L’histoire selon Paul Veyne

« L’histoire a été définie longtemps comme un récit explicatif, une narration avec des causes ; expliquer passait pour la partie sublime du métier d’historien. On estimait, en effet, qu’expliquer consister à trouver, en guise de causes, une raison, c’est-à-dire un schéma (la montée de la bourgeoisie, les forces de production, la révolte des masses) qui mettait en jeu de grandes idées passionnantes. Mais supposons qu’expliquer se réduise à envisager un polygone de petites causes qui ne sont pas les mêmes d’une conjoncture à l’autre et ne viennent pas remplir les places spécifiques qu’un schéma leur assignerait d’avance : en ce cas l’explication, devenue conjoncturelle et anecdotique, ne sera plus qu’une accumulation de hasards et perdra à peu près tout intérêt.

En échange, une autre tâche apparaît qui n’est pas moins intéressante : expliciter les contours imprévisibles de ce polygone, qui n’a plus les formes convenues, l’ample drapé, qui font de l’histoire une noble tragédie. Rendre aux événements leur silhouette originale qui se dissimule sous des vêtements d’emprunt. Car les vraies formes, si biscornues, on ne les voit littéralement pas : les présupposés « vont de soi », passent inaperçus, et, à leur place, on voit des généralités conventionnelles. On n’aperçoit pas l’enquête ni la controverse : on voit la connaissance historique à travers les siècles et ses progrès ; la critique grecque du mythe devient un épisode du progrès de la Raison et la démocratie grecque serait la Démocratie éternelle, n’était la tare de l’esclavagisme.

Si donc l’histoire se propose d’arracher ces drapés et d’expliciter ce qui va de soi, elle cesse d’être explicative ; elle devient une herméneutique. »

Paul Veyne, Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes ?, Paris, Seuil, 1983, p. 45-46

Best of Unamuno

[Rappelons que Miguel de Unamuno est un intellectuel espagnol (1864-1936) et accessoirement, un type formidable. En 1936, il a réussi à se faire renvoyer de l'université par les républicains après avoir prononcé un discours exaltant la croisade des nationalistes, puis à se faire renvoyer de l'université par les nationalistes après avoir prononcé un discours dénonçant la croisade des nationalistes. Un type formidable, vous dis-je.]

Ce que je fuis comme la peste, je le répète, c’est d’être classé. Je veux mourir en entendant les paresseux d’esprit qui s’arrêtent parfois à m’écouter, demander à mon sujet : Et celui-là, qu’est-il ? Les libéraux et les progressistes bêtes me tiendront pour réactionnaire et même pour mystique, sans savoir, bien sûr, ce que cela veut dire ; les conservateurs et réactionnaires bêtes me tiendront pour une sorte d’anarchiste spiritualiste ; les uns comme les autres verront en moi un pauvre homme désireux de se singulariser et de passer pour original, dont la tête est pleine de grillons. Mais personne ne doit se soucier de ce que pensent de lui les imbéciles, qu’ils soient progressistes ou conservateurs, libéraux ou réactionnaires.

[...]

Ma religion consiste à chercher la vérité dans la vie et la vie dans la vérité, bien que je sache que je ne trouverai rien tant que je vivrai. Ma religion consiste à lutter incessamment et infatigablement avec Dieu depuis la naissance de l’aube jusqu’à la tombée de la nuit, comme on dit qu’avec lui lutta Jacob.

[...]

Mon œuvre – j’allais dire ma mission – est de briser la foi des uns et des autres, et même d’un troisième parti : la foi dans l’affirmation, la foi dans la négation et la foi dans l’abstention ; et cela par la foi en la foi même. C’est de combattre tous ceux qui se résignent, soit au catholicisme, soit à l’agnosticisme. C’est de faire que tous vivent inquiets et oppressés.

(Mi religión y otros ensayos)

La vie est une lutte, et la solidarité pour la vie est une lutte et se manifeste par la lutte. Je ne me lasserai pas de répéter que ce qui unit le plus les hommes entre eux, c’est leurs discordes. Et ce qui unit le plus un homme avec lui-même, ce qui fait l’unité intime de notre vie, ce sont nos discordes intimes, les contradictions intérieures de nos discordes. On ne se met en paix avec soi-même, comme Don Quichotte, que pour mourir.

[...]

