Journal (extraits)
29 septembre 2009
Dimanche
- Mais… ça t’arrive souvent, de visiter les cimetières, le week-end ?
- Oui.
- …
- Je ne sais pas, moi, le calme… les tombes de petits enfants m’attendrissent, les fleurs en inclusion me procurent à peu de frais le sentiment d’avoir un goût très sûr, les monuments aux morts réveillent le peu de fibre patriotique qu’il me reste, tout invite à la prière, bref, je ne m’y ennuie jamais… alors pourquoi pas ?
- Et… pourquoi celui-là ?
- Je n’habite pas très loin.
- Je te l’accorde. Et le fait qu’on y trouve Bloy, Bastien-Thiry et le souvenir de Péguy, bien entendu, n’est pas intervenu dans ton choix ?
- Bien entendu.
- T’es vraiment qu’un vieux facho.
***
Lundi
Déjeuner avec Y*. Quand nous nous sommes rencontrés il y a quelques années, lui socialiste bon teint, alors que j’hésitais à militer activement au FN et parsemais mon agenda de White Power, ça avait fait quelques étincelles (le portrait de Pétain accroché au mur, quand j’y pense, c’était un peu excessif…) Mais depuis qu’il est chargé de cours dans une fac de grande banlieue, j’ai l’impression qu’il vire à droite. “Sans être sévère, au premier contrôle j’arrivais à sept de moyenne. On m’a demandé de remonter les notes [...] On ne note plus l’orthographe, sinon la plupart ne passeraient pas, on serait obligés de les mettre dehors, et l’université perdrait des financements. On les amène jusqu’à la fin de la licence, on la leur donne, ensuite, aucun d’entre eux n’arrive à trouver un master potable, évidemment, mais ça ne nous regarde plus, on a fait notre boulot.”
Un après-midi au quartier latin. Cours de droit public. Je lis The Rights of Desire, d’André Brink. Pas son meilleur, trop de mauvaise tension érotique, on sent le septentenaire qui voudrait bien bander encore… mais après tout, il a le droit de vieillir et de nous parler de ses problèmes, cet homme. Et puis ça n’est pas un narrateur français qui va nous raconter comment son meilleur pote s’est fait tabasser puis assassiner par un Noir, comment ses fils ont fui leur pays parce que les Noirs y foutaient la merde, comment les Noirs sont des sauvages qui se découpent en tranches au moindre soupçon de sorcellerie, etc. Le cours de droit public, me direz-vous ? Pas beaucoup suivi. Habermas et Rawls résumés en trente secondes, je ne sais pas pourquoi, pas d’affection particulière pour ces deux auteurs, mais ça sent l’escroquerie intellectuelle.
Aussi ai-je filé à la pause, histoire de faire un petit tour au musée de Cluny – gratuit pour les moins de vingt-cinq ans, loué soit le socialisme municipal parisien. Comme d’hab’, je passe une heure à détailler calices, patènes et crosserons. La crosse ou les femmes (joke pour Québécois), ce dilemme me hante toujours. Et puis ma dame à la Licorne, la plus belle, celle du Goût, elle était sur la couverture d’un livre de lecture quand j’étais tout petit, je lui voue un culte.
J’entre chez Gibert en me promettant de ne rien acheter. Mais les Indes galandes en édition de poche, un des derniers Nimier qui me manquent, me tendaient les bras. Et comme je n’avais pas de liquide, il a fallu que je me résigne à trouver d’autres livres, histoire d’atteindre le seuil des dix euros. Robert Penn Warren, Un endroit où aller. Chevalier de Boufflers, Lettres d’Afrique à madame de Sabran. Quatorze bouquins achetés en un mois, compte tenu de mes ressources, est-ce bien raisonnable ? De toute évidence, non.
