Partons, si vous le voulez bien, de deux éléments caractéristiques du discours politique de droite : 1) les problèmes ne sont pas avant tout économiques ou sociaux, mais moraux – ou civilisationnels, si l’on veut (« civilisation » au sens que Paul Valéry donne à ce terme, pas à celui qu’il prend dans la « politique de civilisation » [sic] de J. L. Zapatero…) ; 2) d’une manière générale, il ne s’agit pas de progresser, mais d’échapper à l’abîme. Il faut être conscient des deux reproches que l’on peut faire à ce type de discours : 1) il est souvent plus confortable de dénoncer la décadence que de chercher à régler les problèmes économiques et sociaux ; 2) la rhétorique du « nous ou le chaos » est facile et démagogique. Ce sont des reproches fondés, qui frappent l’esprit du public, et qu’il faut donc accepter ; en outre, ils présentent l’avantage de mettre face à face deux conceptions de la politique.

Dans la situation actuelle, la seule réponse qui tienne face à ce type de reproches me semble être celle des libéraux-conservateurs les plus radicaux, ceux qui se revendiquent d’Hayek principalement. En allant vite : 1) Nous vous l’accordons ; mais ça tombe bien : la conception que nous nous faisons de l’individu – conception qui, quoi qu’on en dise, est avant tout morale - nous interdit de mener des politiques économiques et sociales nationales, voire internationales, de coût et d’ampleur démesurés. Sauf situations d’exception, d’urgence, qui sont précisément celles dans lesquelles l’État peut et doit intervenir (il y a des choses intéressantes chez Carl Schmitt à ce sujet). Et les libéraux-conservateurs sont loin d’être les seuls à voir là un problème – v. toutes les réflexions sur la subsidiarité, issues de Proudhon, Chesterton & Belloc, la doctrine sociale de l’Église, etc. 2) Le progrès, c’est fini, aucune personne douée de raison ne peut plus croire que les découvertes scientifiques et les « avancées sociales » vont améliorer la condition humaine. De plus, nous vivons dans une société pluraliste où règne le relativisme (ou qui se présente comme telle, peu importe) qu’on le déplore ou qu’on s’en félicite, là n’est pas la question : on ne reviendra pas là-dessus avant plusieurs siècles, sauf cataclysme.

C’est une des raisons pour lesquelles, à mon avis, la pensée politique contemporaine (qui, pour aller vite, reste très largement fondée sur l’homme politique au service de la communauté, s’efforçant au minimum de mettre le plus grand nombre dans la situation d’accéder à ce qui est beau et bon – idée ancienne -, et la recherche du consensus – idée pas si récente, en fait, même si c’était exprimé différemment autrefois) va devoir se renouveler profondément (puisque personne n’est plus d’accord sur ce qui est beau et bon), et je ne vois pas très bien comment ce renouvellement pourra avoir lieu sans les outils intellectuels des anarchismes de gauche et de droite – pour aller très vite, là encore, c’est un anarchisme pris au sens le plus large qui soit – enfin les seuls qui ont envisagé le foutoir dans lequel nous sommes actuellement. On arriverait à une situation dans laquelle les finalités du politique seraient avant tout définies de façon négative (i. e. faire de la politique, c’est d’abord ne pas faire telle et telle chose), et on assisterait, après la déthéologisation, à une dépolitisation de la société (politique comme substitut de la religion, toute cette sorte de choses, rien d’original).

Cette dépolitisation serait lente (conservatisme oblige), et laisserait se reconstituer (ou se constituer, d’ailleurs, il ne s’agit pas de revenir à un âge d’or, temps de la Chrétienté ou temps des corporations) peu à peu des structures sociales non politiques, des communautés, fondées sur des bases géographiques, professionnelles, religieuses, peu importe (l’individu pouvant se définir par plusieurs appartenances, ou pas d’appartenance du tout…), communautés contraignantes certes, mais infiniment moins que l’État que nous connaissons actuellement – qui subsisterait, avec un pouvoir beaucoup plus fort et efficace mais des prérogatives considérablement réduites (et plus fort précisément parce que ses prérogatives auront été réduites…), qui serait devenu un État-recours en cas de défaillance de la communauté (… où nous retrouvons la philosophie politique scolastique, son recyclage par les communautariens, et un tas d’autres choses), et bien entendu recours en cas de contraintes indues de la part des communautés (monopoles…). Tout ceci repose bien entendu sur une hypothèse, guère plausible à vrai dire : il faudrait que nous ayons le courage de porter au pouvoir des homme politiques qui acceptent de laisser le pouvoir leur échapper, acceptent de renoncer à agir, admettent que leur champ d’action s’est indûment élargi ces n dernières années – et de ce point de vue, notre chef d’État actuel incite au scepticisme.

