Ne nous trompons pas de peur

Je suis las des débats sur le genre. Néanmoins, je m’y colle encore une fois. Je suis parti d’un billet rédigé par M. François-Xavier Bellamy, adjoint au maire de Versailles, ancien élève de l’École normale supérieure et agrégé de philosophie, billet qui m’a un peu agacé – déçu, surtout, j’attendais mieux – et m’a donné le carburant nécessaire pour écrire ce texte entre minuit et deux heures du matin.

Oui, le concept de genre existe. Non, ce n’est pas une théorie. C’est avant tout un objet d’étude, qui, comme tous les objets d’étude, est préalablement construit. Dans ce cas précis, cet objet d’étude est le suivant, dans son sens le plus large : ce que c’est qu’être homme ou femme dans les sociétés humaines, la façon dont est vécue, dans telle ou telle société, la différence et le plus souvent la hiérarchie entre les hommes et les femmes. Ce n’est pas « contestable ». On peut proposer d’autres objets d’étude si on le souhaite. On peut vouloir privilégier d’autres domaines de recherche. Mais non, ce n’est pas « contestable ». Non, il n’est pas question ici d’« hypothèse idéologique ». En littérature, en histoire, en sociologie et dans bien d’autres disciplines, des chercheurs s’intéressent à ce que c’est qu’être homme ou femme, en utilisant différentes approches, avec des présupposés différents. Il n’y a pas à être « pour » ou « contre ». La comparaison avec la lutte des classes n’est donc absolument pas pertinente, de même que le rapprochement entre études de genre et marxisme auquel certains se hasardent.

Non, le concept de genre ne fait pas des différences biologiques des détails insignifiants. La grande prêtresse des études de genre Judith Butler elle-même a écrit un ouvrage intitulé Des corps qui comptent ; elle soutient que le corps signifie toujours au-delà de ce que nous voudrions le voir signifier, elle affirme qu’il y a une réalité corporelle derrière le genre. Quoi de plus faux que d’écrire, comme le fait vigi-gender.fr, que dans « l’idéologie du genre », « notre corps n’a aucune signification » ? Au contraire, les significations du corps humain sont précisément l’un des principaux champs d’application des études de genre. Comment le corps humain est-il vécu, perçu, représenté, quelles normes, quelles contraintes lui sont appliquées en tant que corps d’homme, en tant que corps de femme ? C’est cela, le genre, ou du moins, c’est en grande partie cela.

(Il serait bon, tant que nous y sommes, de ne pas confondre déconstruction et destruction : Derrida et Butler, entre autres, insistent sur ce point à plusieurs reprises. Déconstruire n’est pas détruire. Et quand, en études de genre, on dit de quelque chose que c’est une représentation, un stéréotype, une construction, cela ne veut pas dire que c’est intrinsèquement mauvais : cela veut dire que ça n’est qu’une représentation, un stéréotype, une construction, et pas l’un des cinq piliers de la civilisation occidentale – qui s’effondre, comme nous le savons tous.)

Il y a une différence des sexes, personne ne le nie. Oui, elle existe, mais il faut bien, à un moment donné, qu’elle soit reconnue, qu’elle soit constituée en différence riche de sens, qu’on en ait fait la différence par excellence. Que je sache, on ne traite pas les chevelus différemment des chauves, on ne traite pas les êtres humains dont la peau est noire différemment des êtres humains dont la peau est blanche – pardonnez-moi ce trait d’ironie. Oui, à l’observation, un corps d’homme et un corps de femme présentent un certain nombre de différences. Personne ne le nie. Faut-il construire sur ces différences un ordre social, attribuer tel rôle aux uns, tel rôle aux autres ? Ce n’est pas vraiment la question : ces représentations qui nous environnent nous préexistent, nous ne naissons pas sur une tabula rasa. Mais est-il absolument nécessaire que ces rôles soient imposés par la violence, par le contrôle social, par la loi ? J’en doute. Sommes-nous voués à reproduire l’ordre social et les rôles sociaux que nous avons trouvé à notre naissance ? De toute évidence, non. Ni nos parents, ni nos grands-parents ne les ont reproduits exactement, et nous-mêmes ne les reproduisons pas non plus exactement.

Que tous les membres du gouvernement n’aient pas une parfaite maîtrise des questions de genre, c’est certain. Les déclarations pour le moins floues, sinon contradictoires de plusieurs d’entre eux en attestent. Plusieurs parlent à tort et à travers de « théorie du genre », tantôt pour s’en revendiquer, tantôt s’en démarquer, faisant hurler, à chaque fois, aussi bien les sceptiques que les convaincus du genre. Au moins, cela a l’avantage d’ôter toute crédibilité à l’hypothèse d’un grand complot du genre, dont les initiés présideraient en ce moment aux destinées de l’État.

À défaut de complot, il est tout à fait probable que certains membres du gouvernement aient été, à un moment donné de leur vie, sensibilisés, à la suite de telle ou telle expérience, de telle ou telle rencontre, à l’enjeu que représente le genre. Les études de genre tendent à nous faire prendre conscience d’une chose : les représentations de genre font peser une violence sur de nombreux êtres humains. Sur à peu près tout le monde, en fait : en général, l’homme qui ne veut pas être homme comme la société voudrait qu’il le soit, la femme qui ne veut pas être femme comme la société voudrait qu’elle le soit. En particulier, les homosexuels, les transsexuels, et bien d’autres.

Ceux qui dissertent sur le nihilisme, l’idéalisme, la volonté de toute-puissance qui se cacheraient derrière le genre savent-ils vraiment de quoi ils parlent ? Savent-ils la violence qui pèse sur les personnes qui s’affirment homosexuelles, ou même sur celles qui sont soupçonnées de ne pas être exclusivement hétérosexuelles ? Savent-ils la violence qui pèse sur les personnes qui se travestissent, qui entreprennent un changement d’identité sexuelle, sur celles qui sont soupçonnées de l’être ? Savent-ils, dans d’autres sociétés que la nôtre, mais aussi dans la nôtre à un moindre degré, la violence qui pèse sur une femme, sur un homme qui ne voudrait pas se marier ? Sur une femme qui ne voudrait pas engendrer ? Nous parlons de vies humaines, nous ne parlons pas d’apprentis sorciers pressés de mettre en application leurs dernières lubies.

La préoccupation la plus vive que je discerne en arrière-plan des études de genre, et en particulier des travaux de Judith Butler que je connais moins mal que d’autres, c’est celle de rendre vivables des vies qui ne le sont pas, ou si peu, ou si difficilement, de rendre plus digne les vies qui sont jugées indignes. Oui, c’est une préoccupation politique, ou du moins qui doit se traduire en termes politiques. J’ai beau chercher, je ne vois vraiment pas ce que cela a d’inquiétant. Cet agenda peut se traduire de diverses formes.