Place Saint-Michel, une bande d’excités manifeste pour Zelaya – vous savez, l’ex-Chávez au petit pied du Honduras. Je fais le tour de l’attroupement, espérant que quelqu’un va m’alpaguer, et que je pourrai lui dire l’amour que je porte aux coups d’État constitutionnels en Amérique latine. Espoir déçu. Je croise un Japonais, perdu à l’entrée de la station RER. C’est vrai, elle est salement déstabilisante, il faut aller tout au bout du quai de la ligne C pour trouver l’escalier qui mène à la ligne B. “Just follow me”. Il me regarde comme si j’étais le Messie. Plus tard, je croise une plaque à la mémoire de Simone de Beauvoir et, au grand étonnement des passants, me mets au garde-à-vous. Allons, flic de la pensée en chef pendant trente ans, elle le mérite bien. Déjà en classe préparatoire, certains professeurs stigmatisaient mon esprit potache. Voilà quelque chose qui n’a pas changé.
Manifeste baroque, fatigué et brouillon
22 juillet 2009
Il y a des nuits comme ça, en Afrique… il fait chaud, vous avez bu un whisky de trop au cours de la soirée qui a précédé, l’orage fait trop de bruit pour que vous puissiez dormir, vous vous réveillez, vous sifflez un Coca, vous ouvrez Open Office et vous écrivez ce qui vous vient à l’esprit… quelques mois plus tard vous vous rendez compte que ça n’a ni queue ni tête, mais vous le publiez quand même sur votre blog, c’est les vacances, leur public sera rare et/ou indulgent…
Nul ne résiste à l’Occident [...]
Qui a envie de dire adieu à l’Occident ?
(Aston Villa, années 2000)
J’avoue être souvent tenté ces derniers temps de me contenter de slogans audiardo-mussolinesques (me ne frego, mort aux cons, etc.) – ce d’autant plus qu’au point de vue intellectuel, mon environnement actuel n’est pas des plus stimulants. Le groupe électrogène fonctionne-t-il ? Après l’orage, sera-t-il toujours possible d’aller de Bangazoulou à Makokopoto ? Dans quel restaurant ai-je bien pu attraper ces amibes ? Mon avion partira-t-il avant le prochain coup d’État ? Autant de questions qui, en Afrique noire, tendent à prendre le pas sur les grands problèmes de l’existence humaine en général et de la civilisation occidentale en particulier. Mais j’ai lu et entendu quelques petites choses intéressantes ici ou là, sur Internet et ailleurs, notamment les paragraphes soignés de M. Hank. Et je me suis dit que, finalement, il ne serait peut-être pas tout à fait inutile que je consacre un peu de temps à mettre par écrit quelques raisons de vivre.
En quoi puis-je, en quoi ou à quoi pouvons-nous (zut à la fin, c’est un manifeste) croire aujourd’hui ? Allons plus loin : pour quoi nous ferions-nous tuer ? Dieu ? Oui, si l’on veut. Mais pas tous ensemble, et n’obligeons personne. Comme disait Huxley, et c’était un sage, “Le Christ a promis d’être présent là où deux ou trois personnes seraient rassemblées, il n’a jamais dit qu’il serait au milieu des milliers d’êtres en train de se contaminer réciproquement à grandes lampées de poison grégaire” (Retour au meilleur des mondes). La France ? Nous nous y sentons un peu à l’étroit.
La démocratie libérale (quand je parle de “démocratie libérale”, je ne fais aucunement allusion à la politique du Magyar à talonnettes, notez-le bien) ? C’est sans doute le régime qui convient le moins mal à notre époque, mais personne ne s’est jamais fait tuer pour défendre la démocratie ou le libéralisme. “À moi, Auvergne, ce sont les ennemis !”, “Ralliez-vous à mon panache blanc”, ou même “Saint Georges !”, nous marchons, “Pour John Stuart Mill et Frédéric Bastiat, chargez”, c’est étrange, je l’admets, mais nous restons dans nos tranchées et affichons une moue dubitative. (J’insiste : si l’on veut bien considérer l’histoire avec un peu d’attention, aller au-delà des mythes fondateurs inculqués par l’école républicaine – en France : soldats de l’an II, ouvriers poseurs de barricades du XIXe, poilus de 14 et résistants de 44 – personne ne s’est jamais fait tuer pour la démocratie.)
