Réflexions politiques confuses
5 avril 2008
Partons, si vous le voulez bien, de deux éléments caractéristiques du discours politique de droite : 1) les problèmes ne sont pas avant tout économiques ou sociaux, mais moraux – ou civilisationnels, si l’on veut (« civilisation » au sens que Paul Valéry donne à ce terme, pas à celui qu’il prend dans la « politique de civilisation » [sic] de J. L. Zapatero…) ; 2) d’une manière générale, il ne s’agit pas de progresser, mais d’échapper à l’abîme. Il faut être conscient des deux reproches que l’on peut faire à ce type de discours : 1) il est souvent plus confortable de dénoncer la décadence que de chercher à régler les problèmes économiques et sociaux ; 2) la rhétorique du « nous ou le chaos » est facile et démagogique. Ce sont des reproches fondés, qui frappent l’esprit du public, et qu’il faut donc accepter ; en outre, ils présentent l’avantage de mettre face à face deux conceptions de la politique.
Dans la situation actuelle, la seule réponse qui tienne face à ce type de reproches me semble être celle des libéraux-conservateurs les plus radicaux, ceux qui se revendiquent d’Hayek principalement. En allant vite : 1) Nous vous l’accordons ; mais ça tombe bien : la conception que nous nous faisons de l’individu – conception qui, quoi qu’on en dise, est avant tout morale – nous interdit de mener des politiques économiques et sociales nationales, voire internationales, de coût et d’ampleur démesurés. Sauf situations d’exception, d’urgence, qui sont précisément celles dans lesquelles l’État peut et doit intervenir (il y a des choses intéressantes chez Carl Schmitt à ce sujet). Et les libéraux-conservateurs sont loin d’être les seuls à voir là un problème – v. toutes les réflexions sur la subsidiarité, issues de Proudhon, Chesterton & Belloc, la doctrine sociale de l’Église, etc. 2) Le progrès, c’est fini, aucune personne douée de raison ne peut plus croire que les découvertes scientifiques et les « avancées sociales » vont améliorer la condition humaine. De plus, nous vivons dans une société pluraliste où règne le relativisme (ou qui se présente comme telle, peu importe) qu’on le déplore ou qu’on s’en félicite, là n’est pas la question : on ne reviendra pas là-dessus avant plusieurs siècles, sauf cataclysme.
C’est une des raisons pour lesquelles, à mon avis, la pensée politique contemporaine (qui, pour aller vite, reste très largement fondée sur l’homme politique au service de la communauté, s’efforçant au minimum de mettre le plus grand nombre dans la situation d’accéder à ce qui est beau et bon – idée ancienne -, et la recherche du consensus – idée pas si récente, en fait, même si c’était exprimé différemment autrefois) va devoir se renouveler profondément (puisque personne n’est plus d’accord sur ce qui est beau et bon), et je ne vois pas très bien comment ce renouvellement pourra avoir lieu sans les outils intellectuels des anarchismes de gauche et de droite – pour aller très vite, là encore, c’est un anarchisme pris au sens le plus large qui soit – enfin les seuls qui ont envisagé le foutoir dans lequel nous sommes actuellement. On arriverait à une situation dans laquelle les finalités du politique seraient avant tout définies de façon négative (i. e. faire de la politique, c’est d’abord ne pas faire telle et telle chose), et on assisterait, après la déthéologisation, à une dépolitisation de la société (politique comme substitut de la religion, toute cette sorte de choses, rien d’original).
Cette dépolitisation serait lente (conservatisme oblige), et laisserait se reconstituer (ou se constituer, d’ailleurs, il ne s’agit pas de revenir à un âge d’or, temps de la Chrétienté ou temps des corporations) peu à peu des structures sociales non politiques, des communautés, fondées sur des bases géographiques, professionnelles, religieuses, peu importe (l’individu pouvant se définir par plusieurs appartenances, ou pas d’appartenance du tout…), communautés contraignantes certes, mais infiniment moins que l’État que nous connaissons actuellement – qui subsisterait, avec un pouvoir beaucoup plus fort et efficace mais des prérogatives considérablement réduites (et plus fort précisément parce que ses prérogatives auront été réduites…), qui serait devenu un État-recours en cas de défaillance de la communauté (… où nous retrouvons la philosophie politique scolastique, son recyclage par les communautariens, et un tas d’autres choses), et bien entendu recours en cas de contraintes indues de la part des communautés (monopoles…). Tout ceci repose bien entendu sur une hypothèse, guère plausible à vrai dire : il faudrait que nous ayons le courage de porter au pouvoir des homme politiques qui acceptent de laisser le pouvoir leur échapper, acceptent de renoncer à agir, admettent que leur champ d’action s’est indûment élargi ces n dernières années – et de ce point de vue, notre chef d’État actuel incite au scepticisme.
