Kultur & bonnes feuilles

9 octobre 2009

Les extraits du bouquin de F* M* sont en italique.

J’ai tellement envie de lui que j’en tremble.

Mazarine Pingeot est enfoncée. Pour le style, chez les Mitterrand, il y a celui qui a tout pris, et puis il y a les autres…

Il y a des choses que je n’assume plus depuis une mauvaise expérience avec un Marocain, il y a trente ans dans un sauna. C’était un ouvrier immigré, assez beau gosse, qui ne pensait qu’à son plaisir et se vengeait de tout le reste, en bon macho, la lutte des classes au bout du zob enfoncé jusqu’à la garde dans le cul des jeunes bourgeois. Il m’avait blessé, infecté d’une maladie, souffrance tenace et secrète dont j’ai mis des mois à me guérir. Je n’ai plus recommencé.

Parler d’une maladie sexuellement transmissible comme d’une “souffrance tenace et secrète”. Bordel. Rendez-nous Casanova (dans ses Mémoires , l’illustre Vénitien guérit régulièrement de la chaude-pisse en pratiquant l’abstinence sexuelle et alimentaire pendant quelques semaines, et en parle toujours sur un ton sportif, très “risques du métier”).

Trente ans de mauvaise baise pour en arriver là.

… ça y est, je chiale. Bref. On attend avec impatience l’adaptation au cinéma de l’œuvre mitterrandienne. Avec Jean Reno dans le rôle-titre et Jean-Baptiste Maunier dans celui du boxeur thaïlandais.

***

Tant qu’on y est, mon adage pour résumer les réalités sociales profondes de la colonisation en Afrique noire : l’Anglais touche, le Français couche, le Portugais fait souche. Pour vos prochains dîners en ville…

La force de l’Europe

27 août 2009

Contrairement aux autres civilisations, la force de l’Europe, de sa culture, réside notamment dans sa capacité de critiquer, et surtout de s’autocritiquer, dans son art de s’analyser et de rechercher, dans ses investigations constantes, son inquiétude. L’esprit européen est conscient de ses limites, il accepte son imperfection, il est sceptique, il doute, il se pose des questions. Dans les autres cultures, cet esprit critique n’existe pas. Pire, les autres cultures ont tendance à manifester de l’orgueil, à considérer tout ce qui leur est propre comme parfait. Bref, elles sont dénuées de sens critique à l’égard d’elles-mêmes. Les responsables de tous les maux, ce sont exclusivement les autres, les forces extérieures – les complots, les agents, la domination étrangère sous diverses formes. Elles considèrent tout jugement critique comme une attaque, comme une discrimination, comme du racisme. Les représentants de ces cultures tiennent la critique pour une offense personnelle, une tentative préméditée de les humilier, voire pour une forme de cruauté.

Si on leur dit que leur ville est sale, ils réagissent comme si on leur avait dit qu’ils sont eux-mêmes sales, oreilles, cou, ongles, etc. Plutôt qu’un esprit critique, ils cultivent en eux de la rancœur, des complexes, de la haine, de l’aigreur, du dépit, des phobies. Or cela les rend incapables, culturellement, structurellement et durablement de progresser, incapables de créer en eux une volonté profonde de changement et de développement.

Ryszard Kapuściński, Ébène, Paris, Plon, 2000, p. 230-231

Il suffit d’écouter cinq minutes d’un discours politique prononcé n’importe où dans le monde arabe ou africain pour se convaincre que ce qu’écrit ce bon Ryszard est hélas parfaitement exact. Il faudrait aussi faire remarquer que du côté de l’Occident, la saine autocritique prend souvent l’apparence d’un complexe – comme le mettent en évidence, entre autres, les derniers bouquins de M. Pascal Bruckner.

Requiescat in pace

9 juin 2009

FRANCE-AFRICA-FRAUD-INVESTIGATION-BONGO

La France a été trop laxiste. Sur le regroupement familial, sur l’éducation. Chez vous, on ne peut pas gronder son enfant, c’est interdit. Donner une taloche, c’est interdit. On ne peut pas dire ceci ou cela, c’est interdit. […] On ne peut rien dire parce que c’est la démocratie, les droits de l’homme. Mais trop de liberté tue la liberté.

(Omar Bongo, Valeurs actuelles, 2005)

Tout ça ne va pas contribuer à apaiser la situation dans la région, mais je m’en fous, retour à Paris dans une semaine – avant que ça parte en couilles.