L’Europe ? Nous ne savons pas très bien ce que c’est. L’Occident ? Il y a quelque chose à creuser de ce côté-là. (L’Occident incluant bien évidemment la plupart des habitants du Nouveau Monde et de l’Océanie, les Sud-Africains d’ascendance européenne et les juifs israéliens. Nous jouerions avec plaisir à la civilisation “européenne”, mais avec ce qui nous reste d’art, de littérature, de religion ou de vie intellectuelle, excusez-moi, on risque de sacrément s’emmerder.) Oui, dans un bon jour, nous serions peut-être capables de nous faire tuer pour l’Occident. Mourir dans les ruines du Prado, pour une descente de Croix de van der Weyden. Partir à l’assaut de la Mosquée bleue, tandis que des hauts-parleurs brament le final de la 8e de Brückner. Recoloniser l’Afrique en chantant Les Lansquenets. (Car nous avons lu tout Raspail entre douze et dix-sept ans – dix fois.) Ça, c’est vivre. (De toute façon, nous ne serons pas en première ligne : à force de rédiger des blogs, nous sommes tous devenus gravement myopes, et par voie de conséquence, inaptes au service dans les troupes de choc.)
Jusque là, au mieux, j’amuse le lecteur, au pire, je parle pour parler. Il est temps de prendre position. Qu’est-ce au juste que l’Occident ? Pour moi (je n’ose plus dire pour nous), ce n’est pas seulement un héritage, un patrimoine, des coutumes, un ensemble de références culturelles auquel nous serions attachés. On n’est pas occidental de la même manière qu’on est chinois ou japonais (je prends ces deux exemples parce que ce sont les moins contestables lorsqu’on cherche à définir des “civilisations”). Je n’ai pas l’impression qu’un Chinois ou qu’un Japonais soient capables de penser “de l’extérieur” ou “de manière critique” leur sinité ou leur nipponité. On pourra sans doute me citer quelques exceptions ; certes, il y a des intellectuels occidentalisés.
L’Occidental est capable de remettre en cause les fondements de sa propre civilisation, sa religion, sa patrie, ses chefs, sa famille – sans nécessairement tout envoyer balader. Il est capable de critiquer, au sens noble du terme. Il ne rejette pas au loin ce qui est différent de lui – quitte à mettre un bon coup de pied au cul de ce qui lui est hostile. Il a le courage de fonder sa société (ou ce qui lui en tient lieu) sur les bases les plus fragiles qui soit, la liberté politique, la liberté religieuse, la liberté des mœurs. Si un Occidental doit être occidental de la même manière qu’un Papou est papou (comme le laissent entendre certains relativistes, multiculturalistes, enfin, ce genre d’animal), excusez-moi, mais ça n’a aucun intérêt. Autant vaudrait être papou. Les catholiques 100 % Tradition©, les tenants du retour à la terre-mère ou les Français de souche et fiers de l’être sont des Papous.
En ce qui me concerne, je préfère être occidental. J’aime la liberté politique, ce qui ne m’empêche pas de juger sévèrement l’usage qu’en font mes contemporains. J’aime la liberté religieuse, ce qui ne m’empêche pas d’aller à la messe tous les dimanches ou presque. J’aime la liberté des mœurs, et en profite à l’occasion, sans pour autant défoncer la rondelle de mes petits camarades. Toute cette liberté va sans doute conduire l’Occident à sa perte, et ce sera bien fait pour lui. Rien à foutre. Je suis pour la liberté par principe. Et puis se faire tuer… non, vraiment… il y a mieux à faire. Ce qu’un individu digne de ce nom a de mieux à faire dans le monde actuel : se comporter en mercenaire, vendre ses talents au plus offrant, tout en tentant de garder les mains à peu près propres, protéger ceux qu’on aime, se ménager un refuge quelque part en Lozère ou en Patagonie. Et si tout ça s’effondre, vider un dernier cognac en citant Apollinaire (Avenir) :
… Or nous aurons bien soin de garder nos mains pures
Et nous admirerons la nuit comme Néron
L’incendie des cités l’écroulement des murs
Et comme lui indolemment nous chanterons …
Baroque & fatigué, printemps 2009
Actualité hondurienne (1)
15 juillet 2009
(Traduction-adaptation rapide d’un article de Libertad Digital.)
