoccupation la plus vive que je discerne en arrière-plan des études de genre, et en particulier des travaux de Judith Butler que je connais moins mal que d’autres, c’est celle de rendre vivables des vies qui ne le sont pas, ou si peu, ou si difficilement, de rendre plus digne les vies qui sont jugées indignes. Oui, c’est une préoccupation politique, ou du moins qui doit se traduire en termes politiques. J’ai beau chercher, je ne vois vraiment pas ce que cela a d’inquiétant. Cet agenda peut se traduire de diverses formes.

1. Dans l’enseignement scolaire, consacrer quelques heures parmi des milliers à mettre en évidence la diversité des choix que peut faire un homme ou une femme. Nous vivons en société, il n’est ni extravagant ni totalitaire d’expliquer à des enfants qu’il y a autour d’eux des personnes qui ne vivent pas comme leurs parents et qui n’en sont pas moins respectables. Il n’est ni extravagant ni totalitaire d’expliquer à des enfants que leurs opportunités sont plus larges qu’ils ne le croient, s’ils osent s’en saisir, et si bien entendu la société se donne les moyens de les leur rendre accessibles – ou tout au moins de les leur laisser accessibles. Les enfants n’appartiennent ni à leurs parents, ni à l’État, ni à qui que ce soit. Ce n’est pas en leur disant, au lycée, que la façon dont ils se vivent homme ou femme est en grande partie la conséquence de représentations sociales sur lesquelles ils peuvent influer que nous allons les désaxer. Nous n’allons pas les perturber en leur disant, dès le plus jeune âge, que les femmes peuvent être astronautes, les hommes fleuristes, que si Clotaire s’est moqué d’Agnan parce qu’il avait mis du vernis à ongles, hé ben Clotaire est rien qu’un gros débile et Agnan fait ce qu’il veut s’il trouve ça joli, même si rien n’empêche la maîtresse de dire discrètement à Agnan qu’il y a beaucoup de gros débiles comme Clotaire et que donc en l’état actuel de la société il vaut peut-être mieux qu’il évite de mettre du vernis à ongles, du moins quand il vient à l’école.

2. Créer un cadre légal pour les relations stables entre deux personnes de même sexe, comme il en existe un pour celles entre deux personnes de sexe différent. Je ne crois pas que qui que ce soit entende contester la fécondité de la différence sexuelle. Mais en quoi cette fécondité exclut-elle que des personnes de même sexe soient, à leur manière, fécondes ? Qu’on remette en cause la procréation médicalement assistée ou la gestation pour autrui, ma foi, pourquoi pas. Je suis le premier à trouver pour le moins préoccupant qu’on entasse les embryons congelés et à juger extrêmement problématique la gestation pour autrui, qu’elle soit altruiste ou rémunérée. Mais pourquoi avoir fait croire, pourquoi continuer de faire croire que ces deux questions sont liées à celle du mariage pour tous, quand la procréation médicalement assistée, y compris hétérozygote, est pratiquée depuis trente ans, quand la gestation pour autrui concerne principalement des couples hétérosexuels, quand la Louisiane vote, en juin dernier, la restriction de la gestation pour autrui aux seuls couples hétérosexuels ? C’est de l’escroquerie pure et simple.

3. Revaloriser les aides dont bénéficient les femmes élevant seules leurs enfants (qui constituent l’écrasante majorité des parents célibataires) et victimes d’abandon de famille. C’est un gouvernement socialiste qui vient de faire adopter cette mesure – que j’ai – mais il y a très longtemps peut-être, ou bien il était tard, ou bien j’avais bu – entendu prôner des centaines de fois par des catholiques se situant à droite de l’échiquier politique, au cours de discussion sur l’avortement.