« Pourquoi est-ce que Dieu nous a créés libres de faire le mal ? »

Dieu vous aime, tous, chacun, personnellement. C’est un peu le principe de base. Il veut être aimé en retour (Approbation muette. F*, élève de troisième qui doit aller sur ses dix-neuf printemps, me regarde avec des yeux brillants. Jeune et jolie, mais ça ne marchera jamais entre nous). Or pour aimer il faut être libre. On est d’accord là-dessus ? (Approbation enthousiaste). La fille que vous prenez par les cheveux en lui flanquant des gifles jusqu’à ce qu’elle vous aime, non seulement elle ne vous aimera pas vraiment, mais en plus, vous l’aimez d’une drôle de manière. (Rires. L’Africain est bon public). Des deux côtés, c’est zéro. Donc Dieu veut que vous soyez libres. On est d’accord sur le fait que faire le bien, ça revient plus ou moins à aimer Dieu, et que faire le mal, ça revient plus ou moins à ne pas aimer Dieu ? Vous devez pouvoir ne pas aimer Dieu, vous devez pouvoir faire le mal. Pour aller vite, si pas de mal, pas de liberté, si pas de liberté, pas d’amour, si pas d’amour, pas de Dieu, zéro, c’est la zone. C’est clair ? (Approbation enthousiaste.)

« Oui, mais il y a des filles qui aiment qu’on les frappe avant qu’on leur fasse l’amour. » (Rires).

Mais certainement, ça s’appelle du sado-masochisme, et ce n’est pas la question. (Rires).

***

Je me découvre un talent pour la prédication. Je tiens en haleine pendant deux heures une trentaine d’Africains âgés de seize et cinquante ans, en leur parlant de Dieu et de morale. Feu roulant de rires, de questions, d’applaudissements. Je devrais peut-être lancer une nouvelle secte, genre “Eglise de Jésus-Christ et du Blanc qui a vu la Vierge” . Revenus confortables, puissance, jeunes pucelles à volonté. J’y réfléchis.

Heart of darkness

4 mai 2009

- Le Rhône, que je contemplais avec humilité l’an dernier, et dont les rives enchanteresses accueillaient avec bienveillance mon footing matutinal, ne suscitera plus chez moi qu’un sourire de commisération, assorti de réflexions discourtoises ; “ça, un fleuve ? allons donc !”. Ceci après avoir passé de longues journées à se frayer un chemin de rive en rive et d’île en île, dans un confort précaire, à une dizaine de centimètres de la surface de l’eau.

- Séjour clandestin dans un pays étranger. C’est amusant. Interpellé par un policier congolais-démocratique, mais il voulait simplement me raconter son séjour en Europe. Moi : “Ah ouais, c’est bien comme ça, on vous laisse voyager chez nous, et vous nous laissez voyager chez vous, hein”. Intérieurement : “Putain, mais grouille-toi gros con, la pirogue m’attend pour repasser sur l’autre rive, j’ai pas de visa, et plus une thune pour acheter ta bienveillance”. Mais Toulouse est sa ville préférée. Nous nous quittons bons amis.

- Passer deux jours dans un village côtier, accompagné en permanence de deux jeunes filles de quinze et seize ans très bien foutues qui manifestent ouvertement leur intention de partager votre lit (et que pour une raison ou pour une autre vous ne pouvez pas envoyer balader), est une expérience singulière. Recommandation au voyageur qui tient à se conformer à la législation en vigueur et à la morale chrétienne : traitement à base d’assistance à la messe et de douches froides. Les plans Matzneff, “quelle spontanéité dans le don de soi chez les Philippines de onze-douze ans” (authentique), c’est pas mon truc. Cela dit, il est certain qu’elles grandissent plus vite ici que chez nous ; c’est peut-être l’ensoleillement, je ne sais pas.

- En quinze jours de voyage, trouvé le temps de lire trois cents pages de Proust. Je commence à aimer. Je suis très content de moi. Je me suis toujours dit qu’apprécier sincèrement Proust (sincèrement, notez-le) était un signe de raffinement et haute culture. Mais c’est sans doute un reste de naïveté scolaire.