Ramón Villeda Bermúdez, une importante personnalité politique hondurienne, membre du Parti libéral – celui auquel appartiennent Micheletti (le nouveau président) et Zelaya (le président déchu) – et actuellement l’un des directeurs de la Banque centrale du Honduras, a écrit une lettre ouverte à Barack Obama, en signe de protestation suite au traitement dont le gouvernement actuel du Honduras fait l’objet de la part de la communauté internationale (qui s’obstine à soutenir le président déchu).

Ramón Villeda Bermúdez
Pour commencer, Villeda demande à Obama si son ambassadeur au Honduras lui a dit “qu’ici, aucun militaire n’occupe de hautes fonctions politiques”, si “on l’a informé que la Constitution et les lois du Honduras continuent d’être appliquées et respectées”, que “personne n’a tiré contre cet avion [celui qui emmenait le président Zelaya hors de son pays], comme le voudrait Chávez pour susciter d’autres accusations”, ou si on lui a dit “qu’au Honduras le pouvoir judiciaire et le pouvoir législatif travaillent normalement, sans aucune interférence”.
De plus, il estime que l’attitude des États-Unis n’est pas surprenante, puisque “ce n’est pas la première fois qu’ils se trompent et qu’ils abandonnent, au moment critique, un pays allié et ami”, et qu’ils ont d’après lui “une logique qui doit n’être lisible qu’en anglais, parce qu’il est impossible de la traduire en espagnol”. Villeda pense qu’on peut aller jusqu’à dire que “si nous observons le désordre financier nord-américain”, il est logique que les États-Unis “doivent se fixer des priorités nationales, et notre petite république d’Amérique centrale figure certainement dans les dernières pages de leur agenda”.
Il estime également que d’autres intérêts se cachent derrière l’attitude des États-Unis : “Si aujourd’hui les États-Unis sont en train de rétablir leurs relations avec le Venezuela, qui leur assure l’approvisionnement en pétrole, quelle peut être l’importance du minuscule Honduras, sur l’échiquier commercial et financier ?”. Il évoque une autre possibilité : “Si la Maison Blanche a besoin du soutien des États latino-américains à l’OEA (Organisation des États américains), ainsi qu’aux Nations Unies, je comprends qu’ils veuillent montrer qu’ils ne soutiennent pas les militaires honduriens”.
Après avoir critiqué différentes décisions des États-Unis, notamment la coupure de l’aide au Honduras, Villeda termine en déclarant : “Président : je suis le fils d’un ancien président du Honduras, très aimé de la population, qui fut renversé en 1963 par un coup d’État militaire. J’ai dans les mains la lettre de solidarité que lui avait envoyé à l’époque le président Kennedy. Je comprends mieux que vous que l’usage de la force n’est pas souhaitable, mais je vous invite à écouter aussi les personnes qui sont en mesure d’avoir un avis objectif sur la situation. Mon père était aussi médecin, et quand un patient était dans un état grave, il recommandait de demander l’avis d’un autre médecin. Notre amour de la démocratie ne doit pas nous aveugler.”
Requiescat in pace
9 juin 2009

La France a été trop laxiste. Sur le regroupement familial, sur l’éducation. Chez vous, on ne peut pas gronder son enfant, c’est interdit. Donner une taloche, c’est interdit. On ne peut pas dire ceci ou cela, c’est interdit. […] On ne peut rien dire parce que c’est la démocratie, les droits de l’homme. Mais trop de liberté tue la liberté.
(Omar Bongo, Valeurs actuelles, 2005)
Tout ça ne va pas contribuer à apaiser la situation dans la région, mais je m’en fous, retour à Paris dans une semaine – avant que ça parte en couilles.
Ferdinand Ossendowski
17 mars 2009
J’avance dans la lecture de Beasts, Men and Gods de Ferdinand Ossendowski (disponible grâce au Projet Gutenberg). Ossendowski est un personnage fascinant. Polonais, il publie des récits de voyage ; l’un d’eux lui vaut, à vingt ans et quelques, un prix de la Société de littérature de Saint-Pétersbourg. Il séjourne brièvement à Paris, avant de retourner en Russie, à Tomsk (Sibérie), puis dans l’Extrême-Orient russe (Harbin, Vladivostok). Il participe au comité révolutionnaire de Mandchourie en 1905, puis à l’organisation d’une grève de protestation contre l’occupation de la Pologne, ce qui lui vaut quelques années de travaux forcés… dont le récit est, encore une fois, prétexte à un ouvrage qui lui vaut l’estime de la bonne société pétersbourgeoise.