Certes, il y a une autre solution : c’est la social-démocratie, avec éducation nationale, discours politiques démagogiques et sentimentalistes, dirigisme économique, gloubiboulga idéologique consensuel véhiculé par la presse et la télévision, État mis au service de toutes les revendications communautaires, j’en passe et des pires. Il me semble cependant que nous voyons déjà cela à l’œuvre – la France en fournissant un exemple des plus aboutis, même si à mon très humble avis nous n’avons encore rien vu – et que nous ne voulons de cela ni pour nous ni pour nos enfants. On peut évidemment dire que tout ça débouchera nécessairement sur une sorte de Grand Soir, et après le Grand Soir, le petit matin – oui, moi aussi, j’ai lu Drieu La Rochelle. Toutefois, au terme de ces éventuels joyeux épisodes, probablement violents – et qu’il est donc malvenu d’appeler de ses vœux – le camp de la liberté n’a pas la moindre chance d’être vainqueur. Je maintiens donc ma préférence pour la solution évoquée dans le paragraphe précédent, si maigres que soient les chances de la voir appliquer.
[C'est très confus et demande à être revu, développé (je n'ai pas abordé la question cruciale des rapports entre famille et État), nourri de lectures, mais c'est en gros ce que je pense à l'heure présente.]
5 avril 2008 at 5:58
Permettez-moi de vous demander des précisions.Je ne connais pas Hayek (Wikihelp : viennois, oui très bien -réfute Keynes, bonne idée -prix nobel d’économie, ah oui toud’mêêême ! -se fout de la “justice sociale” et amoche un peu le blason de la démmmocratie, pas mal) c’est peut-être pour cela que j’ai du mal à comprendre.
Lorsque vous dites “libéral”, vous pensez “libéral économique” ? Pourtant vous parlez plus loin du “camp de la liberté”. Il me semble que la liberté est un fruit de la politique saine, pas un but en soi.
De même, qu’appelez-vous “conservatisme” ? Il semble parfois que vous vous reférez à un conservatisme “reflexe”, comme dans cette phrase : “Cette dépolitisation serait lente (conservatisme oblige)”, et parfois à la doctrine politique conservatrice d’un Donoso Cortès (comme dans l’expression “libéraux-conservateurs”, par exemple).
Ce sont d’ailleurs des questions davantage philosophiques que politiques.
Vous semblez relativement pessimiste, ce en quoi je vous rejoins, le cynisme en plus peut-être (j’avoue que la perspective de la fin d’une époque me réjouit passablement, et tant pis pour la violence). La préférence pour l’une ou l’autre des deux solutions n’a que peu d’importance, en fait puisqu’à mon avis on ne changera rien par nos petites actions, mais moi je préfère attendre.
6 avril 2008 at 12:54
Avez vous lu Julien Freund? Je prépare une recension de l’ouvrage de Taguieff sur cet ami de Carl Schmitt et de Raymond Aron pour actuphilosophia. Quand j’aurais plus de temps, quelque chose sur la critique de l’idée de révolution chez simone Weil et Freund…
Bon dimanche.
6 avril 2008 at 3:22
Famille et État ? on peut lire l’article de Sarah Hanley, “Engendering the State”, qui…
ah non pardon ça c’est sur le XVIIe siècle, et c’est l’agreg. Remarquez, c’est plus qu’intéressant, ses thèses.
7 avril 2008 at 11:51
@ La voix dans le désert
C’est vrai qu’à première vue, Hayek n’est pas vraiment doctrine-sociale-de-l’Eglise-friendly. En y réfléchissant… c’est plus compliqué, parce que ce n’est pas tant l’idée de justice sociale qu’il critique, que l’usage politique que font les étatistes de cette notion.
Pour moi, dans les conditions actuelles, le meilleur moyen qu’à l’Etat de faire notre bien, c’est de nous laisser aussi libres que possible, pour toutes les raisons évoquées ci-dessus. La liberté économique ne m’intéresse pas franchement (je ne prétends pas comprendre grand’chose à l’économie), c’est surtout la liberté vis-à-vis de l’Etat (au sens qu’a en anglais “from the State”), qui me semble être le principal enjeu aujourd’hui.
Oui, pourquoi pas un conservatisme “réflexe”, à mon avis le terme n’est pas péjoratif, voir le “prolonger sans imiter et innover sans abolir” de Gomez Davila. Il y a des choses intéressantes chez Ortega y Gasset sur la notion de continuité (il dit que c’est le premier des droits de l’homme, formulation critiquable mais bon). D’ailleurs, Weil dit plus ou moins la même chose, je crois, au début de L’Enracinement.