- J’étais dans un bled paumé à cinq cent kilomètres de la capitale, sur les rives du Congo, quand j’ai vu sur TV5 Monde les images du 1er mai en France. Les expatriés ont en général tendance à aimer un peu plus leur pays (voyez les Algériens à Paris…), parce que certaines choses leur manquent, etc. Devant ces manifestations, j’ai juste ressenti un profond dégoût, le sentiment que je n’aurais jamais rien à faire avec ces gens-là (ce qui n’est pas vraiment nouveau), mais aussi que sur le plan politique, économique, tout est foutu : que dire à ces gens qui défilent dans la rue en braillant et expliquent aux caméras que “euh, on trouve de l’argent pour les patrons mais pas pour nous, euh, et puis d’abord on veut du Tamiflu” ? On dit souvent, et on n’a peut-être pas tout à fait tort, que les Occidentaux seraient plutôt rationnels, tandis que les Africains feraient passer les sentiments ou les émotions avant la raison. Je veux bien. Mais dans le pays d’Afrique où je vis, les gens de tous milieux savent que s’ils sont dans la merde, c’est à cause de leurs dirigeants, qui sont pour la plupart d’une incompétence rare, et gaspillent au bas mot la moitié du budget national en achats somptuaires (villas, 4 x 4 de luxe, champagne, voyages, entretien d’une clientèle…). En France, excusez-moi si je me trompe, mais la moitié au moins des gens pensent être dans la merde à cause du capitalisme, et exigent que l’Etat intervienne pour “reprendre les choses en main” ? Alors qu’ils voient tous les jours, chez eux et dans la rue, les manifestations diverses du contrôle presque total que, sous ses différentes formes, l’Etat exerce sur la vie sociale et économique, sur l’éducation, la culture ou ce qui en tient lieu, bref, à peu près tout ? Sur ce plan, au moins, les Africains sont les plus rationnels ; à moins que les Occidentaux soient tout simplement rationnels et cons, ce qui n’est pas à exclure.

Varia (5)

17 avril 2009

- Si les Rolling Stones avaient été fascistes, auraient-ils chanté I see a red shirt and I want to paint it black ?

- Je tente pour la troisième ou quatrième fois de me mettre à Proust, allons, courage, cette fois c’est la bonne. Et puis je dois faire demain sept ou huit heures de bus, au milieu des odeurs de manioc fermenté… ce sera parfait. De retour en France, à Château-Rouge (XVIIIe arrondissement), l’odeur douceâtre du manioc me servira de madeleine, et j’écrirai 3 000 pages sur la vie tumultueuse d’un réac entre Paris et l’Afrique noire.

- Ici, toute fille qui donne clairement l’impression de s’intéresser à un garçon passe pour perdue. Les regards directs, les sourires sont à peu près exclus. Les boîtes de nuit africaines offrent un spectacle fascinant. Autant les corps se rapprochent beaucoup plus qu’ils ne le font en général au cours des deux premières heures d’une soirée rallye dans un pavillon de la banlieue Ouest, autant les gestes ou les mots tendres (je parle de gestes de tendresse, pas de mains au cul, pour ça il n’y a pas de problème) sont rares. Les filles passent par des gestes codés, comme le fait de servir à boire à une personne en particulier, etc., pour faire comprendre leur penchant. Elles savent que le Blanc attend autre chose, aussi a-t-il droit à quelques baisers et sourires, dont un sur dix au moins ne doit rien à la perspective d’un billet de dix mille ou à celle, plus lointaine, d’un visa pour la France. Il y a aussi le problème de la vénalité de la relation amoureuse, dans ce foutu pays. Toutes les filles, pute ou pas pute, attendent de celui avec qui elles sortent qu’il les entretienne. J’en ai une sous la main, charmante et sympathique, qui ne demanderait paraît-il pas mieux que de, mais j’ai préféré en faire une femme de ménage, histoire de lui filer quand même un coup de main, c’est vous dire ; ça jase un peu, mais rien à foutre. Bref. Je rentre dans deux mois pour une année parisienne, j’irais chasser la tradinette du côté de Saint-Nicolas-du-Chardonnet, ce sera probablement plus intéressant.

- Ah, un dernier détail, si des gens vous glissent à l’oreille, avec des airs entendus d’experts de la Françafrique, que le remplacement de Ravalomanana par Rajoelina à Madagascar s’est décidé à Paris, vous pouvez leur rire au nez, c’est du pipeau. La France n’a ni la volonté ni les moyens d’entreprendre ce genre d’opérations foireuses – du moins pas à Madagascar. On ne maîtrisait rien, et remplacer le chef par un autre chef n’a jamais été le meilleur moyen de contrôler un pays. Nous savons être beaucoup plus subtils.