1. Dans l’enseignement scolaire, consacrer quelques heures parmi des milliers à mettre en évidence la diversité des choix que peut faire un homme ou une femme. Nous vivons en société, il n’est ni extravagant ni totalitaire d’expliquer à des enfants qu’il y a autour d’eux des personnes qui ne vivent pas comme leurs parents et qui n’en sont pas moins respectables. Il n’est ni extravagant ni totalitaire d’expliquer à des enfants que leurs opportunités sont plus larges qu’ils ne le croient, s’ils osent s’en saisir, et si bien entendu la société se donne les moyens de les leur rendre accessibles – ou tout au moins de les leur laisser accessibles. Les enfants n’appartiennent ni à leurs parents, ni à l’État, ni à qui que ce soit. Ce n’est pas en leur disant, au lycée, que la façon dont ils se vivent homme ou femme est en grande partie la conséquence de représentations sociales sur lesquelles ils peuvent influer que nous allons les désaxer. Nous n’allons pas les perturber en leur disant, dès le plus jeune âge, que les femmes peuvent être astronautes, les hommes fleuristes, que si Clotaire s’est moqué d’Agnan parce qu’il avait mis du vernis à ongles, hé ben Clotaire est rien qu’un gros débile et Agnan fait ce qu’il veut s’il trouve ça joli, même si rien n’empêche la maîtresse de dire discrètement à Agnan qu’il y a beaucoup de gros débiles comme Clotaire et que donc en l’état actuel de la société il vaut peut-être mieux qu’il évite de mettre du vernis à ongles, du moins quand il vient à l’école.

2. Créer un cadre légal pour les relations stables entre deux personnes de même sexe, comme il en existe un pour celles entre deux personnes de sexe différent. Je ne crois pas que qui que ce soit entende contester la fécondité de la différence sexuelle. Mais en quoi cette fécondité exclut-elle que des personnes de même sexe soient, à leur manière, fécondes ? Qu’on remette en cause la procréation médicalement assistée ou la gestation pour autrui, ma foi, pourquoi pas. Je suis le premier à trouver pour le moins préoccupant qu’on entasse les embryons congelés et à juger extrêmement problématique la gestation pour autrui, qu’elle soit altruiste ou rémunérée. Mais pourquoi avoir fait croire, pourquoi continuer de faire croire que ces deux questions sont liées à celle du mariage pour tous, quand la procréation médicalement assistée, y compris hétérozygote, est pratiquée depuis trente ans, quand la gestation pour autrui concerne principalement des couples hétérosexuels, quand la Louisiane vote, en juin dernier, la restriction de la gestation pour autrui aux seuls couples hétérosexuels ? C’est de l’escroquerie pure et simple.

3. Revaloriser les aides dont bénéficient les femmes élevant seules leurs enfants (qui constituent l’écrasante majorité des parents célibataires) et victimes d’abandon de famille. C’est un gouvernement socialiste qui vient de faire adopter cette mesure – que j’ai – mais il y a très longtemps peut-être, ou bien il était tard, ou bien j’avais bu – entendu prôner des centaines de fois par des catholiques se situant à droite de l’échiquier politique, au cours de discussion sur l’avortement.

4. Rééquilibrer le congé parental entre les deux conjoints. Exalter le père qui gagne de quoi faire vivre sa famille et la femme qui prend un congé parental de trois ans comme le fait M. Bellamy dans son billet, pourquoi pas ; simplement, il se trouve que tout le monde ne souhaite pas procéder ainsi. Il y a aujourd’hui des femmes dont les revenus sont supérieurs à ceux de leurs conjoints. Il y a aujourd’hui des hommes qui souhaitent pouvoir s’arrêter de travailler pour s’occuper de leurs enfants. Non, un père et une mère ne jouent pas exactement le même rôle. D’une part c’est la mère qui accouche, et qui peut allaiter si elle le souhaite. D’autre part, dans la plupart des couples, l’un et l’autre jouent un rôle différent vis-à-vis de l’enfant, avec des variations infinies d’une famille à l’autre. Et donc ? Comment passe-t-on de cette affirmation à la conclusion abrupte selon laquelle l’État doit encourager l’un à rester à la maison et l’autre à travailler ? Je croyais qu’une des solutions à la crise de la famille était que les pères consacrent plus de temps à l’éducation des enfants et aux soins du ménage ? J’ai dû rêver.

Je suis loin d’être un enthousiaste du gouvernement actuel, dont beaucoup d’orientations – loin du genre – m’inquiètent. Mais non, j’ai beau faire, rien de tout cela ne m’effraie. La façon dont ces mesures sont présentées est souvent insupportable, je le reconnais sans peine. On nous vend à grand renfort de tambour des ruptures civilisationnelles ; on ferait mieux de faire adopter discrètement de simples mesures de justice. M. Peillon se prend pour le petit père Combes ; Mme Taubira nous gratifie de ses tirades césairo-hugoliennes. C’est un peu fatigant, je l’admets. Il y a dans une part non négligeable de la classe politique française un exaspérant laïcisme bas-du-front : me risquerai-je à rappeler que la laïcité consiste à traiter la religion comme les autres domaines de l’activité humaine, ni plus, ni moins, et non à exclure la religion de l’espace public ? Je m’y risque. Dans ce contexte, je comprends que beaucoup de catholiques se sentent méprisés ou exclus.

Aux uns, donc : qu’on mette sur le dos de lois récentes des évolutions sociales profondes et anciennes, c’est regrettable, mais enfin, ainsi va la vie politique en démocratie. Qu’on confonde les causes des problèmes et leurs remèdes, c’est plus grave. Ceux qui proposent de renforcer les rôles traditionnels – encore faudrait-il se mettre d’accord sur la tradition de référence – de l’homme et de la femme pour remédier à la « crise de la famille » me font penser à ceux qui proposent de revenir à la théologie et à la liturgie en vogue avant le concile Vatican II pour remédier à la « crise de l’Église ». (Autant dire qu’ils me font bien rigoler.) Non que ce qui existait avant soit intrinsèquement pervers : simplement, mettons le vin nouveau dans des outres neuves. Et n’ayons pas peur. Ou du moins, ne nous trompons pas de peur.

Aux autres : si nous nous plaçons sur le terrain de la vie « vivable », comme j’ai essayé de le faire ici, les catholiques ont, non pas des leçons, mais des exemples à donner, que ce soit dans l’accueil des personnes lourdement handicapées, les soins palliatifs, l’attention apportée aux migrants, la meilleure façon de contribuer au développement des pays les plus pauvres, et mille autres sujets. Il ne serait peut-être pas tout à fait idiot de prêter attention à ce qu’ils ont à dire. Ce n’est pas parce qu’une partie de l’Église se révèle bouchée à l’émeri lorsqu’on aborde deux ou trois questions de société qu’il faut nous enfermer dans votre petite boîte étiquetée « fascisto-intégristes ». Merci d’avance.

