Nous voulons Dieu

Tout ce qui pouvait se dire de prières était noyé dans des cantiques d’enfants.

Un court répertoire de six ou sept airs faisait le tour de l’année liturgique. Aux fêtes de la Sainte Vierge, quatre-vingts galopins, sur une mélodie curieusement mélancolique et désenchantée, assuraient qu’ils iraient « la voir un jour. Un jour dans la Patri-i-e ». Puis ils se consolaient subitement sur la note finale. Cette mystique langueur confiée à ces gosiers ressemblait à de l’essence de rose versée dans des seaux de fer-blanc.

Mais d’autres airs, plus mâles, revenaient tous les dimanches, précédés de références et d’introductions. « Prenez page 145. Nous voulons Dieu », criait l’abbé.

Il avait juste le temps d’ouvrir les vannes et de sauter en arrière. Une cataracte sonore déferlait dans l’Abbatiale.

Chants rugueux et jeunets d’une, rusticité pleine d’enfance, leurs sons crus semblaient la matière première, solide et de bonne qualité, dans laquelle, plus tard, on ferait des voix. Une musique d’enfant de troupe courait partout, mordait partout, prenait son élan et sautait aux clefs de voûte en quatre coups de talon. À ce zénith, elle tournait vers tous les secteurs de l’horizon un petit visage brutal et résolu. Elle lançait des défis : « Nous voulons Dieu, c’est notre Pè… re », laissait une seconde pour répondre et brandissait des flammes orange. Aucun ennemi ne se présentant, elle retombait d’un seul bond sur le sol, victorieuse et démobilisée, criait : « Nous voulons Dieu, c’est notre Roi », et expirait dans son triomphe.

Augustin suivait malgré lui le foisonnement de ces jeux sauvages. Ils encombraient la messe du Confiteor à l’Épître, s’interrompaient à l’Évangile, lâchaient une nouvelle volée après le sermon pour enfants : « Fermez vos livres, croisez les bras ! » L’heure du recueillement commençait enfin à l’Élévation, continuait au Pater, s’affirmait au Domine non sum. Les enfants pouvaient reprendre leurs chants, l’orgue donner ses mesures pour rien, les abbés crier des numéros de pages, rien ne troublait, pour Augustin, la solitude enfin reconquise. Toute cette messe de patronage bruissait autour de son cœur comme pluie de nuit sur des vitres.

C’était le moment des « Actes » avant la communion. D’effrayantes audaces métaphysiques, sous leur onction fénelonienne, circulaient incognito, les yeux baissés, vêtues de lin. Des petits garçons d’une simplicité docile répétaient par cœur des thèses transcendantes mises à la portée de petits garçons. En vérité, je vous le dis, si vous n’êtes comme l’un de ces petits…

Joseph Malègue, Augustin ou le Maître est là, Spes, 1933, p. 66-67

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Pour ceux qui voudraient écouter le cantique en question.

L’histoire selon Paul Veyne

« L’histoire a été définie longtemps comme un récit explicatif, une narration avec des causes ; expliquer passait pour la partie sublime du métier d’historien. On estimait, en effet, qu’expliquer consister à trouver, en guise de causes, une raison, c’est-à-dire un schéma (la montée de la bourgeoisie, les forces de production, la révolte des masses) qui mettait en jeu de grandes idées passionnantes. Mais supposons qu’expliquer se réduise à envisager un polygone de petites causes qui ne sont pas les mêmes d’une conjoncture à l’autre et ne viennent pas remplir les places spécifiques qu’un schéma leur assignerait d’avance : en ce cas l’explication, devenue conjoncturelle et anecdotique, ne sera plus qu’une accumulation de hasards et perdra à peu près tout intérêt.

En échange, une autre tâche apparaît qui n’est pas moins intéressante : expliciter les contours imprévisibles de ce polygone, qui n’a plus les formes convenues, l’ample drapé, qui font de l’histoire une noble tragédie. Rendre aux événements leur silhouette originale qui se dissimule sous des vêtements d’emprunt. Car les vraies formes, si biscornues, on ne les voit littéralement pas : les présupposés « vont de soi », passent inaperçus, et, à leur place, on voit des généralités conventionnelles. On n’aperçoit pas l’enquête ni la controverse : on voit la connaissance historique à travers les siècles et ses progrès ; la critique grecque du mythe devient un épisode du progrès de la Raison et la démocratie grecque serait la Démocratie éternelle, n’était la tare de l’esclavagisme.

