Scène de la vie parisienne & fin de partie
5 février 2010
Un Black remonte un quai de RER en parlant à son téléphone :
» – Tu lui dis alors, deux cent grammes, pour vendredi en fin d’aprème. Il peut faire ça à combien ? Un euro vingt le gramme ? Non, ça va pas, dis-lui de faire un effort. [...] «
L’individu voit alors se dessiner sur sa gauche la silhouette massive d’un lieutenant-colonel (infanterie, brevet para, à vue de nez un EMIA en fin de carrière affecté dans un état-major parisien).
» – [...] Ouais, j’te disais, j’vais envoyer deux cent euros. C’est pour Haïti, tu sais, par l’association. »
***
Je vais laisser ce blog en friche quelques mois/années/décennies. Mettez ça sur le compte d’un choc post-traumatique après visionnage d’Un Singe en hiver. J’ai eu somme toute une vie plutôt intéressante jusque là. Mais je n’ai que vingt ans et quelques, et si je veux que ça continue, il va falloir que je me bouge un peu le cul. Trouver un job intéressant, se construire une Weltanschnauung (hey, première fois que je l’écris correctement sans regarder sur Google) un peu plus belle et cohérente, aimer des gens, chanter, rêver, rire, passer, être seul, être libre, ce genre de choses. Ce ne sont pas les opportunités et les projets qui manquent, mais cela implique une sérieuse réduction de mes activités internautiques.
D’une manière générale, j’ai aimé écrire ici, et remercie les nombreux lecteurs silencieux et commentateurs de leur intérêt. Aux dernières nouvelles, après presque exactement deux années d’activité, WordPress signale 105 556 visites, avec un record à 497 visites en une journée, 213 billets et 945 commentaires. Mon blog catho va continuer sa vie tout doucement. Une offre d’emploi (mots-clés : Afrique noire, journalisme, écriture, relations internationales, histoire, enseignement), des conseils de lecture, une bonne adresse ? N’hésitez pas : baroqueetfatigue@yahoo.fr.
Si vous êtes arrivés ici au hasard d’une recherche, peuvent vous intéresser, par ordre antéchronologique :
- pas mal de trucs sur Nimier
- des manifestes que je ne signerais probablement plus aujourd’hui, mais qu’importe
- l’oral d’agreg de Michel Sardou
- une nouvelle que je trouve à chier en la relisant mais qui sera peut-être en Pléiade dans un siècle
- ce billet qui parle de tout et de rien, mais en fin de compte donne une image assez fidèle de ce à quoi je ressemble
- cette fine analyse des productions renaldiennes (i.e. des chansons de Renaud Séchan)
- un témoignage suivi d’une discussion en commentaires sur les immigrés chez nous, pourquoi, comment
- un questionnaire plus ou moins proustien
- un article d’Ortega y Gasset à lire impérativement (j’avais promis une traduction, elle est toujours dans mes cartons…)
- un billet sur l’affaire Gouguenheim qui avait en son temps attiré quelques attentions (Rue89 ou quelque chose comme ça si mes souvenirs sont exacts), dont l’historien en question m’a remercié en commentaire (si c’est bien de lui qu’il s’agit, mais ça lui ressemble)
- et des citations venues d’un peu partout, entre autres Péguy, Rebatet, Cioran, Gramsci, Custine, Donoso Cortés, Jünger, Monluc, Hayek…
Bonjour chez vous, be happy, et que Dieu ou ce qu’il en reste vous garde en sa miséricorde.
Perturbation
29 janvier 2010
Il est impossible, en France, de débattre sainement et rationnellement de l’avortement. Certes, c’est en partie à cause des quelques excités à cheveux ras qui braillent des « l’avortement est un meeeeeeurtre ! » pendant certaines manifestations pourtant – je le sais pour y avoir participé il y a quelques années – tout à fait gentillettes, si ce n’est bourgeoises. Mais le principal problème vient des excités de l’autre camp, beaucoup plus nombreux, et si vous ne vous en rendez pas compte, c’est peut-être parce que consciemment ou non, vous en faites partie, ayant assimilé un discours qui, j’ai le regret de vous le dire, et tout aussi inepte et sectaire.