Beaucoup plus que des semences

« Le substrat chrétien de certains peuples – surtout occidentaux – est une réalité vivante. Nous trouvons là, surtout chez les personnes qui sont dans le besoin, une réserve morale qui garde les valeurs d’un authentique humanisme chrétien. Un regard de foi sur la réalité ne peut oublier de reconnaître ce que sème l’Esprit Saint. Cela signifierait ne pas avoir confiance dans son action libre et généreuse, penser qu’il n’y a pas d’authentiques valeurs chrétiennes là où une grande partie de la population a reçu le Baptême et exprime sa foi et sa solidarité fraternelle de multiples manières. Il faut reconnaître là beaucoup plus que des « semences du Verbe », étant donné qu’il s’agit d’une foi catholique authentique avec des modalités propres d’expressions et d’appartenance à l’Église. Il n’est pas bien d’ignorer l’importance décisive que revêt une culture marquée par la foi, parce que cette culture évangélisée, au-delà de ses limites, a beaucoup plus de ressources qu’une simple somme de croyants placés devant les attaques du sécularisme actuel. Une culture populaire évangélisée contient des valeurs de foi et de solidarité qui peuvent provoquer le développement d’une société plus juste et croyante, et possède une sagesse propre qu’il faut savoir reconnaître avec un regard plein de reconnaissance. »

François, exhortation apostolique Evangelii Gaudium, novembre 2013.

Nous voulons Dieu

Tout ce qui pouvait se dire de prières était noyé dans des cantiques d’enfants.

Un court répertoire de six ou sept airs faisait le tour de l’année liturgique. Aux fêtes de la Sainte Vierge, quatre-vingts galopins, sur une mélodie curieusement mélancolique et désenchantée, assuraient qu’ils iraient « la voir un jour. Un jour dans la Patri-i-e ». Puis ils se consolaient subitement sur la note finale. Cette mystique langueur confiée à ces gosiers ressemblait à de l’essence de rose versée dans des seaux de fer-blanc.

Mais d’autres airs, plus mâles, revenaient tous les dimanches, précédés de références et d’introductions. « Prenez page 145. Nous voulons Dieu », criait l’abbé.

Il avait juste le temps d’ouvrir les vannes et de sauter en arrière. Une cataracte sonore déferlait dans l’Abbatiale.

Chants rugueux et jeunets d’une, rusticité pleine d’enfance, leurs sons crus semblaient la matière première, solide et de bonne qualité, dans laquelle, plus tard, on ferait des voix. Une musique d’enfant de troupe courait partout, mordait partout, prenait son élan et sautait aux clefs de voûte en quatre coups de talon. À ce zénith, elle tournait vers tous les secteurs de l’horizon un petit visage brutal et résolu. Elle lançait des défis : « Nous voulons Dieu, c’est notre Pè… re », laissait une seconde pour répondre et brandissait des flammes orange. Aucun ennemi ne se présentant, elle retombait d’un seul bond sur le sol, victorieuse et démobilisée, criait : « Nous voulons Dieu, c’est notre Roi », et expirait dans son triomphe.

Augustin suivait malgré lui le foisonnement de ces jeux sauvages. Ils encombraient la messe du Confiteor à l’Épître, s’interrompaient à l’Évangile, lâchaient une nouvelle volée après le sermon pour enfants : « Fermez vos livres, croisez les bras ! » L’heure du recueillement commençait enfin à l’Élévation, continuait au Pater, s’affirmait au Domine non sum. Les enfants pouvaient reprendre leurs chants, l’orgue donner ses mesures pour rien, les abbés crier des numéros de pages, rien ne troublait, pour Augustin, la solitude enfin reconquise. Toute cette messe de patronage bruissait autour de son cœur comme pluie de nuit sur des vitres.

C’était le moment des « Actes » avant la communion. D’effrayantes audaces métaphysiques, sous leur onction fénelonienne, circulaient incognito, les yeux baissés, vêtues de lin. Des petits garçons d’une simplicité docile répétaient par cœur des thèses transcendantes mises à la portée de petits garçons. En vérité, je vous le dis, si vous n’êtes comme l’un de ces petits…

Joseph Malègue, Augustin ou le Maître est là, Spes, 1933, p. 66-67

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Pour ceux qui voudraient écouter le cantique en question.

Douze propositions sur l’Église et les unions homosexuelles

Kim Fabricius est un théologien réformé, ministre du culte à Swansea (Pays de Galles). Doué d’un talent certain pour la vulgarisation, il est l’auteur de plusieurs séries de « propositions », dont l’une porte sur les unions homosexuelles dans l’Église. Il me semble que ce texte est une remarquable synthèse ce qu’on peut dire aujourd’hui de l’homosexualité d’un point de vue chrétien, et qu’il est du plus grand intérêt pour les chrétiens francophones en raison des débats en cours, dans différents pays comme au sein de l’Église. Je l’ai donc traduit – avec l’accord de l’auteur, que je remercie. Merci à C. pour sa relecture attentive. Bonne lecture !

Douze propositions sur les relations homosexuelles et l’Église

1. Disons tout d’abord que la question des relations homosexuelles et de l’Église est une question de vérité avant d’être une question de morale ou de discipline. L’interprétation que l’Église fait de l’écriture est-elle vraie ? L’enseignement traditionnel de l’Église est-il vrai ? Si ni l’un ni l’autre ne sont vrais, ils doivent s’effacer, sinon la foi de l’Église deviendrait une mauvaise foi. Comme le disait Milton1, « la coutume sans la vérité n’est qu’une vieille erreur ». J’ajoute autre chose par anticipation : d’après Jésus, la vérité nous rendra libre (Jean 8, 32) ; Flannery O’Connor ajoute que « la vérité nous rendra étranges ». Mais avant d’en dire plus, nous devons savoir de quoi nous parlons. Dans la plupart des discussions sur la sexualité humaine, nous parlons à l’autre plutôt qu’avec lui ; en fait, toute discussion sur la sexualité est un quiproquo.

2. Je pars du principe que l’homosexualité – en tout cas, l’homosexualité dont je parle – est quelque chose de donné, et non un choix de vie ; une disposition qui a été reconnue, et non adoptée ; une condition aussi « normale » que le fait d’être gaucher, ou l’hétérosexualité (qu’on soit hétérosexuel par nature ou par éducation, c’est une question ouverte au débat, mais sans pertinence du point de vue moral). Je pars également d’une compréhension de la sexualité humaine qui ne met pas la génitalité au centre, mais où l’amitié, l’intimité et la joie sont aussi importants que la libido, et dans laquelle les actes sexuels eux-mêmes sont symboliques autant que physiques. Je n’ai pas besoin de préciser que l’argument « beurk » utilisée dans certaines polémiques n’a pas sa place dans une discussion rationnelle, et que le discours sur la « maladie » et le « traitement » est répugnant et traduit une ignorance. Fondamentalement, l’homosexualité, c’est ce que l’on est, et non ce que l’on fait, encore moins ce que l’on fait au lit. Il s’agit de décrire, mais aussi de prescrire : je parle ici de relations responsables, aimantes, fidèles ; je ne parle pas de promiscuité ou d’exploitation sexuelle, ni de relations éphémères.