Le christianisme social ? Le règne social de Jésus-Christ, dont les jésuites nous rebattent les oreilles ? En quoi la chrétienté, la véritable chrétienté peut-elle avoir affaire avec la société d’ici-bas, de la terre ? Qu’est-ce que c’est que cette fameuse démocratie chrétienne ?

(L’agonie du christianisme)

L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme (Brazzaville, 2010)

Les commerçants présents sur les marchés congolais sont souvent liés à l’une ou l’autre église protestante dite "de réveil" (églises issues du pentecôtisme, dans lesquelles les interventions de l’Esprit-Saint jouent un grand rôle). Au sein d’associations d’entraide qui rappellent les confréries de l’Europe médiévale et moderne, les commerçants (souvent des commerçantes) les plus prospères jouent les premiers rôles. Quelques missionnaires venus d’outre-Atlantique ont apporté une nouvelle vision du monde, dans laquelle celui qui veut faire de bonnes affaires doit se conformer à un certain nombre de règles morales – sexuelles en particulier, l’argent étant associé à la semence masculine : il faut bien user de l’un et de l’autre. Cette vision du monde a rencontré son public ; dans son enquête sur le marché Total de Brazzaville  (Histoire sociale d’un marché urbain au Congo-Brazzaville), Joseph Bouzoungoula est arrivé au résultat suivant : 98,95 % des 2450 commerçants "reconnaissent l’efficacité de la prière et de la parole de Dieu pour la bonne marche de l’entreprise et du commerce".

Pourtant l’efficacité de la prédication pentecôtiste reste limitée. On a beau expliquer que les pratiques liées au ndoki (tout ce qui concerne la sorcellerie) font obstacle à la foi au salut personnel et à l’entreprise individuelle (il est au demeurant parfaitement exact que la sorcellerie fait obstacle à l’entreprise individuelle : je me souviens de cette petite ville du Nord où j’étais passé deux fois à un intervalle de quatre mois ; entretemps, deux personnes avaient été mises à mort pour "réussite économique suspecte")… ces pratiques, donc, ne disparaissent pas pour autant. Les colonisés ont agi sur les colonisateurs autant que les colonisateurs ont agi sur les colonisés, nous nous sommes adaptés à eux autant qu’ils se sont adaptés à nous, aujourd’hui comme autrefois. Intégrer subtilement à leur échafaudage culturel les matériaux venus d’Occident, les Africains savent le faire aussi bien que nous, aussi bien qu’un Picasso recyclant des masques nègres. Quoi de plus merveilleux à cet égard que cette loi congolaise du 10 octobre 1980, relative à l’article 18 de la Constitution portant liberté de religion, qui prévoit que : "Ne pourront exercer publiquement un ministère que les prophètes détenteurs d’une autorisation officielle" ?

C’est plustost un esbat qu’une inimitié

Comme d’habitude, mettons-nous à genoux devant Blaise de Monluc et chantons sa gloire. On a affaire à un type qui n’a pas reçu une éducation particulièrement soignée, qui a passé toute sa vie à taper sur des Italiens, des protestants et des reîtres, et qu’on a envie d’embrasser à toutes les pages de ses Commentaires, tellement qu’y cause bien français. Nimier en disait du bien, et Nimier s’y connaissait.

« Aussi peut-on dire que jamais prisonnier n’est sorty de mes mains ou de lieu où j’eusse puissance, qui fust malcontant de moy. Cela est indigne de les escorger jusques aux os, quand ce sont personnes d’honneur qui portent les armes, mesmement quand c’est une guerre de prince à prince ; c’est plustost un esbat qu’une inimitié. »

(En matière de lutte contre la torture, vous voudrez bien reconnaître que c’est plus convaincant qu’un communiqué d’Amnesty International).