Si donc l’histoire se propose d’arracher ces drapés et d’expliciter ce qui va de soi, elle cesse d’être explicative ; elle devient une herméneutique. »

Paul Veyne, Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes ?, Paris, Seuil, 1983, p. 45-46

L’Évangile n’est ni une politique, ni une morale

[...] La perversion a donc été de transformer l’Évangile en Loi pour prétendre répondre au défi porté à la Révélation par les explosion successives d’immoralité et de dérèglement éthique. Bien entendu, les chrétiens et l’Église ne pouvaient pas ne pas réagir contre ce déchaînement de violence, de sexualité, contre ces corruptions multiples, mais l’erreur a été de traiter cela sur le plan de la morale et du droit, au lieu de reprendre l’exemple de Paul : celui-ci remonte chaque fois de la question d’immoralité à la question spirituelle, il reprend l’essentiel de la révélation de Christ, et de là dérivent certains modèles de conduite, cohérents avec la foi ou avec l’amour. C’est ce que n’a plus fait l’Église. Elle s’est alors située au niveau même de tout le monde, elle a traité une affaire de morale sur le plan de la morale.

C’est la même erreur que commettent actuellement les théologiens dans les questions politiques ou sociales, au lieu de suivre le chemin montré par Paul (fidèle, très fidèle interprète de l’action de Jésus), ils se situent au niveau et sur le terrain de tout le monde. Une question politique doit être traitée en politique. Une question sociale, sur le terrain social, avec des interprétations, des remèdes politiques. C’est encore la transformation de l’Évangile en morale. Même erreur qu’au IVe siècle, qu’au VIe et au VIIe siècles, etc. Avec d’ailleurs le même comportement secondaire : une fois qu’on a prétendu donner une solution morale, politique, sociale, comme on est quand même chrétien, on y ajoute un petit badigeon de vocabulaire théologique et de références bibliques, à qui on fait dire n’importe quoi. Aujourd’hui, comme sous Constantin, la théologie vient après les prises de positions politiques ou moralistes, et pour légitimer la dénomination chrétienne. Avec ce cheminement, on fait du contenu de la foi une idéologie.

Jacques Ellul, La subversion du christianisme, p. 139-140

Illich, encore et toujours

« Faire de la connaissance une marchandise ne se conçoit que si on imagine qu’elle résulte de l’action d’une institution où qu’elle satisfait à des objectifs institutionnels. » (p. 211)

« Recouvrer le pouvoir d’apprendre ou d’enseigner a pour conséquence que l’enseignant prenant le risque de s’immiscer dans la vie privée d’autrui doit assumer la responsabilité des résultats ; de même, l’étudiant qui se place sous l’influence d’un enseignant doit se sentir responsable de sa propre éducation. Dans une telle perspective, les institutions éducatives – si elles sont réellement nécessaires – seront amenées à prendre l’aspect de centres ouverts à tous, où chacun puisse trouver ce qu’il recherche, où l’un, par exemple, ait accès à un piano, l’autre à un four à céramique, ou à des enregistrements, des livres, des diapositives, etc. Aujourd’hui, les écoles, les studios de télévision, les théâtres et autres lieux similaires sont tous conçus pour être utilisés par des professionnels. Déscolariser la société veut dire, avant tout, refuser le statut professionnel à ce métier qui, par ordre d’ancienneté, vient juste après le plus vieux du monde, j’entends l’enseignement ! » (p. 212)

« S’instruire, enseigner appartiennent à des hommes qui savent qu’ils sont nés libres et qu’ils n’ont pas pour acquérir cette liberté à avoir recours à un traitement approprié. Quand apprenons-nous généralement ? Quand nous faisons ce qui nous intéresse. Ne sommes-nous pas, la plupart d’entre nous, curieux ? Nous voulons comprendre, donner un sens à ce qui se trouve face à nous, à ce que à quoi nous avons affaire. Ne sommes-nous pas capables d’un rapport personnel avec autrui, à moins que nous soyons abêtis par un travail inhumain ou fascinés par l’idéal scolaire ?