3. Qu’en est-il de la Bible ? Telle est la question primordiale pour un protestant. Les réponses qui commencent par « la Bible dit que » sont désespérément inadéquates et irresponsables. Il nous faut cependant examiner des textes spécifiques, et reconnaître qu’ils condamnent universellement les pratiques homosexuelles. Les arguments tirés du silence d’un texte, du type « regardez la relation entre David et Jonathan », ou « notez que Jésus n’a pas condamné la relation entre le centurion et son serviteur » sont un signe de désespoir exégétique. Il faut reconnaître le « non » pur et simple de la Bible. Mais « non » à quoi ? Il y a en effet un axiome fondamental en herméneutique : « Pour que des textes bibliques portant sur une question d’ordre social ou moral puissent être compris comme Parole de Dieu pour nous aujourd’hui, deux conditions au moins doivent être respectées. D’une part, il faut qu’il y ait une ressemblance entre la situation, l’institution, la pratique ou l’attitude actuelle et celle d’autrefois, et que cette ressemblance soit suffisante pour que nous puissions dire que dans un certain sens, le texte parle bien du sujet qui nous intéresse aujourd’hui. D’autre part, nous devons être en mesure de montrer qu’il y a, à l’œuvre dans ces textes, un principe sous-jacent qui soit en accord avec la foi biblique prise dans son ensemble, et non contredit par des expériences ou interprétations ultérieures » (Walter Houston2).

4. La première condition n’est pas respectée. La Bible ne dit rien de l’orientation homosexuelle, ou des relations homosexuelles telles que définies dans la proposition 2. Dans l’Ancien Testament, on trouve deux récits – Loth et sa fille (Genèse 19), le Lévite et sa concubine (Juges 19) – dans lesquels il est question de viol en réunion, tandis que lorsque le code de sainteté du Lévitique interdit l’homosexualité (18, 22 et 20,13), il est question de pureté rituelle dans un cas, de domination masculine (l’homme ne traitera pas un autre homme comme on traite une femme) dans l’autre. Le souci de pureté n’est pas entièrement anachronique, mais comme Walter Brueggemann3 le fait remarquer, en dernier recours, la justice l’emporte sur la pureté.

5. Les tentatives visant à fonder une anthropologie de l’hétérosexualité sur les deux premiers chapitres de la Genèse sont déjà plus pertinentes. Cependant, malgré mon vif intérêt pour une compréhension de l’imago Dei en termes relationnels et sociaux, cette lecture de Genèse 1, 16-28 pose de réels problèmes exégétiques, en particulier si on lit ce texte dans une perspective christologique. De même que dans Genèse 2, il y a une raison étiologique assez évidente au fait qu’un homme et une femme soient à l’origine de la race humaine, laquelle n’a rien à voir avec une hétérosexualité « obligatoire ». Il y a beaucoup à dire au sujet d’Adam et Ève, mais pas grand-chose à tirer du fait qu’ils ne soient pas Adam et Steve ; et de nombreux autres passages de la Bible nous dissuadent de considérer la sexualité reproductive comme une norme. Enfin, quand ce sujet est traité, les références à l’Ancien Testament font généralement l’impasse sur les livres sapientiaux, qui mettent l’accent sur l’observation du monde comme moyen de connaître Dieu et sa création, suggérant que l’empirisme lui-même est biblique, et que les découvertes scientifiques ont toute leur place dans la discussion.

6. Dans le Nouveau Testament, les Évangiles ne disent pas un mot de l’homosexualité. Restent trois références dans les textes pauliniens (Jude 7 n’est pas pertinent, cf. Genèse 19). La condamnation portée en 1 Corinthiens 6, 9-10 et 1 Timothée 1, 8-11 dépend de la traduction de deux mots obscurs (malakoi et arsenokoitai), mais admettons qu’ils fassent références à des relations homosexuelles. Le sujet est indiscutablement traité dans Romains 1, 18 et suivants, sans doute le passage le plus en rapport avec les relations homosexuelles chez saint Paul. Quoique…

7. Il faut au moins faire remarquer que Paul utilise la rhétorique du déshonneur et de la honte, plutôt que celle du péché, pour décrire des relations entre hommes. Ces dernières ne sont, quoi qu’il en soit, qu’un cas spécifique de la distorsion universelle du désir qui est entrée dans monde à la suite du premier péché d’idolâtrie. Romains 1, 26 est un verset intéressant : on y voit généralement une allusion au lesbianisme (ce serait le seul passage de la Bible à y faire référence), mais les Pères de l’Église jusqu’à Jean Chrysostome, Augustin inclus, estimaient que Paul évoquait la sodomie entre homme et femme. Voilà qui nous invite à être prudents quand on parle du sens « évident » d’un texte ! Il y a également la question de la fonction rhétorique de Romains 1, 18 et suivants (ou plutôt de Romains 1, 18 – 2, 5). Comme James Alison4 le fait remarquer, l’argumentation de Paul condamne les pratiques sexuelles des païens – pourquoi ? – pour « préparer [son public judéo-chrétien] à une chute, avant de donner le coup de grâce » (Romains 2, 1) de sorte que « cette référence ne peut être utilisée pour légitimer quelque jugement que ce soit sur les comportements homosexuels sans faire gravement violence au texte5 ».

8. Il est plus pertinent de s’interroger sur la nature des relations homosexuelles qui sont condamnées. S’agit-il des relations définies dans la proposition 2 ? Et par conséquent, la première condition de l’axiome herméneutique donné dans la proposition 3 est-elle satisfaite ? Aux deux questions, la réponse est non. Les relations homosexuelles « hellénistiques » que Paul condamne, s’il ne s’agit pas de formes de prostitution sacrée, sont nécessairement asymétriques en termes d’âge, de statut et de pouvoir (la forme approuvée par la société d’alors étant la pédérastie) ; elles ouvrent sur l’exploitation et sont intrinsèquement transitoires. Comme le dit Rowan Williams en commentant la première épître aux Romains : « ne faudrait-il pas se demander s’il est possible de présenter la rébellion consciente et la voracité sans discernement comme des explications plausibles de l’essence du « comportement homosexuel », a fortiori celle de l’essence du désir homosexuel – comme le font certains autour de nous en ce moment6 ? » – et à plus forte raison, au sein de l’Église.