Certes, il y a une autre solution : c’est la social-démocratie, avec éducation nationale, discours politiques démagogiques et sentimentalistes, dirigisme économique, gloubiboulga idéologique consensuel véhiculé par la presse et la télévision, État mis au service de toutes les revendications communautaires, j’en passe et des pires. Il me semble cependant que nous voyons déjà cela à l’œuvre – la France en fournissant un exemple des plus aboutis, même si à mon très humble avis nous n’avons encore rien vu – et que nous ne voulons de cela ni pour nous ni pour nos enfants. On peut évidemment dire que tout ça débouchera nécessairement sur une sorte de Grand Soir, et après le Grand Soir, le petit matin – oui, moi aussi, j’ai lu Drieu La Rochelle. Toutefois, au terme de ces éventuels joyeux épisodes, probablement violents – et qu’il est donc malvenu d’appeler de ses vœux – le camp de la liberté n’a pas la moindre chance d’être vainqueur. Je maintiens donc ma préférence pour la solution évoquée dans le paragraphe précédent, si maigres que soient les chances de la voir appliquer.

[C'est très confus et demande à être revu, développé (je n'ai pas abordé la question cruciale des rapports entre famille et État), nourri de lectures, mais c'est en gros ce que je pense à l'heure présente.]

Littérature

3 avril 2008

« À quoi sert ce livre ? Comment peut-on l’appliquer à la moralisation et au bien-être de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre ? Quoi ! Pas un mot des besoins de la société, rien de civilisant ni de progressif ! Comment, au lieu de faire la grande synthèse de l’humanité, et de suivre, à travers les événements de l’histoire, les phases de l’idée régénératrice et providentielle, peut-on faire des poésies et des romans qui ne mènent à rien, et qui ne font pas avancer la génération dans le chemin de l’avenir ? Comment peut-on s’occuper de la forme, du style, de la rime, en présence de si graves intérêts ? »

Théophile Gautier, dans sa préface de mai 1834 à Mademoiselle de Maupin, Paris, G. Charpentier, 1880, p. 18, cité dans P.-A. Taguieff, Le Sens du progrès, Flammarion, 2004, p. 135

Dans le même ordre d’idées :

« La littérature engagée, avec son air martial et ses bonnes résolutions, est sympathique dans la mesure où les fayots sont sympathiques dans un régiment de cavalerie. »

Roger Nimier, Les écrivains sont-ils bêtes ?, Rivages, 1990, p. 19

Ernst Jünger, dans Second journal de Paris :

« [L'auteur raconte une rencontre avec Jouhandeau] Parlé de l’idiotie moderne, qui se manifeste aussi et surtout dans les rapports avec la mort et dans cet aveuglement devant les forces prodigieuses qui agissent dans notre voisinage immédiat. »

Le même, dans La cabane dans le vignoble :

« Au reste, la santé n’a d’important que son aspect de symbole. Il faut que soit contenu en elle un grain de cette santé qui nous permet de résister à l’ultime maladie. C’est ce reflet sur le visage des convalescents, et aussi des mourants. Sans quoi, chaque guérison resterait sursis dans une partie perdue d’avance. C’est souvent un spectacle affreux que de suivre la lutte pour une simple prolongation, pour un gain de quelques mois, où l’angoisse du malade arrache au médecin les dernières subtilités de sa technique. Jeu dont l’enjeu sont des noix creuses, jours vides ; et pourtant, chacun de ces jours pourrait offrir le plus haut des gains. Mourir aussi est une tâche. Dès que le malade l’a compris, il reprend les rênes. »

Charles Péguy, dans De la situation faite au parti intellectuel dans le monde moderne devant les accidents de la gloire temporelle :

“Le monde moderne avilit. Il avilit la cité ; il avilit l’homme. Il avilit l’amour ; il avilit la femme. Il avilit la race ; il avilit l’enfant. Il avilit la nation ; il avilit la famille. Il avilit même, (toujours nos limites) il a réussi à avilir ce qu’il y a peut-être de plus difficile à avilit au monde, parce que c’est quelque chose qui a en soi, comme dans sa texture, une sorte particulière de dignité, comme une singulière capacité d’être avili : il avilit la mort. [...]