Le fait que les habitants  des pays riches ne s’instruisent guère par eux-mêmes ne constitue pas une preuve du contraire. C’est plutôt une conséquence de la vie dans un environnement où, paradoxalement, ils ne trouvent presque rien à apprendre, dans la mesure où leur milieu est en grande partie « programmé ». Ils sont sans cesse frustrés par la structure d’une société contemporaine dans laquelle le réel, sur lequel les décisions pourraient s’appuyer, devient d’une nature insaisissable. Ils vivent, en effet, dans un milieu où les outils qu’il serait possible d’utiliser à des fins créatrices deviennent des produits de luxe, où les canaux de communication appartiennent à quelques-uns qui, seuls, peuvent parler à la multitude. » (p. 212-213)

« Un mythe moderne voudrait nous faire croire que le sentiment d’impuissance qu’éprouve aujourd’hui la majorité des hommes serait une conséquence de la technologie capable de créer seulement de vastes systèmes. Mais ce n’est pas la technologie qui invente ces systèmes, qui crée des outils immensément puissants, qui tisse des canaux de communication à sens unique ;  au contraire, mieux utilisée, la technologie pourrait fournir à chaque homme la possibilité de mieux comprendre son milieu, de le façonner de ses propres mains, de communiquer mieux que par le passé. Cette utilisation de la technologie, à rebours des tendances actuelles, constitue la véritable alternative au problème de l’éducation.

Pour qu’un homme puisse grandir, ce dont il a besoin c’est du libre accès aux choses, aux lieux, aux méthodes, aux événements, aux documents. Il a besoin de voir, de toucher, de manipuler, je dirais volontiers de saisir tout ce qui l’entoure dans un milieu qui ne soit pas dépourvu de sens. Cet accès lui est aujourd’hui refusé. Lorsque le savoir devint un produit, il acquit les protections accordées à la propriété privée. Ainsi, un principe conçu pour préserver la vie personnelle de chacun est utilisé pour justifier les interdits jetés contre ceux qui ne sont pas porteurs des documents nécessaires. » (p. 213)

« Il faut un temps relativement court à l’homme motivé pour acquérir une compétence qu’il veut utiliser ; ce que nous avons tendance à oublier dans une société où les enseignants monopolisent la possibilité d’accession à n’importe quelle activité et détiennent le pouvoir d’accuser de charlatanisme tous ceux qui ne se soumettent pas. » (p. 215)

« Déscolariser la structure sociale et culturelle exige l’utilisation de la technologie pour rendre possible une politique de participation. » (p. 220)

Ivan Illich, appendice à Une société sans école, Points Essais, Seuil, 1971

Tresmontant sur le péché originel

Le but de la Création, sa finalité ultime, c’est l’union sans mélange et sans confusion de cet Homme nouveau et véritable, à Dieu unique et incréé. Nous naissons dans un état qui précède cette union et nous ne pouvons parvenir à cette union qui est la finalité ultime de la Création, qu’après une transformation, une métamorphose, une nouvelle naissance, qui fait de nous l’Homme nouveau, nouvelle création, conforme au fils unique qui réalise cette union depuis le premier instant de la création de son âme humaine. Ce n’est donc pas une affaire de chute, ni une histoire de chute. Il s’agit d’une étape dans l’histoire de la Création.

La Création de l’Univers, de la nature, de l’Homme, s’effectue par étapes, parce qu’il n’est pas possible qu’il en soit autrement. La création de l’Homme s’effectue par étapes : c’est ce qu’explique Paul dans sa première lettre aux Corinthiens, 15, 45, que nous avons lu. C’est ainsi que le comprend Irénée de Lyon dans son grand ouvrage contre les gnostiques, livre IV. En somme, Luther a remplacé la théorie chrétienne de la Création qui s’effectue par étapes, par une théorie gnostique de chute. Il met donc la perfection ou la plénitude au début, à l’origine, comme tous les systèmes gnostiques. Tandis que le christianisme orthodoxe, celui de saint Paul et de saint Irénée de Lyon, met la perfection, la plénitude au terme de l’histoire de la Création, et non pas à l’origine. Pour Luther la raison d’être du Christ ne peut donc être que la rédemption, la réparation, la satisfaction. Luther n’aperçoit pas que la raison d’être du Christ est beaucoup plus que cela, puisque le Christ est celui en qui la Création tout entière trouve son achèvement ultime, sa plénitude, sa raison d’être, sa finalité intelligible, comme l’a bien vu le franciscain Jean Duns Scot. La raison d’être du Christ est indépendante du fait que l’Humanité est devenue criminelle. Le Christ est le premier voulu, primum in intentione, ultimum in executione. On voit comment la théorie orthodoxe du péché originel se rattache à la christologie orthodoxe.