Le diagnostic prénatal n’est pas fiable et conduit à l’élimination d’enfants en parfaite santé ? Une part notable des avortements pourraient être remis en cause, il est donc interdit de se poser la question. Parler de l’embryon comme d’une partie du corps de la femme est une ânerie à tous points de vue, biologique, philosophique, ce qu’on voudra ? « C’est mon corps, j’fais c’que j’veux » est un dogme, l’avortement libre pour toutes est un droit acquis, dire le contraire est fasciste. Pourquoi un homme qui abandonne la femme qu’il a mise enceinte est-il pur et sans tache aux yeux de la loi, alors qu’un homme marié qui abandonne sa femme et ses enfants se rend coupable d’abandon de famille ? Cette question amène à se demander si la femme est bien la seule habilitée à décider d’avorter, on n’a donc pas le droit de se la poser. Dans les affaires d’homicides involontaires du fœtus, les juges ont rendu des arrêts contradictoires, l’un ne prenant en compte l’homicide qu’à partir du moment ou le fœtus est viable, l’autre à partir du moment où l’enfant a respiré ? Non, il n’y a pas de problème, voyons, pas du tout, et puis s’il fallait reconnaître que les parents qui ont perdu un fœtus dans un accident de voiture ont bel et bien perdu un enfant, cela remettrait en cause l’avortement. Etc.
Dans d’autres pays occidentaux, dont les citoyens ne semblent a priori pas plus idiots, ni plus réactionnaires que les citoyens français, l’avortement est un sujet de débat, et continue de l’être même s’il a été légalisé à différents degrés. Aux États-Unis, un spot publicitaire va être projeté pendant la prochaine finale de Superbowl (le moment de l’année où le plus grand nombre d’Américains sont devant leur poste de télévision, ce qui n’est pas peu dire). En effet, la vedette de l’une des équipes, Tim Tebow, est née dans des conditions un peu particulières : sa mère, enceinte, était hospitalisée à la suite d’une amibiase ; les médecins lui ont recommandé d’avorter, estimant qu’elle mettrait sa vie en danger en poursuivant sa grossesse, en raison du traitement lourd qu’elle suivait. La mère a refusé d’avorter, elle a survécu et son enfant est né en bonne santé. C’est aujourd’hui un beau bébé d’1,91 mètres pour 109 kg. Les associations anti-avortement voient dans cette belle histoire un bon moyen de faire passer l’idée selon laquelle l’avortement est toujours une mauvaise solution a un problème, si réel que soit le problème en question. Focus on the Family a donc réalisé un spot publicitaire, qui passera bel et bien à la télévision, CBS ayant repoussé les sollicitations de plusieurs organisations féministes visant à en annuler la diffusion. Précisions qu’il s’agit d’une opération purement commerciale de la part de CBS : la diffusion du spot a été payée. Très cher (deux à trois millions de dollars).
Il ne s’agit pas de juger, personne de raisonnable, me semble-t-il, ne se permettrait de critiquer moralement une femme qui avorte parce que le corps médical a mis en balance sa vie et celle de son enfant. Refuser d’avorter dans cette situation, cela s’appelle de l’héroïsme, l’Église catholique a déjà canonisé une femme pour l’avoir fait. Il s’agit d’un débat entre ceux qui pensent que l’avortement est une bonne solution à certains problèmes, et ceux qui pensent que l’avortement est une mauvaise solution à certains problèmes. Certains de ceux qui pensent que l’avortement est une bonne solution ont fait et continuent de faire feu de tout bois, lançant des campagnes de presse autour de cas extrêmes, du types fillettes violées par leur oncle. Pourquoi certains de ceux qui pensent que l’avortement est une mauvaise solution ne pourraient-ils pas, eux aussi, faire feu de tout bois, et lancer une campagne de presse autour du cas extrême de Tim Tebow ?
Pour Le Figaro (si, si, vous savez, le quotidien des vieilles rombières à particule qui vont-à-la-messe), en tout cas, la cause est entendue : cet publicité anti-avortement va perturber le Superbowl. Grands dieux. Si vous n’avez pas encore déjeuné, vous lirez aussi, du même Figaro (après tout, n’est-ce pas, un quotidien qui porte un nom de valet, qu’en attendre de bon ?), cet article lumineux, qui nous explique que beaucoup d’autres pays n’ont pas (encore) complètement légalisé l’avortement, ou discutent encore de cette question, comme c’est étrange, alors que chez le peuple supérieur que nous sommes le débat est clos depuis longtemps.