La cérémonie, à l’intérieur du Panthéon, c’est-à-dire la cérémonie la plus officielle, la plus somptueusement et splendidement officielle et gouvernementale, cette cérémonie laïque voulue, mijotée comme une apothéose du monde moderne, imaginée comme une apothéose personnelle, fabriquée comme une apothéose du monde moderne en la personne et sur le corps de l’un de ses représentants les plus éminents (car ils sont poursuivis dans leurs imitations par l’idée du corps et de la présence réelle, au moins, à défaut d’un autre, à défaut de l’autre, de la présence au moins de ce misérable corps charnel, mortel, déjà mort, périssable), dans toute cette cérémonie apothéotique il n’y eut pas un geste qui ne fût une offense au respectable respect. On était debout, assis. Penché, tendu. On n’était pas couché. On avait son chapeau sur sa tête. Excepté, toutefois, ceux qui avaient trop chaud aux cheveux. On parlait, on criait, on riait, on s’interpellait, on tapait du pied, on ne s’entendait pas. On y avait mis, je pense, la musique de la Garde républicaine, comme à la nouvelle fête de Jeanne d’Arc. Et quand l’honorable M. Fallières fut en vue et près d’entrer, un des huissiers criant au chef de musique, dans le tumulte général, dans le brouhaha tumultueux des femmes de défense républicaine, dans les sornettes qui sonnaient, dans les balivernes qui bavaient, dans ce brouhaha de place publique transportée à l’intérieur d’un temple, dans ces potins, dans ces murmures, dans ces vanités, dans ces fatuités, dans ces curiosités malsaines, un huissier mal élevé, un huissier sans tenue, un huissier sans style criant à travers tout cela au chef de la musique : Allons ! hop ! là-bas ! la musique. V’là le président. Vot’ Marseillaise.
Vous autes.

Huissiers de la République, appariteurs de ces nouvelles pompes funèbres, nous ferez-vous regretter les moins grossiers sacristains ?”

Lectures

27 mars 2008

- François Mauriac, Un adolescent d’autrefois. Rapports compliqués avec la mère et premiers amours. L’écriture n’est pas particulièrement intéressante - au point que je suis en train de relire Au château d’Argol pour compenser - mais passionnant en ce qui concerne l’analyse psychologique. Grande richesse spirituelle - qui m’avait déjà frappé dans le seul roman que j’ai lu de lui, Thérèse Desqueyroux - surprenante dans la mesure où en dépit de tout, Mauriac reste un auteur très bourgeois - ce qui semble beaucoup le préoccuper.

- André Pieyre de Mandiargues, Sous la lame. Première rencontre avec cet auteur. Bluffant. Formidable irruption du sexe et de la mort, dans chaque nouvelle. La première en particulier, « Mil neuf cent trente-trois », est extraordinaire. Commence avec les problèmes de couple d’un homme qu’on imagine assez paisible - même si l’idée qui lui vient - sans qu’il la réalise - d’écraser la tête de son épouse introduit le lecteur dans une certaine atmosphère. Puis la confrontation avec la prostituée armée de son olisbos ! - enrichissons notre vocabulaire… Grandiose ! Certaines nouvelles plus courtes sont moins convaincantes.

- Hermann Hesse, Siddharta. Chiant. Je ne me décourage pas pour autant. Des personnes au jugement sûr m’ont dit du bien du Loup des steppes et du Jeu des perles de verres. Il faudra s’y attaquer prochainement. J’avoue ne pas arriver à passer par dessus le décor indien et le vocabulaire abscons des spiritualités orientales - peuvent pas parler de transsubstantiation et d’autocommunication comme tout le monde, ces barbares ?