Quelques échantillons :

« Et pour ce, Monseigneur, que j’ay dict en ce préambul que je pense estre ung des plus contens hommes de Dieu et du Roy et de ma fortune qui soit au jour d’huy en ce monde, j’ay voullu coucher icy toutes mes raisons pourquoy je diz que je suis content, et aussi pour monstrer à tout le monde le contraire de ce qu’on m’a voullu charger. Que s’il se trouve ung mot de vérité de ce que l’on luy a voullu fere entendre, sa Majesté ne fera pas son debvoir, si ne me faict trencher la teste. Et, pourveu que je demeure en la bonne grace du Roy, de la Reyne et vostre et de monsieur vostre frère, je me diray tousjours le plus content homme de ce monde. Et quant aux aultres princes et seigneurs qui m’ayment, je suis leur très humble et très obéissant serviteur ; et quand à ceux qui ne m’ayment, je m’en suis bien passé jusques icy, comme je feray d’icy en avant. »

« Car c’est leur oster le coeur [aux soldats], si on ne leur donne quelque curée ; et peu de choses qu’ils gaignent de l’ennemy les contente plus que quatre payes. »


« Il y en a ung quatriesme ; si vous ne le pouvés esviter, au moings allés-y sobrement, sans vous perdre : c’est l’amour des femmes. Ne vous y engagés pas, cella est du tout contraire à ung bon coeur. Laissés l’amour au crochet lors que Mars sera en campaigne, vous n’aurés après que trop de temps. Je me puis vanter que jamais affection ny folie ne me destourna d’entreprendre et exécutter ce qui m’estoict commandé. À ces hommes-là, il leur fault une quenouille et non une espée. Et, oultre la desbauche et perte de temps, ce mestier amenne une infinité de querelles et quelquefois avec voz amis. J’en ai veu plus combattre pour cette occasion que pour le désir de l’honneur. O la grande vilennie que l’amour d’une femme vous desrobe vostre honneur et bien souvent vous face perdre la vie diffamer ! »

Oui, j’aime à vous l’entendre dire : c’est autre chose que Muriel Barbery.

Les Bush, gaffeurs de mère en fils

Il semble que les maladresses qui valent à George Bush Jr., ex-président, une grande part de sa célébrité, aient au moins en partie des causes génétiques. Extrait du Dictionnaire de la diplomatie, Jean-Paul Pancracio, Dalloz, 2007, article "Gaffes diplomatiques" :

En 1982, lors d’un voyage officiel au Japon, Mme Barbara Bush, alors épouse du vice-président des États-Unis George Bush, était assise pour dîner à côté de l’empereur du Japon Hiro-Hito, au nouveau palais impérial de Tokyo. À Mme Bush qui lui demandait s’il avait déménagé pour cause de vétusté de son ancien palais, l’empereur répondit : "Non, je suis parti parce que, si mes souvenirs sont exacts, vous l’avez bombardé".

George Bush Jr. n’a fait que maintenir la tradition avec son fameux : "For a century and a half now, America and Japan have formed one of the great and enduring alliances of modern times", prononcé à… Tokyo.

Custine sur l’Afrique noire

Ces quelques lignes de Custine sur la Russie du début du XIXe siècle (dans ses Lettres, dont j’ai déjà vivement recommandé la lecture sur ce blog) me semblent s’appliquer assez bien aux élites d’Afrique noire. Le constat est certes sévère et peu encourageant. Mais quand on sait ce qu’étaient ces mêmes élites il y a cinquante ans – d’anciens étudiants, souvent brillants, au moins aussi cultivés et intelligents que leurs collègues de métropole, même s’ils furent hélas rapidement corrompus par l’exercice du pouvoir – il est difficile d’être optimiste.

“Il n’est que trop facile ici de se laisser prendre aux apparences de la civilisation. Si vous voyez la cour et les gens qui la grossissent, vous vous croyez chez une nation avancée en culture et en économie politique ; mais lorsque vous réfléchissez aux rapports qui existent entre les diverses classes de la société, lorsque vous voyez combien ces classes sont encore peu nombreuses, enfin lorsque vous examinez attentivement le fond des mœurs et des choses, vous apercevez une barbarie réelle à peine déguisée sous une magnificence révoltante.

Je ne reproche pas aux Russes d’être ce qu’ils sont ; ce que je blâme en eux, c’est la prétention de paraître ce que nous sommes. Ils sont encore incultes ; cet état laisse du moins le champ libre à l’espérance, mais je les vois incessamment occupés du désir de singer les autres nations, et ils les singent à la façon des singes, en se moquant de ce qu’ils copient. Alors je me dis: voilà des hommes perdus pour l’état sauvage et manqués pour la civilisation, et le terrible mot de Voltaire ou de Diderot, oublié en France, me revient à l’esprit : « Les Russes sont pourris avant que d’être mûrs. »”