En 1917, il est à Omsk (Sibérie), où il enseigne à l’université. Après la Révolution d’Octobre, il s’engage aux côtés de l’amiral Koltchak et effectue de nombreuses et délicates missions (renseignement, liaison avec les volontaires américains et polonais…). En 1920, la défaite de Koltchak l’amène à fuir vers l’Inde en compagnie de quelques autres Polonais et Russes blancs. Au cours de son voyage, il tombe sur ce cher Ungern-Sternberg (chevalier romantique, pour les connaisseurs), qui ne résiste pas bien longtemps aux Rouges. Ossendowski parvient cependant à fuir aux Etats-Unis, où il écrit Beasts, Men and Gods, récit de ses aventures pendant la guerre civile russe. Il rentre ensuite en Pologne où il est enseignant et conseiller auprès du gouvernement polonais. Il trouve le moyen de participer au gouvernement clandestin de Pologne pendant la Deuxième Guerre mondiale, et meurt de maladie en janvier 1945, alors que les militaires soviétiques le recherchent pour l’arrêter. Une destinée singulière, comme on dit dans le Nouvel Obs.
Il y a sans aucun doute de nombreuses exagérations et inexactitudes dans cet ouvrage. Par exemple lorsqu’il prétend avoir vu des centaines de cadavres descendre l’Ienisseï au moment de la débâcle (cela dit, il y a Cendrars à l’appui, dans la Prose du Transsibérien : Et les eaux limoneuses de l’Amour / Charriaient des millions de charognes). La guérison de la femme du chef mongol par le voyageur de passage est un peu trop cliché. Mais dans l’ensemble, c’est très intéressant, très convenablement écrit, avec quelques beaux passages. Je vous en ai traduit un bout.
Il nous arrivait de traverser des villages intégralement communistes ; mais nous apprîmes très vite à les reconnaître. Quand nous entrions dans un village, que les cloches de nos chevaux tintaient, et que nous trouvions les paysans assis devant leurs maisons, prêts à se lever en fronçant les sourcils et en grommelant que d’autres démons venaient d’arriver, nous savions qu’il s’agissait d’un village opposé aux communistes, et que nous pouvions y séjourner en toute sécurité. Mais si les paysans s’approchaient, et nous saluaient cordialement, en nous appelant camarades, nous savions aussitôt que nous étions chez l’ennemi, et nous prenions les plus grandes précautions. Les habitants de ces derniers villages n’étaient pas des paysans sibériens, qui aiment la liberté, mais des émigrants venus d’Ukraine, paresseux, accoutumés à boire, qui vivaient dans des huttes pauvres et sales, alors que leur village était entouré du sol noir et fertile des steppes.
… ça n’a rien à voir, mais moi, c’est pareil. Au boulot, les types qui pratiquent le tutoiement systématique, arrivent le sourire aux lèvres et le cœur en bandoulière, j’ai tendance à m’en méfier. J’ai eu récemment à travailler avec des types de l’entourage de notre cher petit père du peuple monté sur talonnettes, c’était exactement le genre, 35-50 ans, cocaïnomanes, salut mon pote tu vas bien on va faire du bon boulot. Moi c’est niet. En revanche, les gens distants et sérieux sans être désagréables ont tendance à me plaire. Et si on s’entend, y’a carrément moyen par la suite de bien se marrer autour d’une bonne bouteille en se donnant de grandes tapes dans le dos.
Quand l’actualité fait du mauvais esprit
11 mars 2009
Je pensais vous faire un billet sur les pratiques sexuelles non directement liées à la procréation dans la théologie morale catholique, en référence au brillant post de l’amiral Woland sur la journée de la femme qui a dégénéré en débat sur la fellation (oui, après une semaine sans billet, il faut bien faire remonter les statistiques), mais ça va attendre un peu, le temps que je me documente.