Agrégation dans dix jours, bordel. Je vais demander à être interdit de commande sur Amazon et d’emprunt à la bibliothèque universitaire.

Actualité de Cioran

27 mars 2008

“Le propre des régimes agonisants est de permettre un mélange confus de croyances et de doctrines, et de donner en même temps l’illusion qu’on pourra retarder indéfiniment l’heure du choix.

C’est de là - et uniquement de là - que dérive le charme des périodes révolutionnaires.”

De l’inconvénient d’être né, VIII

Ma petite maman,

Je suis dans la jungle depuis cinq ans déjà, et n’ai pu te donner de mes nouvelles qu’aujourd’hui. J’en suis désolé. Tout va bien. Je relis pour la quarante-troisième fois les Mémoires du cardinal de Retz : c’est extraordinaire. Si tu pouvais me faire parvenir les Commentaires de Monluc ?

Nos geôliers sont des gens charmants. Hier soir encore, j’ai gagné le concours de gobage d’œufs qui opposait gardiens et prisonniers. L’un de nos adversaires est mort tragiquement au cours de cet exploit. La conduite me manque, mais le sous-commandant José me fait miroiter d’heureuses perspectives : en jouant sur le syndrome de Stockholm, il n’est pas impossible que je sois nommé ambassadeur de Colombie à Paris lorsque les révolutionnaires auront renversé le gouvernement, Aston Martin de fonction à la clé. Espérons.

L’une de nos compagnes de captivité est insupportable. Elle ne cessait de nous entretenir de sujets abscons, droits de l’homme, démocratie, humanisme. J’en passe. La situation s’est cependant améliorée : depuis qu’une de ses amies est tombée enceinte, elle n’adresse plus la parole à personne. Une sombre histoire de rivalité pour les beaux yeux d’un combattant de la cause prolétarienne.

Meilleur souvenir à Jacques (publie-t-il les lettres quotidiennes qu’il ne peut plus m’envoyer ?) et Antoine (mais dissuade-le de venir me rejoindre - j’ai appris par les journaux qu’il s’était mis au parachutisme). Bises à Nadine. Prie pour ton

Roger

PS : Le premier qui fait mine de vouloir lâcher des ballons, accrocher mon portrait à la façade d’une mairie, ou tout autre faute de goût - même et surtout si c’est en vue d’obtenir ma libération - peut numéroter ses abattis en attendant mon retour.

« Un homme qui ne boit que de l’eau a un secret à cacher à ses semblables.

Qu’on en juge ; il y a quelques années, à une exposition de peinture, la foule des imbéciles fit émeute devant un tableau poli, ciré, verni comme un objet d’industrie. C’était l’antithèse absolue de l’art ; c’était à la Cuisine de Drolling ce que la folie est à la sottise, les séides à l’imitateur. Dans cette peinture microscopique on voyait voler les mouches. J’étais attiré vers ce monstrueux objet comme toute le monde ; mais j’étais honteux de cette singulière faiblesse, car c’était l’irrésistible attraction de l’horrible. Enfin, je m’aperçus que j’étais entraîné à mon insu par une curiosité philosophique, l’immense désir de savoir quel pouvait être le caractère moral de l’homme qui avait enfanté une aussi criminelle extravagance. Je pariai avec moi-même qu’il devait être foncièrement méchant. Je fis prendre des renseignements, et mon instinct eut le plaisir de gagner ce pari psychologique. J’appris que le monstre se levait régulièrement avant le jour, qu’il avait ruiné sa femme de ménage, et qu’il ne buvait que du lait ! »

Charles Baudelaire, Du vin et du haschisch

Lisez De la situation faite au parti intellectuel dans le monde moderne devant les accidents de la gloire temporelle, de Charles Péguy. (Dans le premier tome des Œuvres en prose, Bibliothèque de la Pléiade). Il y a urgence.