4. Rééquilibrer le congé parental entre les deux conjoints. Exalter le père qui gagne de quoi faire vivre sa famille et la femme qui prend un congé parental de trois ans comme le fait M. Bellamy dans son billet, pourquoi pas ; simplement, il se trouve que tout le monde ne souhaite pas procéder ainsi. Il y a aujourd’hui des femmes dont les revenus sont supérieurs à ceux de leurs conjoints. Il y a aujourd’hui des hommes qui souhaitent pouvoir s’arrêter de travailler pour s’occuper de leurs enfants. Non, un père et une mère ne jouent pas exactement le même rôle. D’une part c’est la mère qui accouche, et qui peut allaiter si elle le souhaite. D’autre part, dans la plupart des couples, l’un et l’autre jouent un rôle différent vis-à-vis de l’enfant, avec des variations infinies d’une famille à l’autre. Et donc ? Comment passe-t-on de cette affirmation à la conclusion abrupte selon laquelle l’État doit encourager l’un à rester à la maison et l’autre à travailler ? Je croyais qu’une des solutions à la crise de la famille était que les pères consacrent plus de temps à l’éducation des enfants et aux soins du ménage ? J’ai dû rêver.

Je suis loin d’être un enthousiaste du gouvernement actuel, dont beaucoup d’orientations – loin du genre – m’inquiètent. Mais non, j’ai beau faire, rien de tout cela ne m’effraie. La façon dont ces mesures sont présentées est souvent insupportable, je le reconnais sans peine. On nous vend à grand renfort de tambour des ruptures civilisationnelles ; on ferait mieux de faire adopter discrètement de simples mesures de justice. M. Peillon se prend pour le petit père Combes ; Mme Taubira nous gratifie de ses tirades césairo-hugoliennes. C’est un peu fatigant, je l’admets. Il y a dans une part non négligeable de la classe politique française un exaspérant laïcisme bas-du-front : me risquerai-je à rappeler que la laïcité consiste à traiter la religion comme les autres domaines de l’activité humaine, ni plus, ni moins, et non à exclure la religion de l’espace public ? Je m’y risque. Dans ce contexte, je comprends que beaucoup de catholiques se sentent méprisés ou exclus.

Aux uns, donc : qu’on mette sur le dos de lois récentes des évolutions sociales profondes et anciennes, c’est regrettable, mais enfin, ainsi va la vie politique en démocratie. Qu’on confonde les causes des problèmes et leurs remèdes, c’est plus grave. Ceux qui proposent de renforcer les rôles traditionnels – encore faudrait-il se mettre d’accord sur la tradition de référence – de l’homme et de la femme pour remédier à la « crise de la famille » me font penser à ceux qui proposent de revenir à la théologie et à la liturgie en vogue avant le concile Vatican II pour remédier à la « crise de l’Église ». (Autant dire qu’ils me font bien rigoler.) Non que ce qui existait avant soit intrinsèquement pervers : simplement, mettons le vin nouveau dans des outres neuves. Et n’ayons pas peur. Ou du moins, ne nous trompons pas de peur.

Aux autres : si nous nous plaçons sur le terrain de la vie « vivable », comme j’ai essayé de le faire ici, les catholiques ont, non pas des leçons, mais des exemples à donner, que ce soit dans l’accueil des personnes lourdement handicapées, les soins palliatifs, l’attention apportée aux migrants, la meilleure façon de contribuer au développement des pays les plus pauvres, et mille autres sujets. Il ne serait peut-être pas tout à fait idiot de prêter attention à ce qu’ils ont à dire. Ce n’est pas parce qu’une partie de l’Église se révèle bouchée à l’émeri lorsqu’on aborde deux ou trois questions de société qu’il faut nous enfermer dans votre petite boîte étiquetée « fascisto-intégristes ». Merci d’avance.