Thomas Quatshoff, Winterreise
21 janvier 2010
Je suis plutôt branché baroque (surprise surprise), mais de temps en temps, n’est-ce pas… voici donc une interprétation du lied « Gute Nacht », extrait du Winterreise de Schubert, par Thomas Quatshoff. Oui, c’est la thalidomide. Et oui, en cherchant une version de référence de laquelle tenter de s’inspirer (baryton-basse à mes heures perdues…) c’est la version la plus maîtrisée sur laquelle je suis tombé. Même Fischer-Dieskau peut aller se rhabiller.
Charbonneau
18 janvier 2010
… l’alter ego (en moins connu) de Jacques Ellul, à lire sans attendre, chez les enfants de la Zone grise.
Coetzee sur 1944-1945
12 janvier 2010
Extrait de Diary of a Bad Year (paru en français il y a deux ou trois ans sous le titre Journal d’une année noire), traduction personnelle et sans prétention :
L’histoire des origines de l’État selon Kurosawa [référence aux Sept Samouraï] se joue toujours à notre époque en Afrique, où des bandes armées s’emparent du pouvoir – c’est-à-dire mettent la main sur les deniers publics et le mécanisme de taxation de la population – se débarrassent de leurs rivaux, et redémarrent à zéro. Bien que ces bandes de militaires africains ne soient en général ni plus grandes ni plus puissantes que les bandes criminelles d’Asie ou d’Europe de l’Est, les médias – même les médias Occidentaux – rendent compte avec respect de leurs activités, et les classent plutôt dans la rubrique « Politique » ou « Monde » que « Criminalité ».
On peut également citer des exemples de naissance ou de renaissance de l’État en Europe. Au cours de la vacance du pouvoir créée par la défaite des armées du Troisième Reich en 1944-1945, des bandes armées rivales se sont ruées sur les postes de pouvoir dans les pays récemment libérés ; celui qui prenait le pouvoir était celui qui pouvait s’appuyer sur telle ou telle armée étrangère.
En 1944, quelqu’un a-t-il dit au peuple français : « Regardez : la retraite de nos gouvernants allemands signifie que pendant une brève période, nous ne sommes gouvernés par personne. Souhaitons-nous mettre fin à cette période, ou souhaitons-nous la prolonger – pour devenir le premier peuple de l’époque contemporaine à mettre fin à l’État ? Si nous, peuple français, utilisions notre nouvelle et soudaine liberté pour débattre de cette question sans contrainte ? » Peut-être un poète a-t-il prononcé ces mots ; mais s’il l’a fait, il a sûrement été immédiatement réduit au silence par les bandes armées, qui dans cette affaire comme dans toutes, ont plus en commun les unes avec les autres qu’avec le peuple.
La phrase en gras, historiquement parlant, est difficilement contestable. Au fond, De Gaulle n’est qu’un chef de bande qui est parvenu à captiver les Anglais, et par leur intermédiaire, à obtenir des Américains une bonne partie du pouvoir en France. La France libre, à part quelques faits d’armes en Afrique (auxquels De Gaulle n’a pas pris la moindre part), un peu de rêve en ondes courtes pour les occupés, le tout assaisonné de quelques cuillerées à soupe de branlette technocratique en cercle londonien, la France libre, disais-je, c’est peanuts. La France ne s’en est pas portée plus mal, sans De Gaulle les choses auraient sans doute été pires qu’elles ne l’ont été, me direz-vous, certes, certes, mais enfin… essayez de recaser la phrase de Coetzee dans un dîner en ville, je vous promets des surprises. Notez qu’elle peut aussi bien s’appliquer à De Gaulle qu’aux épurateurs de sous-préfecture. Décidément, ce nobélisé me plaît de plus en plus…
Duflot, Maurras, même combat
5 janvier 2010
J’ai entendu l’autre jour un jeune barbu gauchiste parler d’écologie exactement comme les vieux cons d’Action française récitaient leurs poèmes occitans.
Antoine Blondin, Jacques Laurent, Les Nouvelles littéraires, 24 novembre – 1er décembre 1977
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Dans un style différent, le premier billet de mon blog annexe et néanmoins spirituel est sorti. Il y est question de l’amour de Dieu.
Bonne résolution
4 janvier 2010
Heureuse et sainte année à tous !

Van der Weyden, L’Adoration des mages
En 2010, j’écrirai peut-être un petit quelque chose de temps en temps ici, mais me concentrerai sur un nouveau blog, dont je donnerai l’adresse ultérieurement, et où il sera essentiellement question de Dieu. Vaste, mais beau programme !
C’est parti !
