L’histoire selon Paul Veyne

« L’histoire a été définie longtemps comme un récit explicatif, une narration avec des causes ; expliquer passait pour la partie sublime du métier d’historien. On estimait, en effet, qu’expliquer consister à trouver, en guise de causes, une raison, c’est-à-dire un schéma (la montée de la bourgeoisie, les forces de production, la révolte des masses) qui mettait en jeu de grandes idées passionnantes. Mais supposons qu’expliquer se réduise à envisager un polygone de petites causes qui ne sont pas les mêmes d’une conjoncture à l’autre et ne viennent pas remplir les places spécifiques qu’un schéma leur assignerait d’avance : en ce cas l’explication, devenue conjoncturelle et anecdotique, ne sera plus qu’une accumulation de hasards et perdra à peu près tout intérêt.

En échange, une autre tâche apparaît qui n’est pas moins intéressante : expliciter les contours imprévisibles de ce polygone, qui n’a plus les formes convenues, l’ample drapé, qui font de l’histoire une noble tragédie. Rendre aux événements leur silhouette originale qui se dissimule sous des vêtements d’emprunt. Car les vraies formes, si biscornues, on ne les voit littéralement pas : les présupposés « vont de soi », passent inaperçus, et, à leur place, on voit des généralités conventionnelles. On n’aperçoit pas l’enquête ni la controverse : on voit la connaissance historique à travers les siècles et ses progrès ; la critique grecque du mythe devient un épisode du progrès de la Raison et la démocratie grecque serait la Démocratie éternelle, n’était la tare de l’esclavagisme.

Si donc l’histoire se propose d’arracher ces drapés et d’expliciter ce qui va de soi, elle cesse d’être explicative ; elle devient une herméneutique. »

Paul Veyne, Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes ?, Paris, Seuil, 1983, p. 45-46

3 réflexions sur “L’histoire selon Paul Veyne

  1. Désolé Paul.
    L’Histoire d’aujourd’hui est d’une limpidité absolue.
    Et c’est une « victoire » du christianisme sur le christianisme.
    Victoire masochiste certes : créer une civilisation grandiose pour l’offrir en autodafé à des barbares.
    Le « grand remplacement » (dixit Renaud Camus) n’est rien d’autre qu’un cadeau funeste qui par ailleurs pourrait ne pas profiter aux récipiendaires.

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