9. Résumant la contribution des textes de l’Ancien et du Nouveau Testament au débat contemporain sur l’homosexualité, le regretté Gareth Moore7 disait : « Dans la mesure où nous pouvons les comprendre, ils ne parlent pas du tout de la même chose, ils ne condamnent pas du tout la même chose, et ils ne condamnent pas ce dont ils parlent pour les mêmes raisons. Plus important, tous ne condamnent pas les comportements homosexuels, et aucun ne condamne clairement les relations homosexuelles ou les comportements dont il est question dans le débat qui a cours en ce moment au sein du christianisme ».

10. Au contraire des protestants, les catholiques appréhendent la question des relations homosexuelles indirectement à travers la Bible, mais aussi directement à travers la tradition interprétée par le magistère. Ils font notamment appel à la « loi naturelle » des normes d’existence et des règles d’action connaissables indépendamment de la révélation, à travers l’expérience ordinaire et la raison pratique. Le pluralisme culturel et la perspective post-critique à propos de la construction sociale de la réalité ont radicalement remis en cause le concept de loi naturelle. Cependant, dans ses propres termes, la condamnation des relations homosexuelles sur la base de la loi naturelle est en elle-même contingente. Thomas d’Aquin lui-même admettait que la loi naturelle pouvait ne pas être immuable, et que certains jugements spécifiques pouvaient évoluer. Les livres sapientiaux nous montrent qu’une approche empirique est indispensable. On se souvient du conseil que donnait Wittgenstein : « Ne pensez pas, regardez ! » Et quand on regarde les gays et les lesbiennes, que voit-on ? Voit-on des hétérosexuels défectueux, soumis à une inclination « objectivement désordonnée » menant à un comportement « intrinsèquement mauvais » ? Qui en fait l’expérience ? Quelles sont ses preuves ?

11. De mon point de vue, en suivant la trajectoire biblique (cf. le « principe sous-jacent », seconde condition de l’axiome herméneutique énoncé dans la proposition 3) d’une intégration toujours plus grande de personnes autrefois marginalisées (les païens, les femmes, les Noirs), ce n’est qu’une question de temps avant que la liste soit étendue aux personnes homosexuelles. Théologiquement parlant, il ne s’agit pas de « droits », ou même de justice et d’émancipation (le discours du social-libéralisme), il s’agit de grâce divine et d’ontologie humaine et ecclésiale. Les problèmes que nous devons démêler incluent l’herméneutique biblique (en particulier s’agissant de l’usage prescriptif de l’Écriture dans l’éthique chrétienne et de la regula caritatis d’Augustin), les preuves empiriques et l’expérience personnelle. J’ai vu de mes propres yeux les certitudes, les caricatures, les phobies de certains chrétiens fondre à la chaleur de rencontres avec des personnes gaies et lesbiennes, et – ce qui est essentiel – à la vue de leur sainteté de leurs charismes. Le paradigme biblique est l’histoire de la conversion de Corneille (Actes, 10) – qui est bien entendu, en fait, l’histoire de la conversion de Pierre lui-même, un moment de stupéfaction devant la « superbe surprise de la vérité » (Emily Dickinson), un événement qui a renvoyé l’Église primitive à la Torah et à la tradition, avec l’assurance que l’Esprit-Saint la guiderait vers de nouvelles stratégies heuristiques de lecture et d’interprétation.

12. Pour l’ensemble des chrétiens d’aujourd’hui et de demain, la question doit sans doute être celle-ci : comment, en tant que créatures incarnées et sexuées, vivons-nous dans la vérité et témoignons-nous du Christ ? « Vivre dans la vérité » : agir, non pas conformément à la loi, qu’elle soit biblique ou ecclésiastique, non pas en fonction de nos sentiments personnels, mais en suivant la vérité qui doit en fin de compte mener au Christ, en refusant d’être complices de conspirations visant à dissimuler ou à tromper, en particulier en contexte clérical. Et « témoigner du Christ » : en tant que pécheurs pardonnés ne pouvant prétendre à l’infaillibilité, sans juger ni mépriser, sans chercher à marquer des points contre des opposants ou à les rejeter dans un coin, a fortiori sans les tyranniser, sans les exclure de l’église, sans les diaboliser. Au milieu des décombres de la dissonance cognitive engendrée par le glissement de plaques tectoniques, les pierres avec lesquelles nous construirons l’avenir seront l’écoute attentive des discours des uns et des autres8, la patience et la persévérance, car (pour citer la fin du poème d’Emily Dickinson) : « La Vérité doit éblouir peu à peu / Faute de quoi elle aveuglerait tous les hommes ». Nous découvrirons certainement de quoi est faite l’Église, si nous, chrétiens, mettons vraiment notre confiance dans l’Esprit-Saint, si nous sommes artisans de paix, et si nous vivons dans l’espérance.

1 [Toutes les notes sont du traducteur.] Et Cyprien de Carthage avant lui (Lettre 74).

2 Professeur de théologie au Mansfield College d’Oxford.

3 Théologien américain, 1933 – .

4 Théologien américain, 1959 – .

5 James Alison, Undergoing God, Continuum, 2006, p. 138.

6 Rowan Williams, « Knowing myself in Christ », dans Timothy Bradshaw (dir.), The Way Forward ? Christian Voices on Homosexuality and the Church, Eerdmans, 2003. Comme l’auteur du présent article, Rowan Williams se demande si l’homosexualité contemporaine et celle évoquée par saint Paul sont bien des phénomènes semblables.

7 Théologien britannique, auteur, entre autres, de A Question of Truth : Christianity and Homosexuality.

8 L’auteur du présent texte cite une formule de Nelle Morton qui a fait florès parmi les féministes chrétiennes américaines, « hearing one another to speech ».

Église catholique et mariage pour tous : quel bilan ? (1) – Le regard missionnaire

Il y un an à peu près commençait ce qu’il est convenu d’appeler un « débat » sur la loi ouvrant le mariage aux couples de personnes de même sexe. L’Église catholique y a pris une part active, au travers de toute sorte de canaux : évêques, baptisés militants dans l’un ou l’autre camp, associations confessionnelles ou assimilées, médias confessionnels ou assimilés, etc. Catholique pratiquant, issu d’une famille de sensibilité conservatrice, engagé dans l’Église, vivant à Paris, je peux en témoigner : ce sujet a occupé une place très importante dans la vie de l’Église ces douze derniers mois. Il me semble important de le reconnaître, de ne pas escamoter cette réalité sous de faux prétextes, comme le caractère aconfessionnel des manifestations dites pour tous, ou le rôle assez restreint qu’a joué le clergé dans l’activisme anti-mariage dit pour tous – voilà, j’ai précisé « dites » et « dit » pour ne vexer personne, dorénavant je ne prendrai plus cette précaution. J’ai entendu des allusions plus ou moins directes au mariage pour tous dans à peu près la moitié des homélies dominicales que j’ai eu l’occasion d’entendre, et des appels très explicites à s’engager contre le projet de loi. Au sein de mon entourage catholique, familial comme amical, le mariage pour tous a été le sujet d’actualité no. 1 pendant un an, et a mobilisé beaucoup d’énergies.