La foi selon Tillich
16 décembre 2009
La foi n’est pas l’affirmation théorique de quelque chose d’incertain, elle est l’acceptation existentielle de quelque chose qui transcende l’expérience ordinaire. La foi n’est pas une opinion mais un état. Elle est l’état d’être saisi par la puissance de l’être qui transcende tout ce qui est et à laquelle participe tout ce qui est. Celui qui est saisi par cette puissance est capable de s’affirmer parce qu’il sait qu’il est affirmé par la puissance de l’être-même. [...]
La foi qui rend possible le courage du désespoir est l’acceptation de la puissance de l’être, même dans l’étreinte du non-être. Même dans le désespoir concernant le sens, l’être s’affirme lui-même à travers nous. L’acte d’accepter l’absence de sens est en lui-même un acte plein de sens : il est un acte de foi. Nous avons vu que celui qui possède le courage d’affirmer son être en dépit du destin et de la culpabilité de les a pas supprimés : il demeure sous leur menace et il subit leurs coups. Mais il accepte d’être accepté par la puissance de l’être-même à laquelle il participe et qui lui donne le courage d’assumer les angoisses du destin et de la culpabilité. Il en est de même de l’angoisse du doute et de l’absurde. La foi qui crée le courage de les intégrer n’a pas de contenu spécifique : c’est la foi, tout simplement, sans direction précise, absolue. Elle ne se définit pas, puisque tout ce qui se définit se dissout dans le doute et l’absurde. Néanmoins, même absolue, la foi est autre chose qu’un surgissement d’émotions subjectives ou une disposition sans fondement objectif.
Paul Tillich, Le courage d’être
Ce qui est épatant chez Tillich s’est sa façon de rester fidèle à la tradition chrétienne, derrière les apparences parfois déroutantes de son vocabulaire. Il n’est pas très difficile d’identifier derrière les termes qu’il emploie dans le passage ci-dessus les catégories classiques de la théologie chrétienne. Je viens de dévorer son bouquin, je trouve ce qu’il écrit très beau, et cela m’attriste.
Cela m’attriste parce que je sais que la plupart de mes contemporains (disons les jeunes catholiques d’aujourd’hui) ne le liront probablement jamais. Quelle est l’attitude des jeunes catholiques d’aujourd’hui à l’égard de la théologie contemporaine ? Au mieux, le découragement à la seule idée d’en lire une page, au pire, un tranquille aveu d’ignorance (notez ce qu’il y a d’odieux à ignorer en toute tranquillité). Les causes en sont diverses, mais les principales me semblent être d’une part la paresse, de l’autre la peur.
Paresse de se colleter à un vocabulaire finalement pas plus abscons que celui du catéchisme, mais plus exigeant, au sens où il va requérir une attention soutenue, un réel effort personnel (bon, il peut y avoir une approche exigeante du catéchisme, mais ce n’est pas la plus commune et ce n’est pas vraiment l’objectif du catéchisme…). Bref, aller plus loin que l’interprétation de la dernière encyclique par le curé de service lors de la dernière réunion d’aumônerie (et encore, à ce niveau-là il s’agit des jeunes catholiques les plus « engagés »).
Peur de prendre des risques, de lire des auteurs qui ont parfois été en bisbille avec Rome (comme si les plus grands théologiens de l’histoire n’avaient jamais été en bisbille avec Rome). Refuser de donner une consistance intellectuelle à ses doutes est beaucoup plus simple, beaucoup plus sûr. Un doute vague, on peut l’écarter d’un revers de la main. Une fois qu’on s’y est attardé et qu’on l’a précisé, c’est beaucoup plus difficile.
Il ne s’agit pas de mépriser qui que ce soit ou d’affirmer mon éclatante supériorité (j’en sais sans doute moins qu’un séminariste de première année et ne consacre hélas pas assez de temps à approfondir ma foi), mais de déplorer un état de fait, et éventuellement d’encourager ceux qui se sentiraient concernés à ouvrir l’un ou l’autre bouquin (pas la peine de s’attaquer à Balthasar, Barth ou Rahner, mais le Tillich cité ci-dessus, ou les livres les plus accessibles de Geffré, Lubac, Montcheuil, Sesbouë), et pourquoi pas à aller suivre l’un ou l’autre cours (à Paris, Lyon, Strasbourg ou Toulouse, les bons endroits ne manquent pas, ailleurs cela risque d’être un peu plus compliqué).