“La barricade n’est plus aujoud’hui le grand instrument social et politique, le grand appareil de gouvernement ou de révolution, le grand appareil de discernement. Ce n’est plus la barricade aujourd’hui qui discerne, qui sépare en deux le bon peuple de France, les populations du royaume. C’est un beaucoup plus petit appareil, mais infiniment plus répandu, surtout aujourd’hui, qu’on nomme le guichet. Quelques cadres de bois, plus ou moins mobiles, un grillage métallique plus ou moins fixe, font tous les frais d’un guichet. C’est pourtant avec cela, c’est avec de peu que l’on gouverne la France très bien. Format bon ordinaire. Au lieu qu’il fallait des tonneaux, et même des barriques, et si j’ai bonne mémoire des omnibus, presque des immeubles, pour faire une barricade. C’est sans doute pour cette raison que finalement, c’est du moins une des raisons pour lesquelles vraisemblablement, il est finalement venu au monde beaucoup plus de guichets qu’il n’y était jamais poussé de barricades. C’est que c’était peut-être plus facile à faire. Il suffit d’avoir été soi-même acheter des timbres ou payer ses impôts, que nous nommons contributions, et de comprendre un peu, de savoir un peu lire ce qu’on fait, pour avoir soi-même découvert cette vérité de fait élémentaire. Nous n’avons plus aujourd’hui la barricade discriminante. Nous avons le guichet discriminant. Il y a celui qui est derrière le guichet, et celui qui est devant. Celui qui est assis, derrière, et ceux qui sont debouts devant, ceux qui défilent, devant, comme à la parade, en on ne sait quelle grotesque parade de servitude librement consentie. Là est la grande, la vraie séparation du peuple de France. Et c’est pour cela que les grands débats politiques de ces dernières années et de cette présente ne parviennent point à me passionner. [...]

Ils se battent, entre eux, mais ils ne se battent que derrière le guichet. On ne se battra jamais à travers le guichet, parce qu’alors, ce serait sérieux.”

Rhâ, ça c’est du titre. Donc, la modernité (c’est-à-dire, dans le sens où le terme est employé ici, ce qu’il y a d’odieux dans le monde aujourd’hui) se caractérise, entre autres, par de nouvelles manières d’envisager la mort. (Voyez par exemple l’affaire Chantal Sébire - pour une fois, excellent débat sur France Cul’ ce matin, où Caroline Fourest est renvoyée dans les cordes par deux médecins - Emmanuel Hirsch et Sylvain Pourchet - qui savent très bien de quoi ils parlent, voir ici, à la date du 21 mars). Je suis tombé récemment, par le plus grand des hasards, sur deux textes écrits à peu près à la même période (1900-1910) qui illustrent ces changements. Le premier, n’en déplaise à l’excellent Nicolas d’Ilys, est de Léon Bloy. Rebattu ces derniers temps sur la blogosphère réactionnaire, je vous l’accorde. J’avoue le lire en diagonale, en savourant les rares morceaux de bravoure. Mais je lui reconnais une extraordinaire capacité à mettre en lumière des “signes des temps”, de petits faits qui montrent que l’on passe d’un monde à un autre. En voici un - extrait de Quatre ans de captivité à Cochons-sur-Marne, à la date du 26 mai 1902, peu après l’éruption de la Montagne Pelée.

« Un article inconcevable intitulé : “Concours Humbert-Daurignac”, contenant un questionnaire complet sur ces escrocs, jusqu’à ce jour introuvables. Il y a 200 prix pour ceux qui répondront plus ou moins juste. C’est une invitation universelle à l’espionnage et à la délation. Mais le fin du fin, c’est la somme de 50 centimes devant accompagner l’envoi de chaque concurrent, sous peine de n’être pas admis au concours. Le total sera versé au comité national du ministère des colonies pour venir en aide aux sinistrés de la Martinique. Je n’ai jamais rien vu de plus beau. »

Tout cela me semble assez caractéristique : lorsque survenait une catastrophe, autrefois (et autrefois nous emmène assez loin, puisque le changement, l’entrée dans la modernité, dans ce domaine, remonte sans doute à l’époque moderne), on s’interrogeait sur les causes de la colère divine, à défaut on célébrait, au moins par habitude, quelques messes, on organisait quelques processions. Le moderne n’organise plus de processions, mais des tombolas. Tombeau-là. (Je viens de la trouver).

La suite demain, avec un texte de Charles Péguy.