Donc, comme je le disais, ce sujet a occupé une place très importante dans la vie de l’Église ces douze derniers mois. Il ne faut pas se le cacher. Il faut en parler, et même essayer d’en tirer des conclusions, d’identifier des pistes pour l’avenir. L’objectif de ces billets n’est pas de rejouer ou de relancer un débat qui, je crois, commence à nous taper sérieusement sur le système, à tous. Mais ces quelques mois ont été l’occasion de nombreuses découvertes ou redécouvertes : tâchons de leur donner un nom.

1. Si je peux me permettre de commencer par une chose qui m’interpelle au niveau de mon vécu : un des événements qui m’a le plus choqués au cours de ces douze mois est une homélie entendue un jour de manifestation dans une paroisse du XVIIe arrondissement de Paris. Le prêtre appelait au respect du « bon sens ». Oh, je sais, on me dira qu’il avait sûrement de très bonnes intentions, qu’il ne voulait pas dire ça, que c’est plus compliqué que ça et que le « bon sens » a sa valeur, etc. Il n’empêche, quand on vient à dire des choses pareilles, c’est qu’il y a un problème, et ce fameux « bon sens » est très souvent revenu dans les nombreuses discussions que j’ai eues au sujet de mariage pour tous. Or il me semble qu’un chrétien ne devrait rien avoir à faire du « bon sens », ou plutôt si, justement, s’en méfier comme de la peste. D’une part, l’autre camp recourt au même argument : le bon sens étant la chose du monde la mieux partagée, il souffle à l’oreille d’une bonne moitié de nos concitoyens que deux hommes, deux femmes, ou un homme et une femme qui veulent vivre ensemble doivent, en droit, être traités de la même manière. Mais d’autre part, et surtout, si ce brave homme a cru bon de faire appel au « bon sens », c’est parce que dans la société française actuelle, pour des raisons historiques et sociologiques sur lesquelles je ne m’étendrai pas, il y a collusion entre conservatisme politique et social et catholicisme. Il me semble qu’il faut oser le dire, y compris au sein de l’Église, il me semble que les catholiques doivent accepter de l’entendre, et il me semble que cette collusion est un problème.

Entendons-nous bien, il ne s’agit pas d’accepter béatement toute innovation, tout ce que certains présentent comme un progrès. Mais que je sache, être chrétien n’implique pas de chercher à prolonger les usages d’un passé plus ou moins idéalisé en les hypostasiant sous l’apparence de ce si commode « bon sens ». Je me suis laissé dire que le Christ avait indiqué très clairement que pas mal de pratiques sociales en vogue à son époque étaient bonnes à jeter, de la réprobation liée à certaines maladies (Jean 9, 1-12), à la répudiation (Marc 10, 1-12), et j’en passe. Je ne sais pas ce que le Christ en aurait dit, mais après avoir relu les Évangiles, il me semble raisonnable de penser que s’il était tombé sur un pharisien ou un sadducéen apôtre du « bon sens », ç’aurait été un jour à « sépulcres blanchis », « engeance de vipères », renversement de tables et autres coups de fouet ès-temple.

Au cours d’une discussion informelle, j’ai entendu un autre prêtre – un de ces jeunes prêtres urbains que presque tout le monde trouve cools, qui, de fait, est assez cool dans son genre, et pour lequel j’ai beaucoup d’estime en dépit de nos divergences – me dire que la gêne ressentie face à un couple de personnes de sexe se manifestant de l’affection en public montrait bien « qu’il y avait un problème ». Après tout, pourquoi pas. Mais voyons voir. Il y a un siècle, un couple de personne de sexe différent se manifestant de l’affection en public mettait tout le monde mal à l’aise. Il y a cinquante ans, deux personnes d’une couleur de peau différente s’embrassant dans la rue mettaient tout le monde mal à l’aise ; sentiment que certains d’entre nous, notamment parmi les plus âgés, ressentent encore aujourd’hui. Venons-en aux confidences : l’auteur de ces lignes, qui plaide pour que l’Église réétudie sérieusement la question de l’homosexualité et se montre plus ouverte à des unions entre personnes de même sexe, est mal à l’aise face à deux personnes de même sexe qui se manifestent de l’affection en public. Mais où est-il dit dans l’Évangile que nos gênes et nos répulsions instinctives doivent servir de socle à notre vision du monde, et de critères pour l’établissement de normes morales et juridiques ?

Plus généralement, j’ai eu l’impression, au cours de nombreuses discussions avec des catholiques impliqués à différents niveaux dans la manif pour tous et dans d’autres initiatives allant dans le même sens, qu’au fond, ce n’était pas le sort des pauvres enfants confiés à un couple de personnes du même sexe qui les inquiétait, mais le sort de leur modèle de société. (En fait, autant le dire, j’ai eu cette impression à chaque fois que j’ai eu ce genre de discussion.) Hein ? On veut nous mettre sur le même plan que ces gens-là ? Jamais ! On veut remettre en cause l’excellence de notre modèle de société ? On veut que nos enfants puissent envisager de faire d’autres choix que ceux que nous avons déjà faits pour eux ? Plutôt mourir.

(Mais où diable veut-il en venir ? Il nous avait promis de ne pas rejouer le débat, on y retourne tout droit). Où je veux en venir ? À ceci. Sans rentrer dans le débat sur la loi qui est ici en cause, il me semble que les catholiques qui s’y opposent, ceux qui y sont indifférents comme ceux qui la soutiennent peuvent tomber d’accord sur quelque chose. Il y a un problème dans le rapport que les catholiques occidentaux entretiennent avec la société dans laquelle ils vivent. Du fait de notre histoire, et aussi de notre sociologie, nous sommes marqués par une vision du monde qui ne me paraît pas tout à fait erronée, mais qui nous rend presque incapables de porter sur la société et sur nous-mêmes un regard missionnaire. Beaucoup de catholiques sont obsédés par la préservation de ce qui, au sein de la société occidentale, leur apparaît comme le résultat chèrement acquis de deux mille ans de christianisation. À l’instar de syndicats défendant les acquis sociaux, ceux qui sont descendus dans la rue ces derniers mois auraient défendu les acquis chrétiens. Bien évidemment, les chrétiens ont tendance à identifier leur propre mode de vie avec celui de cette « société chrétienne » qu’ils croient défendre. C’est ici que ce « regard missionnaire » pourrait utilement intervenir.