Claude Tresmontant, Les malentendus principaux de la théologie, F.-X. de Guibert, 2007

(Je n’ai pas aimé ce bouquin. Trop vite écrit et trop confus, à mon humble avis. Mais il y a de bons passages.)

Le smartphone avant l’heure (Jünger, 1949)

Lucius se saisit de la petite machine d’or et la tint à la lumière. Comme s’il récitait un texte publicitaire, il fit voir à Boudour Péri le cadran lumineux et les contacts :

« Le microphone universel. Modèle pour ouïe normale. Ne peut être ni acheté, ni vendu, ni cédé ; lié uniquement à la fonction du porteur, et non à sa personne, à de rares distinctions près.
Communique à chaque instant l’heure locale et astronomique, la longitude et la latitude, la situation et les prévisions du temps. Remplace carte d’identité, passeports, montre, cadran solaire et boussole, instruments nautiques et de météorologie. Transmet automatiquement la position exacte de son porteur à toutes les stations de sauvetage, en cas de danger terrestre, maritime ou aérien. Donne par repérage la position de n’importe quel lieu. Indique aussi le montant du compte du porteur à l’Energeion, et remplace ainsi le carnet de chèques dans toutes les banques et tous les bureaux de poste, et, par un décompte immédiat, les billets pour tous les moyens de transport. Sert également de légitimation, lorsqu’on requiert l’assistance des autorités locales. Confère dans les troubles le pouvoir de commandement.

Transmet les programmes de tous les émetteurs et des agences d’informations, académies, universités, ainsi que les émissions permanentes de l’Office du Point et des Archives centrales. Permet de consulter tous les livres et tous les manuscrits, si du moins les Archives centrales en ont pris un enregistrement sonore et que l’Office du Point les a mis dans son catalogue ; peut se brancher sur les théâtres, concerts, bourses, tirages de loterie, assemblées, bureaux de vote et conférences, et peut faire l’office de journal, d’agence de renseignements idéale, de bibliothèque et d’encyclopédie.

Met en communication avec tout autre phonophore au monde, à l’exclusion des numéros secrets. Peut être garanti contre les appels. On peut aussi le brancher à la fois sur autant de numéros qu’on le désire – autrement dit, rend possibles les réunions, les rapports, les délibérations. De cette façon, les avantages du téléphone sont unis à ceux de la radio. »

(Ernst Jünger, Héliopolis, 1949 – traduction française Henri Plard, éd. Christian Bourgois, 1975, p. 338-339)

Sauver le Christ des mains des Clercs

La seule chose que je puisse être : une voix qui répète, opportune et inopportune, que l’Église dépérira aussi longtemps qu’elle n’échappera pas au monde factice de théologie verbale, de sacramentarisme quantitatif et de dévotions subtilisées où elle s’enveloppe, pour se réincarner dans les aspirations humaines réelles. – Aucune considération d’aucun genre, je le sens, ne pourra m’arrêter dans cette ligne. Rien ne comte plus au Monde pour moi que cette Cause : sauver l’esprit et la vérité. – Naturellement, je discerne assez bien ce que cette attitude a de paradoxal : si j’ai besoin du Christ et de l’Église pour sauver mon Monde, je dois prendre le Christ tel que me le présente l’Église, avec son fardeau de rites, d’administration et de théologie. Voilà ce que vous me direz, et ce que je me suis dit bien des fois. Mais maintenant je ne puis échapper à l’évidence que le moment est venu où le sens chrétien doit « sauver le Christ » des mains des Clercs pour que le Monde soit sauvé.

Pierre Teilhard de Chardin, Lettre à Auguste Valensin, 25 février 1929.