Ungern-Sternberg, une histoire de famille

Le baron Roman Fedorovitch von Ungern-Sternberg, alias le baron fou, dispose d’une solide réputation ; Hugo Pratt et Paris-Violence y ont notablement contribué. Un assez sympathique chtarbé qui, à la tête d’une armée hétéroclite composée, entre autres, de soldats russes hostiles au bolchevisme, de Cosaques et de Bouriates, s’est promené un peu partout jusqu’à devenir une sorte d’empereur d’Asie centrale, pendant six mois, en 1921, avant de se faire rattraper par les Rouges et de mourir fusillé. On connaît moins son peut-être arrière-grand-père, dont le prince K* va vous raconter l’histoire, par l’intermédiaire de ce cher Astolphe de Custine (voir billet précédent).

« Un baron Ungern de Sternberg avait longtemps parcouru l’Europe en homme d’esprit qu’il était et ses voyages avaient fait de lui tout ce qu’il pouvait devenir, c’est-à-dire un grand caractère développé par l’expérience et par l’étude.

Revenu à Saint-Pétersbourg, c’était sous l’Empereur Paul, une disgrâce non motivée le décide à quitter la cour ; il se renferme dans l’île de Dago dont il était le seigneur, et retiré, au milieu de cette sauvage souveraineté, il jure une haine à mort au genre humain tout entier, pour se venger de l’Empereur, de cet homme qui lui représente à lui seul les hommes.

Ce personnage, qui était vivant à l’époque de notre enfance, a pu servir de modèle à plus d’un héros de lord Byron.

Relégué dans son île, il affecte soudain la passion de l’étude ; et pour se livrer en liberté, dit-il, à ses travaux scientifiques, il fait ajouter à son manoir une tour très-élevée dont vous pouvez distinguer les murs avec une lunette d’approche. »

Ici le prince s’interrompit, et nous reconnûmes la tour de Dago.

Le prince reprit : « Il appela ce donjon sa bibliothèque, et le surmonta d’une espèce de lanterne, vitrée de tous côtés comme un belvédère, comme un observatoire, ou plutôt comme un phare. Il ne pouvait, répétait-il souvent à son monde, travailler que la nuit et que dans ce lieu solitaire. C’est là qu’il se retirait pour se recueillir et pour trouver la paix.

Les seuls hôtes admis dans sa retraite étaient un fils unique, encore enfant, et le gouverneur de ce fils.

Vers minuit, lorsqu’il les croyait tous deux endormis, il s’enfermait à certains jours dans son laboratoire : la tour vitrée était alors éclairée par une lampe tellement éclatante que de loin on la prenait pour un signal. Ce phare, qui n’en était pas un, était destiné à tromper les vaisseaux étrangers qui risquaient de se perdre sur l’île, si leur capitaine, venant de loin, ne connaissait pas parfaitement chaque point de la côte qu’il faut longer pour entrer dans le périlleux golfe de Finlande.

Cette erreur est précisément ce qui faisait l’espoir du terrible baron. Bâtie sur un écueil au milieu d’une mer redoutable, la perfide tour devenait le point de mire des pilotes inexpérimentés ; et les malheureux, égarés par le faux espoir qu’on faisait luire à leurs yeux, rencontraient la mort en croyant trouver un abri contre l’ouragan.

Vous jugez que la police de la mer était mal faite alors en Russie.

Dès qu’un vaisseau était près de naufrager, le baron descendait sur la plage, s’embarquait en secret avec quelques hommes habiles et déterminés qu’il entretenait pour le seconder dans ses expéditions nocturnes ; il recueillait les marins étrangers, les achevait dans l’ombre au lieu de les secourir, et après les avoir étranglés, il pillait leur bâtiment ; le tout moins par cupidité que par pur amour du mal, par un zèle désintéressé pour la destruction.

Doutant de tout et surtout de la justice, il regardait le désordre moral et social comme ce qu’il y avait de plus analogue à l’état de l’homme ici-bas, et les vertus civiles et politiques comme des chimères nuisibles puisqu’elles ne font que contrarier la nature sans la dompter.

Il prétendait, en décidant du sort de ses semblables, s’associer aux vues de la Providence qui se plaît, disait-il, à tirer la vie de la mort.