Africanisation
8 décembre 2009
Notre cher président de la République s’est exprimé ce matin dans Le Monde. Comme d’habitude, on nage dans un flou conceptuel désespérant (métissage, identité nationale…), mais concrètement, il n’y a pas grand chose à en dire. Oui, chacun doit pouvoir pratiquer son culte, non, la provocation ce n’est pas bien, il faut comprendre les Suisses, etc. Tout cela est très prévisible, et finalement assez peu intéressant.
Ce qui m’a intrigué, c’est l’emploi du mot « tribalisme ». « L’identité nationale c’est l’antidote au tribalisme et au communautarisme », écrit M. Sarkozy. Le communautarisme, c »est une figure obligée dans les éditoriaux de la presse quotidienne depuis une bonne quinzaine d’années déjà en France, un quart de siècle aux États-Unis. Mais le tribalisme, 99 % des Français n’en ont jamais entendu parler. Il n’y a même pas d’article sur Wikipédia, c’est vous dire.
En revanche, en Afrique, il est impossible de concevoir un discours politique sans condamnation rhétorique du tribalisme. Tout président de la République, même s’il a pris le pouvoir à l’issue d’une guerre civile, passe son temps à stigmatiser le tribalisme des partis d’opposition. (Le tribalisme, c’est une façon de penser et d’agir : rechercher avant tout l’intérêt de sa tribu, de son ethnie, contre le reste des habitants du pays ; c’est aussi un système : lorsque le tribaliste arrive au pouvoir, il en fait profiter son clan, et ses cousins (l’instituteur, le pochtron du coin…) deviennent ministres.)
Oui, c’est curieux, cette référence au tribalisme. Je ne pensais pas que l’africanisation irait aussi vite. À moins qu’un conseiller en communication ne se soit malencontreusement trompé de dossier.
Du beau monde…
3 décembre 2009
… sauf Sartre, qu’est-ce qu’il fout là-dedans Sartre ?
Philippe Sollers – Il y a une qualité éminente du rire, et il me semble y avoir un clivage entre ceux qui comprennent ou qui sentent sa possibilité homérique et les autres – ceux qui ont l’esprit de sérieux. Je fais partie des premiers, et par exemple j’aime Picasso parce qu’il me fait rire. L’esprit de sérieux intervenant massivement dans ces choses dont vous parlez, j’ai tout à coup envie d’être plus sévère pour l’esprit de sérieux.
J’ai envie de vous faire la liste des proscrits qui pourrait servir de support au programme moral de la purification du passé telle qu’elle pourrait être aujourd’hui promulguée : Gide, le pédophile Nobel ; Marx, le massacreur de l’humanité que l’on sait ; Nietzsche, la brute aux moustaches blondes ; Freud, l’anti-Moïse libidinal ; Heidegger, le génocidaire parlant grec ; Céline, le vociférateur abject ; Genet, le pédé ami des terroristes ; Henry Miller, le misogyne sénile ; Georges Bataille, l’extatique à tendance fasciste ; Antonin Artaud, l’antisocial frénétique ; Jean-Paul Sartre, le bénisseurs des goulags ; Louis Aragon, le faux hétérosexuel chantre du KGB ; Ezra Pound, le traître à sa patrie mussolinien chinois ; Hemingway, le machiste tueur d’animaux ; William Faulkner, le négrier alcoolique ; Nabokov, l’aristocrate papillonnaire pédophile ; Voltaire, le hideux sourire de la raison dénigreur de la Bible et du Coran, totalitaire en puissance ; le marquis de Sade, le nazi primordial ; Dostoïevski, l’épileptique nationaliste ; Flaubert, le vieux garçon haïssant le peuple ; Baudelaire, le syphilitique lesbien ; Marcel Proust, l’inverti juif intégré ; Drieu La Rochelle, le dandy hitlérien ; Morand, l’ambassadeur collabo ; Shakespeare, l’antisémite de Venise ; Balzac enfin, le réactionnaire fanatique du trône et de l’autel…
Alain Finkielkraut – Et la liste n’est pas close. Elle est même interminable par définition. Si on choisit, en effet, d’adopter vis-à-vis du passé la posture du procureur antifasciste, antiraciste, antisexiste, antihomophobe, radicalement égalitaire et fier de toutes les Pride, alors aucun philosophe, aucun artiste, aucun écrivain n’arrive à la cheville des militants d’Act Up ou même des lecteurs de Télérama. »
Alain Finkielkraut (dir.), Ce que peut la littérature, Gallimard, Folio, 2008, p. 189-190