Illich, encore et toujours

"Faire de la connaissance une marchandise ne se conçoit que si on imagine qu’elle résulte de l’action d’une institution où qu’elle satisfait à des objectifs institutionnels." (p. 211)

"Recouvrer le pouvoir d’apprendre ou d’enseigner a pour conséquence que l’enseignant prenant le risque de s’immiscer dans la vie privée d’autrui doit assumer la responsabilité des résultats ; de même, l’étudiant qui se place sous l’influence d’un enseignant doit se sentir responsable de sa propre éducation. Dans une telle perspective, les institutions éducatives – si elles sont réellement nécessaires – seront amenées à prendre l’aspect de centres ouverts à tous, où chacun puisse trouver ce qu’il recherche, où l’un, par exemple, ait accès à un piano, l’autre à un four à céramique, ou à des enregistrements, des livres, des diapositives, etc. Aujourd’hui, les écoles, les studios de télévision, les théâtres et autres lieux similaires sont tous conçus pour être utilisés par des professionnels. Déscolariser la société veut dire, avant tout, refuser le statut professionnel à ce métier qui, par ordre d’ancienneté, vient juste après le plus vieux du monde, j’entends l’enseignement !" (p. 212)

"S’instruire, enseigner appartiennent à des hommes qui savent qu’ils sont nés libres et qu’ils n’ont pas pour acquérir cette liberté à avoir recours à un traitement approprié. Quand apprenons-nous généralement ? Quand nous faisons ce qui nous intéresse. Ne sommes-nous pas, la plupart d’entre nous, curieux ? Nous voulons comprendre, donner un sens à ce qui se trouve face à nous, à ce que à quoi nous avons affaire. Ne sommes-nous pas capables d’un rapport personnel avec autrui, à moins que nous soyons abêtis par un travail inhumain ou fascinés par l’idéal scolaire ?

Le fait que les habitants  des pays riches ne s’instruisent guère par eux-mêmes ne constitue pas une preuve du contraire. C’est plutôt une conséquence de la vie dans un environnement où, paradoxalement, ils ne trouvent presque rien à apprendre, dans la mesure où leur milieu est en grande partie "programmé". Ils sont sans cesse frustrés par la structure d’une société contemporaine dans laquelle le réel, sur lequel les décisions pourraient s’appuyer, devient d’une nature insaisissable. Ils vivent, en effet, dans un milieu où les outils qu’il serait possible d’utiliser à des fins créatrices deviennent des produits de luxe, où les canaux de communication appartiennent à quelques-uns qui, seuls, peuvent parler à la multitude." (p. 212-213)

"Un mythe moderne voudrait nous faire croire que le sentiment d’impuissance qu’éprouve aujourd’hui la majorité des hommes serait une conséquence de la technologie capable de créer seulement de vastes systèmes. Mais ce n’est pas la technologie qui invente ces systèmes, qui crée des outils immensément puissants, qui tisse des canaux de communication à sens unique ;  au contraire, mieux utilisée, la technologie pourrait fournir à chaque homme la possibilité de mieux comprendre son milieu, de le façonner de ses propres mains, de communiquer mieux que par le passé. Cette utilisation de la technologie, à rebours des tendances actuelles, constitue la véritable alternative au problème de l’éducation.

Pour qu’un homme puisse grandir, ce dont il a besoin c’est du libre accès aux choses, aux lieux, aux méthodes, aux événements, aux documents. Il a besoin de voir, de toucher, de manipuler, je dirais volontiers de saisir tout ce qui l’entoure dans un milieu qui ne soit pas dépourvu de sens. Cet accès lui est aujourd’hui refusé. Lorsque le savoir devint un produit, il acquit les protections accordées à la propriété privée. Ainsi, un principe conçu pour préserver la vie personnelle de chacun est utilisé pour justifier les interdits jetés contre ceux qui ne sont pas porteurs des documents nécessaires." (p. 213)

"Il faut un temps relativement court à l’homme motivé pour acquérir une compétence qu’il veut utiliser ; ce que nous avons tendance à oublier dans une société où les enseignants monopolisent la possibilité d’accession à n’importe quelle activité et détiennent le pouvoir d’accuser de charlatanisme tous ceux qui ne se soumettent pas." (p. 215)

"Déscolariser la structure sociale et culturelle exige l’utilisation de la technologie pour rendre possible une politique de participation." (p. 220)

Ivan Illich, appendice à Une société sans école, Points Essais, Seuil, 1971

4 réflexions sur “Illich, encore et toujours

  1. Ivan Illich n’exige pas le "t". Ne pas confondre avec "La Mort d’Ivan Ilitch" de Tolstoï. Remarque sans intérêt !

    J’ai gardé de très bon souvenirs d’Ivan Illich dont j’ai lu la totalité (je crois) des oeuvres. De l’ouvrage "Une société sans école" (qui l’a disqualifié aux yeux de l’intelligentsia de gauche) j’ai gardé cet aphorisme que je cite approximativement :
    "il fut un temps où l’Ecole avait finalité à dégager une élite de 20%, aujourd’hui (il écrivait à la fin des 60s), elle a vocation à dégager 20% de cancres".

    Ce à quoi, J-P Brighelli répondrait "vous êtes optimiste !"

  2. J’aime beaucoup les ouvrages d’Ivan Illich et son disciple français, J-P Dupuy est, de même très intéressant. Seulement Illich reste un prêtre en rupture de prêtrise, une sorte de néo-franciscain, il a donc tendance à négliger l’Institution. Dans sa société sans école, il explique très bien que les objectifs officiels de l’école (tous au même niveau, oui mais lequel ?) sont inatteignables en termes de simples investissements nécessaires pour y parvenir, de même qu’il indique que l’obligation scolaire est incompatible avec les fondements d’une société libérale (chaque famille doit être libre de son choix qui comprend donc l’absence de scolarité). Seulement Illich masque quelque chose de fondamental : l’école est structurée par des savoirs et sans école, il y a peu de chances que de certains savoirs soient massivement transmis et irriguent toute la société. Le destin de la philosophie ou de l’algèbre en pays d’Islam, sans même évoquer l’absence de progrès techniques, où les universités n’existaient pas, indiquent très clairement que s’appuyer sur la demande sociale pour transmettre les savoirs a pour conséquence l’extinction de certains d’entre eux, généralement les plus exigeants. L’Université comme Institution a été entièrement renouvelée par les pratiques de la République des lettres entre le XVI et XVIIIème siècle. La constitution d’un espace critique a permis qu’elle ne se fige pas en mandarinat (comme dans la version chinoise). Que le savoir doive se déprofessionnaliser est une chose, que de nouvelles modalités d’enseignement et de transmission doivent être trouvées me semble évident, qu’on doive détruire l’école me paraît une lourde erreur.

    PS : je ne crois pas aux dualités d’Illich à propos d’une technologie hétéro-normée et une autre qui permettrait d’accéder à l’autonomie (une sorte de maoïsme cool dans le genre apprends à pêcher n’attends pas ta nourriture d’une chalutier japonais), encore moins à ses théories de la convivialité ou du chômage créateur

  3. Pardon, M. Fandenimier, cela n’a rien à voir, mais n’est-ce pas vous qui aviez jadis tenté le concours de l’ENA, et relaté votre expérience des épreuves d’admissibilité sur ce blog ? Soit vous avez effacé la note, soit je suis vraiment trop mauvais pour la retrouver, soit c’était quelqu’un d’autre… En tout cas, j’aimerais fort relire ce texte, quel qu’en soit l’auteur.

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