Un soir, vers la fin de l’automne, à l’époque les plus longues nuits de l’année, il avait exterminé, selon sa coutume, l’équipage d’un vaisseau marchand hollandais ; et depuis plusieurs heures les forbans qu’il nourrissait à titre de gardes, parmi les serviteurs attachés à sa maison, s’occupaient à transporter à terre le reste de la cargaison du bâtiment échoué, sans remarquer que, pendant le massacre, le capitaine profitant de l’obscurité, s’était sauvé dans une chaloupe où l’avaient suivi quelques matelots de son bord.

Vers le point du jour, l’œuvre de ténèbres du baron et de ses sicaires n’était pas achevée, lorsqu’un signal annonce l’approche d’un canot ; aussitôt on ferme les portes secrètes des souterrains où le produit du pillage est déposé et le pont-levis s’abaisse devant l’étranger.

Le seigneur, avec l’hospitalité élégante qui est un trait caractéristique et ineffaçable des mœurs russes, se hâte d’aller recevoir le chef des nouveaux débarqués: affectant la plus parfaite sécurité, il s’était rendu pour l’attendre dans une salle voisine de l’appartement de son fils ; le gouverneur de l’enfant était couché alors, et dangereusement malade. La porte de la chambre de cet homme qui donnait dans la salle, était restée ouverte. On annonce le voyageur.

« Monsieur le baron », dit cet homme d’un air d’assurance très-imprudent, « vous me connaissez ; néanmoins vous ne pouvez me reconnaître, car vous ne m’avez vu qu’une fois et dans l’obscurité. Je suis le capitaine du vaisseau dont l’équipage vient en partie de périr sous vos murs : c’est à regret que je rentre chez vous ; mais je suis forcé de vous dire que plusieurs de vos gens ont été reconnus dans la mêlée, et que vous-même vous avez été vu cette nuit égorgeant de votre main un de mes hommes. »

Le baron, sans répondre, va fermer à petit bruit la porte de la chambre du gouverneur de son fils.

L’étranger continue: « Si je vous parle de la sorte, c’est parce que mon intention n’est pas de vous perdre ; je veux seulement vous prouver que vous êtes dans ma dépendance. Rendez-moi ma cargaison et mon bâtiment, qui tout endommagé qu’il est, peut encore me conduire jusqu’à Saint-Pétersbourg, je vous promets le secret auquel je m’engage par serment. Si le désir de la vengeance me dominait, je me serais jeté à la côte pour aller vous dénoncer dans le premier village. La démarche que je fais auprès de vous vous prouve le désir que j’ai de vous sauver en vous avertissant du danger auquel vous exposent vos crimes. »

Le baron garde toujours un profond silence ; l’expression de son visage est grave, mais elle n’a rien de sinistre : il demande un peu de temps pour réfléchir au parti qu’il doit prendre, et il se retire en disant que dans un quart d’heure il rapportera sa réponse.

Quelques minutes avant l’expiration du délai convenu, il rentre inopinément dans la salle par une porte secrète, se jette sur le téméraire étranger et le poignarde !…

L’ordre avait été donné d’égorger en même temps jusqu’au dernier homme de l’équipage: le silence un instant troublé par tant de meurtres recommence à régner dans ce repaire. Mais le gouverneur de l’enfant avait tout entendu : il écoute encore… il ne distingue plus que les pas du baron et le ronflement des corsaires roulés dans leur peau de mouton et couchés sur les marches de la tour.

Le baron inquiet et soupçonneux rentre dans la chambre de cet homme, il l’examine longtemps avec une attention scrupuleuse: debout, près du lit, le poignard encore sanglant à la main, il épie les moindres signes qui pourraient trahir la feinte : à la fin il le croit profondément endormi et se décide à le laisser vivre. La perfection dans le crime est aussi rare qu’en toute autre chose », nous dit le prince K***, en interrompant sa narration.

Nous gardions le silence, car nous étions impatients de savoir la fin de l’histoire ; il continue :

« Les soupçons de ce gouverneur étaient éveillés depuis longtemps ; sitôt que les premiers mots du capitaine hollandais arrivèrent à son oreille, il s’était relevé pour être témoin du meurtre dont il vit toutes les circonstances à travers les fentes de la porte, fermée à la clef par le baron. Il eut, l’instant d’après, comme vous venez de le voir, assez de sang-froid pour tromper l’assassin et pour sauver sa vie. Resté seul enfin, il se lève et s’habille malgré la fièvre, il descend par une fenêtre avec des cordes, détache un canot qu’il trouve amarré au pied du rempart, pousse l’esquif en mer, le dirige à lui seul vers le continent, et gagne la terre sans accident : à peine débarqué il va dénoncer le coupable dans la ville la plus voisine.