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En Alabama, un type vient de tuer neuf personnes avant de se suicider. Résigné, je m’attends à une avalanche de commentaires pontifiants sur les méchants Américains qui autorisent le port d’armes, alors que chacun sait que les armes, c’est mal, c’est fait pour tuer, etc., bien fait pour eux. De fait, la législation de l’Alabama en matière de port d’armes est on ne peut plus libérale.
Et puis voilà qu’avec beaucoup d’à-propos – et un sens des proportions tout à fait louable – un autre chtarbé prend un fusil et tue neuf personnes. Où ça ? En Allemagne. Les discours convenus sur le thème “les gens tuent parce que les armes circulent librement” font pschiiit, comme disait l’autre. Eh oui, l’Allemagne est l’un des pays les plus restrictifs au monde en matière de port d’armes. (Socialistes et autres étatistes partisans du gun control, inutile d’intervenir dans les commentaires, vous êtes sur un blog libéral et réactionnaire, c’est dire si vous parleriez dans le vide).
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Enfin, en attendant mon brillant exposé sur les subtilités de la distinction entre pollutio et distillatio, vous pouvez lire Splendeurs et misères des courtisanes, du grand, de l’unique, de l’immortel Balzac. Certains passages semblent extraits d’une pièce de théâtre (Balzac a d’ailleurs écrit pour le théâtre, sans grand succès) : la scène dans laquelle le baron de Nucingen tombe sur une autre fille que celle qu’il recherchait, se faisant délester au passage de trente mille francs, est du très très grand boulevard (de mémoire “Un peu, mon neveu !” dit l’Anglaise qui parlait très bien le français, etc.).
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Ah, tiens, je viens de recevoir une invitation pour un colloque intitulé “Satanisme et perversion de la jeunesse. L’exemple de la profanation des tombes. Quelle responsabilité de l’État dans l’éducation et le respect du sacré ?”. La fondation qui l’organise a le culot de s’appeler Liberté politique. Cherchez l’erreur, à moins que la réponse à la question soit “L’État n’a bien évidemment aucune responsabilité dans l’éducation et le respect du sacré. Qu’il fiche la paix au sacré et réciproquement”. J’en doute, car participent entre autres à ce colloque un député UMP “chargé d’une mission du groupe UMP sur la lutte contre les profanations de sépultures” [sic pour les missions parlementaires qui ne servent à rien - qu'est-ce qu'ils vont bien pouvoir faire ? une loi spécifique sur les profanations de sépulture, avec un article par confession religieuse et un alinéa par type de graffiti ?], un laïc s’occupant d’un “réseau de chrétiens engagés contre les incivilités antireligieuses” [re-sic pour les catholiques qui adoptent la novlangue socialo-républicaine, ou l'inverse], un prêtre auteur d’un bouquin intitulé Culture jeune et ésotérisme : Vers une dérive antichristique de la culture des jeunes? [re-re-sic, dans leur immense majorité, les jeunes Français n'ont absolument rien à foutre du Christ, c'est peut-être un problème qu'il faudrait commencer à regarder en face, au lieu de partir dans des fantasmes sur le satanisme et consorts]. Tous ces gens sont évidemment courageux et méritants, et je devrais fermer ma gueule, puisque je ne fais rien pour lutter contre les incivilités religieuses.