Beaucoup plus que des semences

"Le substrat chrétien de certains peuples – surtout occidentaux – est une réalité vivante. Nous trouvons là, surtout chez les personnes qui sont dans le besoin, une réserve morale qui garde les valeurs d’un authentique humanisme chrétien. Un regard de foi sur la réalité ne peut oublier de reconnaître ce que sème l’Esprit Saint. Cela signifierait ne pas avoir confiance dans son action libre et généreuse, penser qu’il n’y a pas d’authentiques valeurs chrétiennes là où une grande partie de la population a reçu le Baptême et exprime sa foi et sa solidarité fraternelle de multiples manières. Il faut reconnaître là beaucoup plus que des « semences du Verbe », étant donné qu’il s’agit d’une foi catholique authentique avec des modalités propres d’expressions et d’appartenance à l’Église. Il n’est pas bien d’ignorer l’importance décisive que revêt une culture marquée par la foi, parce que cette culture évangélisée, au-delà de ses limites, a beaucoup plus de ressources qu’une simple somme de croyants placés devant les attaques du sécularisme actuel. Une culture populaire évangélisée contient des valeurs de foi et de solidarité qui peuvent provoquer le développement d’une société plus juste et croyante, et possède une sagesse propre qu’il faut savoir reconnaître avec un regard plein de reconnaissance."

François, exhortation apostolique Evangelii Gaudium, novembre 2013.

Nous voulons Dieu

Tout ce qui pouvait se dire de prières était noyé dans des cantiques d’enfants.

Un court répertoire de six ou sept airs faisait le tour de l’année liturgique. Aux fêtes de la Sainte Vierge, quatre-vingts galopins, sur une mélodie curieusement mélancolique et désenchantée, assuraient qu’ils iraient « la voir un jour. Un jour dans la Patri-i-e ». Puis ils se consolaient subitement sur la note finale. Cette mystique langueur confiée à ces gosiers ressemblait à de l’essence de rose versée dans des seaux de fer-blanc.

Mais d’autres airs, plus mâles, revenaient tous les dimanches, précédés de références et d’introductions. « Prenez page 145. Nous voulons Dieu », criait l’abbé.

Il avait juste le temps d’ouvrir les vannes et de sauter en arrière. Une cataracte sonore déferlait dans l’Abbatiale.

Chants rugueux et jeunets d’une, rusticité pleine d’enfance, leurs sons crus semblaient la matière première, solide et de bonne qualité, dans laquelle, plus tard, on ferait des voix. Une musique d’enfant de troupe courait partout, mordait partout, prenait son élan et sautait aux clefs de voûte en quatre coups de talon. À ce zénith, elle tournait vers tous les secteurs de l’horizon un petit visage brutal et résolu. Elle lançait des défis : « Nous voulons Dieu, c’est notre Pè… re », laissait une seconde pour répondre et brandissait des flammes orange. Aucun ennemi ne se présentant, elle retombait d’un seul bond sur le sol, victorieuse et démobilisée, criait : « Nous voulons Dieu, c’est notre Roi », et expirait dans son triomphe.

Augustin suivait malgré lui le foisonnement de ces jeux sauvages. Ils encombraient la messe du Confiteor à l’Épître, s’interrompaient à l’Évangile, lâchaient une nouvelle volée après le sermon pour enfants : « Fermez vos livres, croisez les bras ! » L’heure du recueillement commençait enfin à l’Élévation, continuait au Pater, s’affirmait au Domine non sum. Les enfants pouvaient reprendre leurs chants, l’orgue donner ses mesures pour rien, les abbés crier des numéros de pages, rien ne troublait, pour Augustin, la solitude enfin reconquise. Toute cette messe de patronage bruissait autour de son cœur comme pluie de nuit sur des vitres.

C’était le moment des « Actes » avant la communion. D’effrayantes audaces métaphysiques, sous leur onction fénelonienne, circulaient incognito, les yeux baissés, vêtues de lin. Des petits garçons d’une simplicité docile répétaient par cœur des thèses transcendantes mises à la portée de petits garçons. En vérité, je vous le dis, si vous n’êtes comme l’un de ces petits…

Joseph Malègue, Augustin ou le Maître est là, Spes, 1933, p. 66-67

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Pour ceux qui voudraient écouter le cantique en question.