Ces gens-là
28 avril 2008
J’y repense en lisant Il sorpasso. Ces gamins de seize ans qui connaissent les autres cultures et se soucient des problèmes d’environnement. Le père qui en est fier. Le mien, si à cet âge-là je lui avais dit à table que j’allais voir une exposition de meubles bantous vendus par une association de commerce équitable - bon, il ne m’aurait pas cru, mais imaginons - il se serait foutu de ma gueule, tout simplement. Il aurait sans doute moins bien accepté que je lui annonce mon intention de participer à la Lesbian & Gay Pride, certes, mais peu importe.
Là où je veux en venir, c’est que ces gens-là et nous n’avons rien à voir. Mais rien, rien, absolument rien. On peut leur parler quelques instants, faire deux-trois choses pas trop compromettantes ensemble, plus si affinités, mais c’est tout. Il ne sont pas avec nous, pas de notre camp. Ces gens-là ont été élevés dans le culte de la différence, de l’autre, dans l’idée qu’il y avait un progrès social et des luttes à mener pour conquérir des droits. Pour rester dans les repas de famille, mon cher père nous reprenait chaque fois que nous utilisions l’expression “droit à”. On ne dira jamais assez la valeur d’une bonne éducation.
Les expériences qui me rendent certain d’être complètement étranger à ces gens-là se multiplient. Il y a quelques jours, dans le train, je vagabondais entre La Révolte des masses - si j’ai le temps, je vous fournirai quelques traductions libres de droits, Ortega y Gasset doit être dans le domaine public en Espagne - et le numéro 3 de Gentleman’s Quarterly - amusante interview de Finky. En face de moi, deux jeunes filles, dix-huit-dix-neuf ans. L’une raconte à l’autre qu’elle a appris quelque chose d’extraordinaire, une chaîne de vendeurs de glace qui allait offrir une mirobolante par promotion à la foule avide pour commémorer le je-ne-sais-combientième anniversaire de la marque. Pourquoi pas. Mais elle ajoute : - Et en plus, ils donnent un euro par glace achetée pour lutter contre le réchauffement climatique. Je trouve ça génial.
Je lève les yeux du passionnant Ortega. Ce n’est pas possible. Elle va partir dans un éclat de rire cynique. On ne peut pas, à dix-neuf ans, trouver formidable qu’une entreprise donne un euro par glace achetée pour lutter contre le réchauffement climatique. Elle va au moins noter l’humour de la situation, les présentoirs à glace devant consommer une énergie folle, précisément pour fournir du froid. Même pas. Je reste atterré. Le plus difficile, c’est alors de sourire, de se forcer à se dire, non, tout est normal, ils ne sont pas méchants, ils sont juste différents, de toute façon à quoi t’attendais-tu, c’est toi qui est bizarre, voyons. En septembre, aller simple pour l’ex-Afrique équatoriale française.
28 avril 2008 at 1:09
Si vous émigrez, de grâce, emportez votre clavier français ! Ce serait dommage de ne plus profiter de votre prose (ou de la voir gâtée)à cause de ces deux nénettes du train.
Sinon, l’Amérique Latine, si cela vous tente (La Colombie par exemple)… On y est mieux entouré qu’ici ou qu’en ex-Afrique équatoriale française, selon moi.
28 avril 2008 at 6:01
Vous comptez déménager en Seine Saint-Denis ?
29 avril 2008 at 8:23
@ La voix dans le désert
Les valises sont déjà faites. Job avec devoir de réserve là-bas, donc je ne sais pas si je continuerai de bloguer. J’ouvrirai peut-être un autre blog sous mot de passe.
@ Simon
Non, j’ai déjà tâté du 18e arrondissement, ça va bien, merci. Cela dit, à mon retour, dans le RER, je serai peut-être en mesure de réagir aux “incivilités” en lingala. C’est une perspective qui m’enthousiasme. Quoiqu’ils ne le comprennent peut-être déjà plus.
5 mai 2008 at 12:04
Je ne suis pas très lecteur de blog et je suis tombé ici par hasard mais cette petite chronique m’a vraiment mis en joie: cette expérience de compartiment m’a fait rire comme pas depuis longtemps, et c’est à peine acide! Bravo