L’absence du malade est bientôt remarquée au château de Dago ; le baron, aveuglé par le vertige du crime, pense d’abord que le gouverneur de son fils s’est jeté à la mer dans un accès de fièvre chaude ; tout occupé à faire chercher le corps, il ne songe pas à fuir. Cependant la corde attachée à la fenêtre, le canot disparu étaient des preuves irrécusables de l’évasion. Le brigand cédant tardivement à l’évidence, allait songer à sa sûreté, quand il se vit assiégé par des troupes envoyées contre lui. C’était le lendemain du dernier massacre: un moment il voulut se défendre ; mais trahi par son monde, il fut pris et conduit à Saint-Pétersbourg où l’Empereur Paul le condamna aux travaux forcés à perpétuité. Il est mort en Sibérie.

Telle fut la triste fin d’un homme qui par le charme de son esprit, la grâce et l’élégance de ses manières avait fait les beaux jours des sociétés les plus brillantes de l’Europe.

Nos mères pourraient se souvenir de l’avoir trouvé très-aimable.

Ce fait, bien qu’il nous paraisse romanesque, s’est reproduit assez souvent pendant le Moyen Âge ; je ne vous l’aurais pas raconté, s’il ne se fût passé pour ainsi dire de notre temps; voilà ce qui le rend intéressant. En toutes choses, la Russie est en retard de quatre siècles. »

Un petit côté capitaine Nemo, n’est-ce pas ? En tout cas, le baron fou avait de qui tenir.

Waiting for Putin

« Lorsque notre démocratie cosmopolite, portant ses derniers fruits, aura fait de la guerre une chose odieuse à des populations entières, lorsque les nations, soi-disant les plus civilisées de la terre, auront achevé de s’énerver dans leurs débauches politiques, et que de chute en chute elles seront tombées dans le sommeil au dedans et dans le mépris au dehors, toute alliance étant reconnue impossible avec ces sociétés évanouies dans l’égoïsme, les écluses du Nord se lèveront de nouveau sur nous, alors nous subirons une dernière invasion non plus de barbares ignorants, mais de maîtres rusés, éclairés, plus éclairés que nous, car ils auront appris de nos propres excès comment on peut et l’on doit nous gouverner.

Ce n’est pas pour rien que la Providence amoncelle tant de forces inactives à l’orient de l’Europe. Un jour le géant endormi se lèvera, et la force mettra fin au règne de la parole. En vain alors, l’égalité éperdue rappellera la vieille aristocratie au secours de la liberté ; l’arme ressaisie trop tard, portée par des mains trop longtemps inactives, sera devenue impuissante. La société périra pour s’être fiée à des mots vides de sens ou contradictoires ; alors les trompeurs échos de l’opinion, les journaux, voulant à tout prix conserver des lecteurs, pousseront au bouleversement, ne fût-ce qu’afin d’avoir quelque chose à raconter pendant un mois de plus. Ils tueront la société pour vivre de son cadavre. »

Astolphe de Custine, La Russie en 1839, Lettre cinquième

Lisez les lettres de Russie d’Astolphe de Custine. Elles sont disponibles en ligne sur le site du Projet Gutenberg. Elles sont passionnantes et très joliment écrites – son style et sa profondeur de vues font penser à Tocqueville.

(Addendum : je viens de consulter l’article de Wikipédia sur Custine, et que lis-je en introduction ? " [...] ses Lettres de Russie, parfois considérées (avec l’Empire des Tsars et les Russes, de son contemporain Anatole Leroy-Beaulieu) comme le pendant pour la Russie de l’essai De la démocratie en Amérique de Tocqueville". Je suis génial. Enfin, au moins autant que le contributeur de Wikipédia ayant commis tout ou partie de l’article en question.)

Michel Sardou passe l’agreg

Pour la brillante idée de ces "copies" commentées, je rends hommage à Camille de Carnets baroques.

