Rebatet et Cousteau, ça c’est rigolo
7 avril 2008
Je viens de me farcir le Dialogue de vaincus (de Lucien Rebatet et Pierre-Antoine Cousteau, dialogues écrits à la centrale pénitentiaire de Clairvaux fin années 40-début années 50) ; rien lu d’aussi rafraîchissant depuis Uranus de Marcel Aymé, je crois (Roger Nimier étant hors concours en ces lieux). On se bidonne du début à la fin. C’est énorme. Je ne sais pas quoi vous dire. Vous donner des extraits, c’est encore le mieux.
« Rebatet - Autre question : le dialogue sur les nègres ?
Cousteau - Nous le laissons, lui aussi, de côté. C’est trop dangereux. On fait trop vite figure de criminel lorsqu’on s’offusque des coïts franco-bambaras. L’autre jour j’ai rencontré une dame fort orthodoxement « issue » qui menait grand tapage parce qu’une jeune Allemande avait trouvé à Paris une place de dactylo : « Ces Boches ne peuvent donc pas rester chez eux ! » disait-elle au comble de l’exaspération. Et comme, cinq minutes plus tard, je lui faisais remarquer qu’il y avait vraiment beaucoup de nègres sur le boul’Mich, j’aurais voulu que tu visses avec quelle superbe elle m’a cloué le bec : « Ce sont des Français comme les autres. » Alors n’en parlons plus.
Rebatet - Justement, je prenais le parti des nègres contre les imbéciles, contre le cornichon Guéhenno. Ils vont foutre des véroles effroyables à ces pauvres nègres. Ils les syndiquent. Ils les font voter. Ça va se terminer par un massacre affreux de nègres. [Ô prophète !] Je leur veux du bien, aux nègres, moi.
Cousteau - Moi aussi. Mais nous n’avons le droit de leur vouloir du bien que dans une perspective démocratique. Sorti de là, tu retombes dans le génocide.
Rebatet - Horrible ! Résignons-nous, biffons les nègres. »
« Cousteau - Mais crois-tu, cher Lucien, que l’histoire ne me gêne pas, moi aussi ? Lorsque je me penche sur le passé, j’ai la sensation de ne pas avoir été battu seulement dans cette guerre-ci, j’ai la sensation d’avoir toujours été battu. Du moins au cours de la période contemporaine. J’ai été battu à Valmy, j’ai été battu en Vendée, j’ai été battu à Moscou, à Leipzig et à Waterloo, parce qu’après avoir été contre la Révolution, je me serais rallié à Napoléon qui était l’Ordre. J’ai été battu sur les barricades en 1830 et en 1848. J’ai été battu en Géorgie par Sherman et par Grant. J’ai été battu par les gens du Quatre Septembre, battu avec les armées de Wrangel et de Koltchak, battu en Normandie par Eisenhower et dans le bunker de la Reichskanzellrei par Joseph Vissarionovitch. Une seule exception qui confirme la règle : j’ai gagné avec Franco contre le Frente Popular, mais ce fut tellement inespéré que je n’en suis pas encore revenu. Historiquement, le Frente Popular aurait dû gagner puisqu’il était la canaille. Ah ! Nos ennemis ont la partie belle de nous jeter à la figure que l’histoire nous accable ! »
« Rebatet - Il y a eu un gros engouement pour Sartre en 1945, chez les jeunes gars qui avaient été ballottés entre la collaboration et le gaullisme, le surréalisme et les curetons, et qui attendaient de l’existentialisme une espèce de bréviaire de l’anarchie. On ne peut pas leur en vouloir, hein ? Mais on ne me fera jamais croire que les dits gars béent d’admiration devant le bigle atteint de délire démocratique qui passe du charabia hégélien aux feuilletons tricolores, le tout hérissé de plus de majuscules que Les Quatre Vents de l’esprit de Hugo. Or, si Sartre perd l’audience des « intellectuels », que lui restera-t-il : ce ne sera évidemment pas la classe ouvrière qui n’a jamais lu et ne lira jamais une ligne du socialiste Sartre, de la progressiste Simone de Beauvoir. Je te dis que cette bande n’ira plus très loin. Ou alors il faudra qu’elle change drôlement de route.
Cousteau - Tu me le faisais remarquer l’autre jour : la tare majeure de ces farceurs camouflés en anarchistes, c’est qu’ils sont essentiellement des moralistes.
Rebatet - Ce camouflage-là, lui aussi, est une escroquerie.
Cousteau - On comprend qu’ils aient eu au début un certain succès auprès des jeunes gens en leur expliquant qu’il ne tirait point à conséquence de culbuter sa mère, de chier sur les moquettes et de voler aux étalages, que l’important était de se « réaliser » par n’importe quel moyen : catch as catch can. Là-dessus, on leur dit : « D’accord, je vais me réaliser dans la SS. » Et tu les vois aussitôt bondir comme un Mauriac dans un bénitier, se tordre les bras et glapir que c’est l’abomination de la désolation, qu’on ne peut se « réaliser » décemment que dans les brigades internationales. Si tu demandes pourquoi, tu te fais drôlement engueuler. Scrogneugneu ! Garde à vous ! Repos ! Foutrai d’dans ! Jugulaire Jugulaire ! Et pas de rouspétance. On se « réalise » dans les brigades internationales parce que c’est l’ordre du colonel. »
7 avril 2008 at 10:35
!ah oui, un livre ravageur, ogresque -peu recommendable aux croyants chatouilleux (moi je crois et je lis Sade alors…)Mais c’est que Rebatet… Les Decombres est l’un des chefs-d’i=oeuvre du pamphlet. C’est de plus passionnant sur le plan historique. Quant aux Deux étendards c’est tout simplement un très, très grand livre. J’ai vu qu’il existait un Cousteau - “Après le déluge”- que j’ai téléchargé dans un très mauvais lieu mais pas encore lu. A voir.
A part ça, tous mes voeux de réussite. (voeux tout ce qu’il y a de plus egoïste; c’est encore la littérature que je soutiens à travers qui en est si fort épris). Que les mânes de Michelet soient avec vous! (qu’importe ses errements progressistes, c’est un immense écrivain).
7 avril 2008 at 10:45
égoïsteS … (trop vite ces doigts sur le clavier, d’un azerti peu averti; et je devrai certainement mettre “au” 2 étendards vu que c’est le titre d’1 livre. Mais l’appel du pluriel… Je demanderai à Tang à quel point c’est blâmable; quant aux fautes de frappe… la coulpe est pleine).
10 avril 2008 at 1:13
Bonsoir vous deux (avant d’aller dormir),
D’abord succès à l’agreg messire FdN… Et déjà un peu de répit et de bon temps avant de vous y remettre!
A la question que vous me posez cher Restif je n’ai hélas de réponse. J’ai tendance à accorder le déterminant au titre sous prétexte que l’on ne dit pas: la lecture du “Le voyage au bout de la nuit” (contrairement à le chat machine)…
Ne vous fiez pas forcément à mon intuition qui n’est peut-être qu’une mauvaise habitude.
Amitié.