Quand les missionnaire débarquaient en Haute-Volta/dans le Nord-Tonkin – avant d’entrer au service de la France et de son Empire colonial, l’auteur de ces lignes avait commencé une spécialisation en histoire missionnaire -, se posait tout un tas de questions gravitant autour d’une question centrale : comment faire connaître le Christ à ces gens dont je ne sais rien – sinon quelques remarques glanées par un confrère prêtre mort martyr il y un demi-siècle et un lexique mường/mooré-français de cent vingt mots gentiment prêté par un trafiquant d’or ou d’ivoire ? Chez les meilleurs d’entre eux, cela donnait une attitude à bien des égards épatante. Une curiosité gloutonne, démesurée pour tout ce qu’ils découvraient, qui en conduisait certains, parfois sans grand bagage universitaire, à réaliser des travaux pionniers en linguistique, en géographie, en ethnologie. Une ouverture formidable à la société qu’ils rencontraient, ce qui n’excluait pas de se montrer implacable quand il s’agissait de distinguer entre ce qui était compatible avec l’Évangile, et ce qui ne l’était pas. (Je sais, il y a aussi eu moins glorieux, mais ce n’est pas le sujet.)

Il me semble qu’il faudrait retrouver quelque chose de cette attitude. Notre société – aussi bien la micro-société catholique que la société française dans son ensemble – n’est pas chrétienne et ne l’a jamais été. Elle est, elle a toujours été à christianiser. Il y a tout un tas de très belles choses en elle, dont une grande partie a incontestablement à voir avec le rôle que le christianisme a joué par le passé. On ne peut pas poser ce regard missionnaire sur tout, tout le temps, j’en conviens, mais si nous essayions tout de même de l’adopter, de temps en temps ? Un missionnaire breton a pu trouver beaux les rituels funéraires des Lobis. Un missionnaire ariégeois a pu s’émerveiller devant la grammaire mbochi. Et les paroissiens de Notre-Dame-des-Armées ne seraient pas capables de trouver belle, voire digne d’être respectée et reconnue, y compris juridiquement, la volonté qu’ont Marcel et Jean-Paul de vivre ensemble fidèlement après avoir fait les quatre cents coups aux temps heureux d’avant le sida ? Et Marie-Christine, animatrice en pastorale à Saint-Pierre-du-Gros-Caillou, ne serait pas en mesure de comprendre que Julie souhaite faire adopter pleinement par sa compagne son enfant, né de père inconnu ? Allons donc. Je suis confiant. Entrons dans l’espérance. Et si nous posons ce regard missionnaire sur nous-mêmes, nous ne sommes pas au bout de nos surprises. Ce texte de Florent Verschelde en donne un bon échantillon.

Je ne sais absolument pas à quoi cette conversion du regard peut mener. Nous verrons bien. Mais il me semble que l’expérience vaut la peine d’être tentée. Si les chrétiens ne sont pas capables de se décentrer de leurs préjugés, de leurs propres choix de vie, pour se rendre sensibles à la beauté des choix de vie de certains de leurs concitoyens, c’est à désespérer. Je m’empresse de dire que les chrétiens ont quelques excuses : l’antichristianisme bas-du-front de toute une partie de la classe politique, de toute une partie du corps social qui vomit à la vue d’un crucifix et trouve ridicule qu’on aille encore à la messe en 2013. Et si le lecteur moyen de Libération s’efforçait, rien qu’une fois, de trouver admirable que Benoît-Marie et Domitille élèvent quatre enfants dont un trisomique ?

En résumé : beaucoup disent qu’un chrétien n’a pas à être de son temps, ils oublient parfois qu’il n’a pas non plus à être d’un autre temps. Beaucoup disent qu’un chrétien n’a pas à être du monde, ils oublient parfois qu’il n’a pas non plus à être de son monde, de son milieu. Une grande partie de nos contemporains identifient christianisme et conservatisme, et ce que nous avons à dire au monde y perd en crédibilité. Il y a là une part d’injustice, mais sachons reconnaître que nous y sommes pour quelque chose.

La prochaine fois, je vous parlerai de théologie de la création, ou d’autre chose, j’y réfléchis encore.

Kierkegaard et François, même combat ?

« Partout où il semble, où l’on admet qu’il y ait une chrétienté établie, on est en présence d’une tentative pour constituer une Église triomphante, même si l’on n’emploie pas ce mot, car l’Église militante est en devenir, tandis qu’une chrétienté établie ne devient pas, elle est. » (L’École du christianisme)

« Pour que le christianisme ordinaire, officiel de ce pays puisse prétendre à quelque rapport simplement vrai au christianisme du Nouveau Testament il lui faut, d’abord, reconnaître sans restriction, avec toute l’honnêteté et la solennité possibles, la distance qui le sépare du Nouveau Testament, sans qu’on puisse vraiment le qualifier de tentative pour s’en rapprocher. » (« Une thèse, une seule »)

« Et pour dire un mot à mon sujet : je ne suis pas, comme notre époque l’exige peut-être, un réformateur, je ne le suis en aucune manière et pas davantage un esprit profond adonné à la spéculation, un voyant, un prophète, non, je suis – avec votre permission – je suis un policier de talent comme il y en a peu. » (« Une thèse, une seule »)

« Gardez-vous de ceux qui aiment se promener en robes longues ! » (L’Instant, n° 5).

« Dans la somptueuse cathédrale voici paraître le Très Révérend et Très Vénérable prédicateur secret et général de la Cour, le favori, l’élu du grand monde ; il paraît devant un cercle choisi d’une élite choisie et il prêche avec émotion sur ce texte qu’il a lui-même choisi : « Dieu a choisi ce qui est humble et méprisé dans le monde » – et personne ne rit ! » (L’Instant n° 6, « Pointes acérées », 2, p. 199).

« « – L’apôtre Paul avait-il quelque fonction ? » Non, Paul n’en avait pas. « « Alors, gagnait-il beaucoup d’argent d’autre façon ? » Non, il ne gagnait pas d’argent, en aucune façon. « Était-il du moins marié ? » Non, il n’était pas marié. « Mais alors, Paul n’était pas un homme sérieux ? » Non, Paul n’était pas un homme sérieux. » (L’Instant n° 6, « Pointes acérées », 4)

« Parlant un jour avec l’évêque Mynster, je lui disais que les prêtres feraient presque aussi bien de s’abstenir de prêcher ; leurs sermons restaient sans effet, car les fidèles se disaient à part eux : oui, c’est leur métier. Je fus surpris de sa réponse : il y a là du vrai. » (« La vérité sur l’importance du « prêtre » pour la société », L’Instant n° 7).

« Bien qu’étant au-dehors, j’ai du moins compris que le seul crime irrémissible de lèse-majesté contre le christianisme, c’est celui où l’individu admet sans plus comme donné son rapport avec lui. » (Œuvres complètes, X, 15)

Wikipédia, mariage pour tous, et Jésus (parce qu’on y revient toujours)

Je voudrais apporter un modeste éclairage sur les débats en cours au sujet du mariage pour tous : quelques réflexions issues de mon expérience de contributeur au projet d’encyclopédie en ligne Wikipédia et de catholique fréquentant de près ou de loin un grand nombre de personnes ayant participé au mouvement d’opposition à la loi promulguée il y a quelques jours.

