Ernst Jünger, dans Second journal de Paris :

« [L'auteur raconte une rencontre avec Jouhandeau] Parlé de l’idiotie moderne, qui se manifeste aussi et surtout dans les rapports avec la mort et dans cet aveuglement devant les forces prodigieuses qui agissent dans notre voisinage immédiat. »

Le même, dans La cabane dans le vignoble :

« Au reste, la santé n’a d’important que son aspect de symbole. Il faut que soit contenu en elle un grain de cette santé qui nous permet de résister à l’ultime maladie. C’est ce reflet sur le visage des convalescents, et aussi des mourants. Sans quoi, chaque guérison resterait sursis dans une partie perdue d’avance. C’est souvent un spectacle affreux que de suivre la lutte pour une simple prolongation, pour un gain de quelques mois, où l’angoisse du malade arrache au médecin les dernières subtilités de sa technique. Jeu dont l’enjeu sont des noix creuses, jours vides ; et pourtant, chacun de ces jours pourrait offrir le plus haut des gains. Mourir aussi est une tâche. Dès que le malade l’a compris, il reprend les rênes. »

5 Responses to “La modernité et la mort (3)”

  1. Elise Says:

    Merci pour cet extrait! La publication de Junger en Pléiade est décidément une très bonne nouvelles.

    “Mourir aussi est une tâche”, c’est fulgurant. Bon dimanche!

  2. Restif Says:

    Junger…grand amoureux de Bloy.

  3. fandenimier Says:

    @ Elise

    Effectivement, bonne nouvelle. Toutefois, au-dessus de cent euros… je vais attendre un peu avant de me l’offrir.

    @ Restif

    Exactement, d’ailleurs plusieurs passages du Second journal de Paris y font allusion. C’est pendant la guerre que Jünger a dévoré tout Bloy.

  4. Restif Says:

    Oui, absolument. Ca montre combien un Jünger échappe aux grilles de lecture à la noix, est souverainement libre. Ses pages sur la peinture sont fascinantes aussi. Pour Bloy…Si ce n’est pas abuser? Une petite citation :
    “Terminé Léon Bloy, Quatre ans de captivité à Cochon-sur-Marne. Ce qui m’a surtout frappé, cette fois-ci, c’est l’insensibilité complète de l’auteur aux illusions de la technique. Au sein des masses fascinées par l’Exposition universelle de 1900, il vit en ermite, ennemi du moderne. Dans l’automobile, il pressent déjà un puissant engin de destruction. D’une manière générale, il établit un rapport entre la technique et l’approche des catastrophes.” (5 mars 1943)

    Il a bien vu ce point capital. Avant Heidegger ou le Bernanos de La France contre les robots, Bloy a immédiatement dénoncé la technique en soi comme vecteur de la destruction.D’où sa haine de l’ascenseur par exemple. (Unanomber Katzinsky dans l’ombre de Léon Bloy)
    Dès le premier Journal Jünger collectionne les autographes du mendiant ingrat: “le billet de Bloy, surtout, est beau, avec ses observations bien personnelles et son écriture unique, monumentale.” (15 octobre 1941

    Bon ça ne l’empêche pas de comparer Bloy à “Kniebolo” (Hitler pour ceux qui n’ont pas encore lu)) : “tous deux promènent partout un fumet d’excrément. Mais Bloy est pareil à un arbre qui, plongeant sa racine dans le cloaque, porterait à sa cime des fleurs sublimes.” (28 octobre 44). Bloy qui adore l’histoire stercoraire du figuier biblique aurait aimé l’image. Je me demande si Jünger connaissait le mot de Kafka sur Bloy: “Son feu se nourrit de tout le fumier de notre temps” ( In “Kafka m’a dit” Gustav Janouch ). Les deux hommes, le reître germanique et le juif sioniste se retrouvent. C’est ça aussi l’« absolu littéraire ».

    J’ai l’édition Julliard (1965) du Journal de guerre et d’occupation 1939-1948 -avec, outre les 2 journaux de Paris les ” Jardin et routes, les “Notes caucasiennes” et les “Pages de Kirchhost”. Je l’ai trouvé à 18 euros et en cherchant on doit pouvoir tomber dessus.

    Ps Fandenimier, une question idiote que vous me pardonnerez (j’espère !) mais, au cas improbable où… : je suppose que vous avez lu « Au galop des hussards » de Millaud ?
    Très accessoirement, mon père fut un ami de Blondin…

  5. Elise Says:

    Certes, certes; c’est un investissement! En plus, on peut n’en acheter qu’un seul! Et sachez que le prix de lancement expire au mois de juin… (on dirait que j’ai des actions chez Gallimard mais non!)

    Bonne nuit!

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