Excusez le ton un peu agacé de ce paragraphe. Je n’en peux plus des ces catholiques qui hurlent lorsque l’État propose des séances de formation à l’homosexualité ou des cours de laïcisme, et sont les premiers à exiger des formations au respect du sacré ou à la paternité responsable. Essayez d’être cohérents, merde. La meilleure chose que l’État puisse faire, c’est foutre la paix aux gens et s’occuper de ce qui le concerne (en l’occurrence, les orientations politiques, religieuses ou sexuelles des gosses ne concernent pas le moins du monde la puissance publique. Et celles de leurs parents non plus. )
Montaigne et les Portugays
23 février 2009
« Le 18, l’ambassadeur de Portugal fit l’obédience au pape du royaume de Portugal pour le roi Philippe, ce même ambassadeur qui était ici pour le roi trépassé et pour les États contrariants au roi Philippe. Je rencontrai au retour de Saint-Pierre un homme qui m’avisa plaisamment de deux choses : que les Portugais faisaient leur obédience la semaine de la Passion, et puis que ce même jour la station était à Saint-Jean Porta Latina, en laquelle église certains Portugais, quelques années y a, étaient entrés en une étrange confrérie. Ils s’épousaient mâle à mâle à la messe, avec mêmes cérémonies que nous faisons nos mariages, faisant leur pâques ensemble, lisaient ce même évangile des noces, et puis couchaient et habitaient ensemble. Les esprits romains disaient que, parce qu’en l’autre conjonction, de mâle à femelle, cette seule circonstance la rend légitime, que ce soit en mariage, il avait semblé à ces fines gens que cette autre action deviendrait pareillement juste, qui l’aurait autorisée de cérémonies et mystères de l’Église. Il fut brûlé huit ou neuf Portugais de cette belle secte. »
Montaigne, Journal de voyage en Italie
(Et en VO pour les amateurs : « Le 18, l’Ambassadur de Portugal fit l’obédiance au Pape du Royaume de Portugal, pour le Roy Philippes. Ce mesme Ambassadur qui estoit ici pour le Roy trespassé & pour les Etats contrarians au Roy Philippes. Je rancontrai au retour de Saint Pierre un home qui m’avisa plesammant de deus choses : que les Portuguais faisoint leur obédiance la semmene de la Passion, & puis que ce mesme jour la station estoit a Saint Jean Porta Latina, en laquelle Eglise certains Portuguais, quelques années y a, étoint antrés en une étrange confrerie. Ils s’espousoint masle à masle à la messe, aveq mesmes serimonies que nous faisons nos mariages, faisoint leur pasques ensamble, lisoint ce mesme évangile des noces, & puis couchoint & habitoint ensamble. Les esperis romeins disoint que, parce qu’en l’autre conjonction de masle & femelle, cete sule circonstance la rand legitime, que ce soit en mariage, il avoit samblé à ces fines jans que cet’autre action deviendroit pareillemant juste qui l’auroit authorisée de serimonies & misteres de l’Eglise. Il fut brûlé huit ou neuf Portuguais de cete bele secte. »)
Varia (2)
18 février 2009
- Je lis le Voyage en Italie de Montaigne et relis les Voyages de Gulliver, histoire de me nettoyer l’esprit après un roman africain merdique que je suis censé chroniquer élogieusement – découvrant, au passage, le concept d’écriture alimentaire. Je viens de lire Les Illusions perdues de Balzac, et ben voyez, ça n’a pas beaucoup changé. Cela dit, chroniquer incognito dans l’équivalent local de la Pravda, j’avoue que c’est amusant. Je précise, pour rassurer la HALDE, que les bons romans africains, c’est rare, mais ça existe.
- La France a lancé récemment une grande enquête sur les commémorations de la traite négrière en Afrique. Réponse de la quasi-totalité des ambassades : chez nous, aucune ou presque aucune commémoration liée à l’esclavage, 1) parce que tout le monde s’en fout 2) parce que commémorer la traite créerait des dissensions entre ethnies ex-esclavagistes et ethnies ex-esclavagisées 3) parce que la traite des femmes et des enfants existe toujours, et que l’esclavage en général n’est donc pas vraiment un sujet à aborder sur la place publique. Alors, quand je vois tout le foin qu’on fait à ce sujet en métropole et dans les départements d’outre-mer, je me permets de ricaner.
- Une tentative de putsch à Sao-Tomé, une autre en Guinée équatoriale… on se rapproche, on se rapproche, encore un effort. Pour les putschistes amateurs, je signale que la Guinée équatoriale est le pays idéal. Ou plus précisément l’île de Bioko, à la limite, le Rio Muni, on s’en branle (la Guinée équatoriale a une partie insulaire et une partie continentale). 2 000 kilomètres carrés, 150 000 habitants à tout casser, des gisements pétroliers faramineux. Le genre de territoire dont on peut s’emparer avec 200 hommes décidés. La seule difficulté, c’est de trouver les bonnes potiches locales pour que l’ONU ne croie pas au retour du colonialisme. J’dis ça, j’dis rien.