Si je ne suis pas cynique – ou si j’essaie de ne pas trop l’être – c’est parce que je suis chrétien. Je ne vois aucune raison valable de ne pas être cynique dans la situation où nous sommes (ah, si, on peut être aveugle, aussi…).
@ Elise
Je lirai cela avec intérêt une fois mon très prenant devoir d’état du moment accompli. Weil j’ai lu, et je compte m’y remettre (La Condition ouvrière, et L’Enracinement surtout). Freund j’ai lu un entretien où un type de la Nouvelle Droite l’interrogeait, le personnage a l’air fichtrement intéressant. En tout cas, les noms que vous citez, Taguieff, Schmitt, Aron, Weil… font partie des auteurs que je lis et que j’aimerais beaucoup mieux comprendre !
@ Camille
Aaargh, connais pas ! Et pas une seule citation de la donzelle dans les 400 pages de cours et compte-rendus de lecture que j’ai en moderne (merci à Acrobat Reader pour son aimable collaboration). C’est mal de faire stresser les gens comme ça à 24 heures des écrits. Et puis moi aussi je peux faire le malin, hein. Dans le même genre : “On peut lire l’article de Demagny-Van Eyseren sur la direction des carburants du ministère de l’Industrie française et les projets de politique pétrolière communautaire (1957-1974).” Non mais.
10 avril 2008 at 3:58
Concernant Hayek, c’est ce que j’avais cru comprendre via Wikipédia.
Pour la liberté, je suis d’accord avec vous. Votre point de vue est mieux exprimé dans votre réponse que dans votre article.
Le terme de conservatisme “réflexe” n’est pas péjoratif dans ma bouche non plus. Mais je n’incorpore pas dans sa définition la phrase de Gomez-Davila qui me semble plutôt une conséquence d’un raisonnement philosophique que d’un sentiment plus ou moins inné. Ortega y Gasset, que je connais peu, plus que le colombien, me semble être un conseravteur “réflexe”, car son conseravtisme n’est pas l’aboutissement d’une doctrine politique, plutôt une constatation d’un ordre du monde, et des déductions de bon sens.
Je voulais écrire conservatisme sentimental au départ, mais ça aurait peut-être encore plus induit en erreur.
[Si je ne me trompe pas, il vous reste encore une épreuve pour votre agrégation, alors recevez à cette occasion mes souhaits de réussite...]
12 mai 2008 at 1:13
Hayek est effectivement un auteur libéral majeur, et son livre “La route de la servitude”, publié pendant la guerre, est considéré comme le bréviaire de nombre de libéraux (il a été comparé au petit livre rouge pour les maoïstes ou au “Capital” des marxistes…)
Cependant, Hayek n’a jamais plaidé pour une société sans-État auto-régulée, ce qui fait qu’il a été critiqué par les libertariens ou anarcho-capitalistes pour qui il fut, malgré tout, toujours une source d’inspiration importante.
Dans un de ses ouvrages, “La présomption fatale” (de mémoire), Hayek fait notamment une analyse fort intéressante du concept de “tradition”, où cette dernière est décrite en tant que concept médian entre le naturel et l’artificiel.
[ne publiez pas ce message s’il ne vous semble pas assez dans le sujet]
27 mai 2008 at 11:13
Oui alors je vous ai lu et je crois que je ne suis pas totalement d’accord avec vous.
J’aime beaucoup Hayek et effectivement je pense comme vous que la pensée politique est dépassée parce qu’il n’y a plus de contrat social étant donné que l’on vit dans un monde “multiculturel”.
Je vois deux solutions.
1- La pire: Un Etat totalitaire matriarcal qui essaye tant bien que mal de maintenir le statut quo. Cf Sarkozy avec la traite des nègres, l’histoire de la shoah, mais le ministère de l’immigration et de l’identité nationale tandis que l’on l’arrete un gendarme ui a tiré sur un chauffard pour éviter une émeute etc…
Cet Etat est en équilibre sur les groupes politiques qui évoluent.
Ainsi les socialistes qui regroupent les fontionnaires minorités plus ou moins intérgrées et les bobos pourraient facilement éclater en trois groupes disctincts. A terme une situation comme le Liban est envisageable.
2-Idéal mais impossible à priori vu l’Etat d’endoctrinement et d’abêtissement de la population:L’explosion au plus tôt pour conquérir le pouvoir.
Donc une seule solution: l’expatriation.