Agrégation d’histoire
Oral
Épreuve sur dossier (géographie)
Sujet : L’Afrique (présentation générale)

Documents : Bandes dessinées : Stanley et Baden-Powell, éditions du Triomphe. Extraits du Voyage au bout de la nuit. Photos : pagnes, Burundi ; poisson salé sur un étal, Côte-d’Ivoire ; bar à putes, RDC. Vidéo : La Légion saute sur Kolwezi (making-of).

Jury 06 (Jacques Foccart, Bernard Lugan, Loïc Le Floch-Prigent)
Candidat interrogé : Michel Sardou

Afrique adieu (plutôt en conclusion)
Belle Africa (jeu intéressant sur le mot « Afrique » dans plusieurs langues, introduction à la richesse culturelle du continent noir, à sa colonisation par différentes puissances européennes ; pourquoi  n’avez-vous pas développé ce thème par la suite ?)
Où vont les eaux bleues
Du Tanganyika (elles rejoignent le bassin du Congo, puis l’océan Atlantique ; ce sont des connaissances que vous devriez avoir après cinq années d’études d’histoire et de géographie)

Afrique adieu
Ton coeur Samba (pourquoi pas Mamadou ? ne soyez pas si caricatural !)
Saigne autant qu’il peut
Ton coeur s’en va (l’Afrique vue avant tout comme espace qu’on quitte, intéressant, mais il faudrait préciser : esclavage, émigration ?)

Il pleut des oiseaux aux Antilles (l’esclavage, donc ?)
Sur des forêts de magnolias (la référence à Claude François est superflue ; préférez-lui Georges Balandier)
Les seins dorés brûlants des filles (parler de seins « dorés » était maladroit ; en laissant entendre que vous n’aviez fréquenté que des métisses ou des maghrébines, vous restreigniez le sujet et laissiez entendre au jury que vous n’aviez qu’une connaissance superficielle de l’Afrique)
Passent à deux pas de mes dix doigts (n’exhibez pas ainsi votre potentiel de séduction ; c’est prétentieux et indélicat, les membres du jury n’étant plus à la fleur de leur âge)

Des musiciens de Casamance
Aux marabouts de Pretoria (carte des religions en Afrique mal maîtrisée)
C’est tout un peuple fou qui danse (une allusion distanciée à la « mentalité primitive » décrite par Lévy-Bruhl aurait été bienvenue)
Comme s’il allait mourir de joie (certes, mais on attendait une évocation de la misère, des guerres civiles)

Afrique adieu… (refrain)

Sur les étangs de Malawi
La nuit résonne comme un signal (vous n’êtes pas Mallarmé, c’est une évidence)
C’est pour une fille de Nairobi
Qu’un tambour joue au Sénégal (bonne amorce aux migrations interafricaines, il aurait fallu aller plus loin ; on ne peut pas parler de relations amoureuses en Afrique sans aborder la question du SIDA)

Et de Saint-Louis à Yaoundé
Des Lacs salés au vieux Kenya (pourquoi vieux ? si vous vouliez parlez de Jomo Kenyatta, c’était pertinent, mais il aurait fallu le préciser)
C’est tout un peuple qui va danser
Comme s’il allait mourir de joie (évitez les redites)

Afrique adieu
Tes masques de bois
N’ont plus dans leurs yeux
L’éclair d’autrefois (bonne ouverture sur l’intégration de l’Afrique à la mondialisation, l’arrivée en masse des Chinois, moins soucieux d’objets d’art que leurs prédécesseurs européens ; Bernard Lugan, membre du jury, a déploré que « l’éclair d’autrefois » n’ait pas donné lieu à un développement sur la Waffen SS dans l’Afrikakorps)

Afrique adieu
Là ou tu iras
Les esprits du feu
Danseront pour toi (suggérer un espoir de restauration africaine par le retour à l’animisme était original ; vous n’avez pas cru devoir mentionner les théories afrocentristes, c’est dommage)

Afrique adieu… (refrain)

Appréciation générale : Exposé trop succinct, prometteur par certains aspects, mais qui a laissé le jury sur sa faim. Beaucoup d’approximations, qui auraient pu être évitées : le volume de la Géographie universelle portant sur l’Afrique était présent dans la salle de préparation, il est regrettable que vous ne l’ayez pas consulté. Des qualités formelles (voix, occupation de l’espace…) qui laissent espérer une prestation plus solide l’an prochain.

Note : 6/20