Sauver le Christ des mains des Clercs
15 septembre 2011
La seule chose que je puisse être : une voix qui répète, opportune et inopportune, que l’Église dépérira aussi longtemps qu’elle n’échappera pas au monde factice de théologie verbale, de sacramentarisme quantitatif et de dévotions subtilisées où elle s’enveloppe, pour se réincarner dans les aspirations humaines réelles. – Aucune considération d’aucun genre, je le sens, ne pourra m’arrêter dans cette ligne. Rien ne comte plus au Monde pour moi que cette Cause : sauver l’esprit et la vérité. – Naturellement, je discerne assez bien ce que cette attitude a de paradoxal : si j’ai besoin du Christ et de l’Église pour sauver mon Monde, je dois prendre le Christ tel que me le présente l’Église, avec son fardeau de rites, d’administration et de théologie. Voilà ce que vous me direz, et ce que je me suis dit bien des fois. Mais maintenant je ne puis échapper à l’évidence que le moment est venu où le sens chrétien doit “sauver le Christ” des mains des Clercs pour que le Monde soit sauvé.
Pierre Teilhard de Chardin, Lettre à Auguste Valensin, 25 février 1929.
15 septembre 2011 at 9:31
ben, ya les protestants, déjà.
15 septembre 2011 at 11:29
Ce lien qui précise les rapports de Teilhard et l’Eglise peut vous intéresser. Si vous ne le connaissez pas, vous pouvez le lire en continuant d’écouter du Bach ! Bien à vous http://goo.gl/Y4OeX
18 septembre 2011 at 4:24
Il me semble que le Christ est déjà un « impossible » qui s’est incarné dans l’Eglise justement. A chaque fois qu’on a voulu le tenir hors de l’Institution, on a créé la variation infinie, celle des temples protestants. Le paganisme est mort quand on a fermé les derniers temples, il en sera de même du christianisme si l’Eglise catholique est désertée
19 septembre 2011 at 10:50
Memento Mouloud> Teilhard de Chardin était un prêtre qui était heureux de l’être et qui avait toujours respecté — même s’il en avait beaucoup souffert — le voeu d’obéissance. Je ne pense donc pas qu’on puisse interpréter cette lettre dans un sens “anti-hiérarchie.” D’autant plus que le mot “clerc” ne désignait pas seulement les prêtres mais aussi ceux (croyants ou non) qui tenaient un magistère intellectuel, moral ou artistique (voir par exemple la trahison des clercs paru en 1927 donc deux ans auparavant).
Il visait donc plutôt un certain état d’esprit. Le Christ ne peut qu’être connu que par l’Eglise telle qu’instituée par le Seigneur mais on doit aussi lutter en permanence contre le risque d’enfermement au sens physique ou spirituel.
19 septembre 2011 at 4:45
Theillard de Chardin, ou un cas typique du siècle.
D’un côté on est dégouté de la théologie dite verbale (mais qu’est ce que cela veut dire bon sang ?) Mais de l’autre on en fabrique des milliers de lignes pour le coup plus verbales que théologiques, sous couvert de science.
On veut libérer le Christ des théologiens, mais en fait c’est à seule fin de le diluer dans cette gnose mi-théologique, mi-scientifique qu’est la pensée de Theillard.
Ca doit être ça, le progrès… Un progrès de l’esprit, de la vérité, qui se fait par le mépris pour l’histoire (voir l’expression ‘théologie verbale’ qui semble être un pur jugement), pour les sciences sapientiales, pour la Tradition Divine assimilée à “l’oeuvre des clercs”. Pas sur qu’un tel progrès soit enviable.
19 septembre 2011 at 8:39
D’accord Bashô, mais si on s’en tient à la conjoncture historique, on voit que la lettre de Teilhard se situe entre la condamnation de l’Action Française qui vise la tentation du gallicanisme et l’appel à l’esprit missionnaire afin de reconquérir les masses prolétariennes gagnées au communisme. Ce qui se dessine dans la lettre de ce prêtre c’est le dessein d’une main tendue au monde du dehors c’est-à-dire une perspective sociologique dans laquelle (c’est mon point de vue mais aussi celui de beaucoup d’autres) l’Eglise s’est toujours fourvoyée
19 septembre 2011 at 9:30
Plutôt que de main tendue, je parlerais de nécessaire tension entre (pour reprendre le mot de Bonhoeffer) les réalités dernières et les réalités avant-dernières. Le Concile Vatican II a très bien résumé en parlant de sacrement de l’unité du genre humain.
20 septembre 2011 at 1:32
J’ai parfois envie de Sauver le Christ des mains de la Conf des Évêques de France, mais je crois que c’est un péché d’orgueil.
21 septembre 2011 at 5:47
Bashô, sacrement de l’unité du genre humain, vous y croyez ? Pendant longtemps, du moins en terre de chrétienté on a tenu la persistance du fait juif pour un signe, celui du temps Historique qui se tient entre la résurrection du Christ et la Parousie, toute la mystique impériale médiévale s’est tenue là-dessus. Mais désormais, j’avoue ne pas croire, ni penser que tous et un à un seront évangélisés. A partir de ce constat, on peut 1/ se dire que toutes les croyances en général, ou plus simplement les monothéismes convergent c’est le plus petit dénominateur commun de l’œcuménisme ou une forme plus ou moins forte de relativisme en fonction des cas 2/ Que le christianisme est notre héritage, à nous européens, et que fidèle ou non, nous avons comme tâche de maintenir vivant ce trésor (je veux dire ailleurs que dans les apéros géants catholiques qui se nomment JMJ)
22 septembre 2011 at 12:42
Je vais commencer par la fin. Si nous ne voyons le christianisme que comme un héritage alors il ne peut que continuer à s’affadir et n’être plus qu’une chose morte dont le goût faisandé ravira les esthètes.
Je ne crois pas que les monothéismes “convergent”. Par exemple, on peut dire que le bouddhisme est, dans sa pratique concrète et non dans sa métaphysique, bien plus proche du christianisme que l’est l’Islam.
Et oui, je crois que l’Eglise est le sacrement de l’unité du genre humain. Pourquoi n’y croyez-vous pas?
22 septembre 2011 at 9:08
La formule exacte réunit l’horizontal et le vertical :
“L’Église (est), dans le Christ, en quelque sorte le sacrement, c’est-à-dire à la fois le signe et le moyen de l’union intime avec Dieu et de l’unité de tout le genre humain”
Lumen Gentium §1
http://www.vatican.va/archive/hist_councils/ii_vatican_council/documents/vat-ii_const_19641121_lumen-gentium_fr.html
22 septembre 2011 at 10:00
Intéressant votre rapprochement entre bouddhisme et christianisme, Nietzsche disait déjà la même chose, il y mettait même une étiquette celle du nihilisme. Pourquoi je n’y crois pas Bashô, parce que les paroles du Christ s’adressent à chacun de nous pris séparément. A l’opposé de tous les monothéismes, le christianisme ne rassemble pas des individus qui auraient une propriété commune, il rassemble ceux qui ne cessent de se différencier. En gros, les chrétiens forment une classe paradoxale. Le christianisme est donc un appel qui évite de rejoindre le troupeau grégaire parce qu’il invite à l’introspection (c’est pour cela que je ne souscris pas au jugement lapidaire de Nietzsche sur l’œuvre de l’Eglise)