RFI
20 janvier 2009
RFI est l’un des gros inconvénients des séjours à l’étranger. RFI, c’est Radio France Internationale, alias Radio-Palestine, Radio-Droits-de-l’homme, Radio-Artisanat-burkinabé. Sans doute la radio publique française la plus délirante, et ce n’est pas peu dire.
En France, les bourgeois-bohêmes aiment à tourner en dérision les chaînes hertziennes et leur journal de 13 heures, qui évoque souvent les vieux métiers, des événements régionaux d’ampleur minime, etc. La semaine dernière, j’ai entendu sur RFI une émission traitant d’une Africaine qui confectionnait des bijoux avec du fil de pêche ; les bourgeois-bohêmes se sont extasiés.
Sur RFI, en Afrique noire du moins, les opposants ont toujours raison ; ça s’apprend peut-être en école de journalisme. Car les reporters et analystes ont une culture limitée (à leur décharge, suivre l’actualité politique d’une cinquantaine de pays est une tâche ardue) et les correspondants locaux sont parfois de sacrés pieds nickelés. Ils ne peuvent pas savoir que ce responsable d’un parti d’opposition ne représente que lui-même. Ils ne peuvent pas savoir que ce sympathique mouvement populaire est en fait destiné à porter au pouvoir le fils de l’avant-dernier dictateur. Ils ne peuvent pas savoir que le gentil monsieur qui se présente comme un représentant de la société civile, cinq ans auparavant, était colonel dans une milice.
Ces jours derniers, ils ont atteint des sommets. Un reportage sur la bande de Gaza dans lequel la traductrice imitait les intonations d’un Palestinien qui venait de perdre sa maison, et qui, on s’en doute, n’était pas d’humeur folâtre. Je veux bien qu’on traduise des propos de Palestiniens qui viennent de perdre leur maison, mais de grâce, pas sur le ton des lamentations de Jérémie. Aujourd’hui même, je tiens trop à ma radio pour prendre le risque d’écouter les reportages dithyrambiques sur la prestation de serment d’Obama. Un accident est si vite arrivé.
Oui, entre RFI et le sermon en frangala (sorte de créole mélangeant français et lingala) d’un pasteur sur une radio évangéliste, le choix est vite fait.
Aconage ou acconage
20 novembre 2008
C’t'aprème, je devais, entre autres, relire tout un tas de choses inintéressantes qu’on va publier à plein d’exemplaires. Pas ce qu’il y a de plus excitant dans mon job actuel, passons. Et là, je tombe sur un mot inconnu. Acconage. Jugez de mon incommensurable prétention : j’ai d’abord pensé à une coquille. Vu le contexte, dans lequel un terme technique était plausible, je me suis dit, vérifions tout de même. Là, comme ça, sans contexte, j’aurais pensé à quelque chose d’assez salé – d’autant que je viens de finir péniblement Juliette ou les prospérités du vice (en sautant pas mal de passages… parfois amusant, mais souvent pénible… à la fin c’est du délire, on a des ogres qui bouffent des pâtés aux couilles, des papes qui éventrent des fillettes en pleine basilique Saint-Pierre… vous ai-je déjà raconté qu’un jour, dans une réunion de jeunes catholiques fascisants, j’ai jeté un froid en disant à je ne sais plus quel propos : “tout à fait, c’est comme dans Sade” ?).
Bref. Après enquête approfondie, il s’avère qu’il ne se passe rien de bien salace au cours d’un aconage. Vous saurez donc qu’aconage, qui peut également s’écrire acconage, désigne “une opération de transport, de manutention, de chargement ou de déchargement des marchandises, faite au moyen d’accons entre le bateau en mer et le quai, et vice versa” (Trésor informatisé de la langue française). Un acon ou accon étant “une embarcation à fond plat, servant à divers usages”, “utilisé en Anjou, Poitou, pays d’Aunis et Saintonge pour aller sur les vases à marée basse”, servant également “dans les Antilles, au chargement des navires de commerce” (même source).
L’étymologie que donne le TILF m’a l’air sacrément foireuse. Je vous la mets quand même. De l’anglo-saxon naca, barque, chute du n initial par confusion avec celui de l’article indéfini. Le patron d’un acon, ou l’ouvrier qui travaille sur l’embarcation en question est un acconier. Bonsoir.