Sur Wikipédia, quand un contributeur estime que la notoriété d’un sujet est insuffisante pour qu’un article spécifique lui soit consacré, il peut lancer une procédure de « page à supprimer« , au cours de laquelle les contributeurs qui le souhaitent peuvent argumenter, et se prononcer en faveur de la conservation ou de la suppression de l’article. De nombreux contributeurs se réfèrent alors aux « critères d’admissibilité des articles« . Ces critères ont été élaborés progressivement par certains contributeurs, ils ont parfois fait l’objet d’un vote – qui a impliqué au maximum une centaine de contributeurs. Ils sont censés faciliter la prise de décision.

Ce qui me frappe, c’est que beaucoup voient dans ces critères un absolu, une charte sacro-sainte à l’encontre de laquelle on ne saurait aller. D’autres, dont je fais partie, ne considèrent pas qu’ils soient inutiles, mais sont conscients que l’élaboration desdits critères a, dans le meilleur des cas, impliqué trois rigolos, dont un avec lequel ils ont pris une bière la semaine dernière, et qu’en conséquence, il convient de ne pas leur accorder trop d’importance. Bref, ils sont capables de déconstruire le processus d’élaboration de la règle, et partant, de relativiser celle-ci. Et donc, confrontés à un article qui ne rentre pas à proprement parler dans les critères, ils seront disposés à prendre d’autres éléments en considération pour juger de l’admissibilité du sujet, voire à remettre en cause les critères d’admissibilité (un exemple récent)

Le mariage pour tous, toutes proportions gardées, c’est un peu la même chose. Nous avons une règle qui, grosso modo, ne fonctionnait pas trop mal jusqu’ici : il ne pouvait y avoir mariage qu’entre deux adultes de sexe différent. Une situation nouvelle est survenue, une évolution qu’on n’avait pas vue venir : deux adultes de même sexe demandent à se marier. Face à cette situation nouvelle, il y a deux solutions : une réitération de la règle, considérée comme sacro-sainte (« le mariage, c’est seulement entre un homme et une femme, donc vous ne pouvez pas vous marier ») ou une prise en compte de la situation nouvelle, avec deux réponses possibles (« à une vache près vous remplissez les mêmes conditions que les mariés homme et femme d’hier, je ne vois aucune raison de vous refuser l’accès au mariage » ; « le mariage est fait de telle sorte que si vous y avez accès, cela posera plus de problèmes que cela n’en résoudra, je ne peux donc vous marier »).

Je ne dis pas que les opposants à la loi sur le mariage pour tous ne peuvent être que des imbéciles. Je dis qu’on rencontre plus souvent chez eux un certain tour d’esprit, dans lequel la déconstruction, même purement intellectuelle, d’une institution, d’une règle, n’est pas perçue comme un exercice salutaire pouvant conduire à améliorer l’institution ou la règle en question, mais suscite ce qu’il faut bien appeler une réaction de panique. Avec toute la bienveillance dont je suis capable, je ne vois pas comment interpréter autrement la terreur que suscitent les études de genre, le rejet abrupt dont elles font l’objet. « Certains prétendent nous montrer que ce que nous tenons pour immuable, naturel, fixé par Dieu, est construit, critiquable, réformable : quelle horreur ! ».

Il ne s’agit pas de mépriser les normes ou les traditions existantes : il s’agit de les laisser à leur place. Une norme, une tradition a toujours, à un moment donné, été définie par trois rigolos autour d’un coin de table, de la même manière que les critères d’admissibilité des articles sur Wikipédia. En général, elle a été mise en place progressivement, au cours des siècles, par plusieurs groupes de rigolos. Parfois, les rigolos se disent inspirés par Dieu. Et parfois même – pour mes lecteurs croyants – les rigolos sont réellement inspirés par Dieu. Cela n’y change rien. Fondamentalement, rien ne distingue l’interdiction de l’inceste des règles d’un jeu que trois gamins viennent d’inventer dans une cour de récréation.

Et ce paragraphe qui paraît certainement farfelu à beaucoup de mes lecteurs, pour moi, concorde parfaitement avec l’enseignement du Christ. Les règles, c’est important, c’est utile, il ne faut pas les remettre en cause pour un oui ou pour un non, mais quand, en observant attentivement les signes des temps, nous discernons qu’il est possible et souhaitable de les modifier, pourquoi ne pas le faire ?

J’aime bien faire cette interprétation (qui n’a aucune prétention à la rigueur exégétique) de l’évangile de la femme adultère (Jean 8, 2-11). Comme vous le savez peut-être, les pharisiens amenèrent un jour à Jésus une femme qu’on avait surprise en flagrant délit d’adultère. Pour le mettre à l’épreuve, ils lui rappellent que selon la loi de Moïse, cette femme doit être lapidée, et lui demandent ce qu’il en pense. Jésus ne répond pas, et trace des traits sur le sol (terre, sable, peu importe). Comme s’il disait : « voyez ce qu’est la règle selon laquelle cette femme devrait être lapidée : de simples traits sur le sol, qui demeureront un temps, mais que la pluie effacera demain ». (Oui, c’est un peu gnostique comme lecture, mais zut). (Je sais, je sais, la loi, c’est important, Jésus n’est pas venu abolir mais accomplir, etc. Mais justement, s’il y a accomplissement possible, c’est qu’on peut distinguer entre la loi telle qu’elle s’est manifestée jusqu’ici et telle qu’elle est dans le cœur de Dieu.)

Il y a aussi la fameuse controverse sur le divorce (Matthieu 19, 1-12), citée à tort et à travers ces derniers mois – mes biens chers frères, je regrette, mais dans ce passage, Jésus n’est manifestement ni en train d’interdire le mariage homosexuel, ni en train de construire une anthropologie de la complémentarité homme-femme. Des pharisiens demandent à Jésus s’il est permis de divorcer – de fait, la loi de Moïse prévoit qu’il est permis de divorcer dans certaines situations. Et Jésus de répondre : « C’est à cause de la dureté de votre cœur que Moïse vous a permis de divorcer d’avec vos épouses. Mais, au commencement, il n’en était pas ainsi. » Cette phrase ne vaut-elle que pour le divorce ? Je me le demande. Il me semble – mais ce n’est que mon avis d’exégète amateur – que Jésus nous fournit, avec ces deux phrases, un levier fantastique pour contester toutes les règles, partout et toujours. Je ne sais pas si « au commencement », i.e. dans le cœur de Dieu, deux hommes ou deux femmes peuvent recourir au dispositif juridique appelé « mariage » au début du XXIe siècle. Toujours est-il que, comme je l’ai expliqué dans un billet précédent, je suis à peu près sûr que la loi qui vient d’être promulguée pourra servir au salut d’un grand nombre. D’où mon avis sur la question.

Vous êtes chrétien ? Vous vous intéressez aux questions de genre ? Vous n’avez pas lu ça ? Vous avez tort !