- Encore quelque chose, si vous avez le temps, passez donc voir ça, c’est pour le moins curieux. Je vous propose à nouveau l’immortel Bonaventure Pochard, qui avait été suggéré dans les commentaires il y a quelques temps.

1) Contre le gonze qui s’est fait descendre pendant que les militaires français tentaient de le délivrer de ses vilains ravisseurs somaliens, et surtout contre les médias, qui semblent plus s’inquiéter de savoir si c’est oui ou non un tir ami qui l’a descendu, que des risques qu’il a fait courir à un certain nombre de militaires français. Après tout, il est mort, respect aux morts. Néanmoins, on lui avait formellement déconseillé de naviguer dans la zone où il se trouvait. Ce type a donc risqué délibérément sa vie, celle de sa femme et de ses enfants, ce qui est son droit le plus strict, mais aussi celle de militaires français qui la risquent suffisamment chaque jour pour ne pas avoir à délivrer tous les pacifistes qui vont jouer les héros dans le golfe d’Aden.

Moi, je ne suis pas le moins du monde pacifiste, comme l’était semble-t-il le regretté skipper, je suis un jeune con, et inutile de vous dire que j’aimerais bien aller faire le mariolle du côté de la frontière avec l’enclave de Cabinda, pour le sport. Je n’y vais pas. Pas parce que j’ai peur ; finalement, les kalachnikov, on s’y habitue (pour vous guérir de votre aversion aux kalachnikov, un conseil : descendez à pied une grande avenue de X*, un jour de voyage présidentiel, et forcez-vous à dire bonjour avec un grand sourire à tous les zouaves de la garde présidentielle, torchés à la bière et au chanvre à dix heures du matin – il y en a deux tous les cinquante mètres ; c’est radical).

Pas parce que j’ai peur, donc, mais parce que j’ai le bonheur d’être fils de militaire, que je sais ce que c’est que de voir partir son père à deux heures du mat’, pour deux semaines ou plus de vadrouille sur l’un ou l’autre continent, pendant lesquelles il ne donnera aucune nouvelle. Et la pensée que, parce que j’ai voulu faire le kéké, un gosse pourrait se retrouver orphelin, quelque part dans une petite ville de garnison, cette pensée, donc, m’arrête généralement dans mes projets les plus aventureux. Ce qui ne m’empêche en rien de bien m’amuser de temps à autres, notez-le.

2) Contre les types qui ont réalisé Hôtel Rwanda. C’est plutôt bien fait, et dans le genre, mieux que La Légion saute sur Kolwezi, qui est un film péchu, mais aussi un effroyable navet. Cela dit, la guerre civile rwandaise y est présentée sous des traits caricaturaux. L’idée selon laquelle les Belges auraient créé de toutes pièces la distinction entre Tutsis et Hutus est complètement farfelue. Aucun historien n’a jamais dit cela. Bien avant que les Belges arrivent, Tutsis et Hutus n’avaient besoin ni des missionnaires, ni des administrateurs blancs pour se distinguer les uns des autres, et même se foutre allègrement sur la gueule de temps en temps. Tout ce qu’on peut dire, c’est que pendant la période coloniale, les Belges ont joué sur la rivalité entre Hutus et Tutsis, ce qui a pu la renforcer, et avoir un certain effet sur leur volonté d’en découdre à un certain moment.

(De la même manière, au Congo-Brazzaville, le colonisateur a surtout investi dans le développement de la partie Sud du pays, ce qui a renforcé un sentiment de frustration dans la partie Nord, qui lorsqu’elle a pris le pouvoir a d’une certaine manière cherché à se “rattraper”. Mais les différences et les rivalités entre Bakongo, Batéké, Mbochi, etc., préexistaient à la colonisation. Au cours du conflit de 1997-1999, il a été très facile aux épurateurs ethniques de repérer ceux qu’ils devaient éliminer, en particulier à l’aide de critères linguistiques que les milices locales ont mis en place comme des grands, sans l’aide du moindre conseiller français.)

Toujours concernant Hôtel Rwanda, le film reprend la théorie fumeuse selon laquelle les troupes occidentales présentes sur place auraient “abandonné” les Rwandais à leur triste sort, sans rien tenter pour les défendre. Il y avait au mieux quelques centaines de soldats occidentaux, tout compris (ONU, coopération militaire française et belge…). Je suis un illettré fini en matière de tactique et n’ai jamais suivi les cours de Saint-Cyr, cependant, mon petit doigt me dit que défendre deux ou trois millions de personnes contre deux ou trois cent mille malades armés de machettes est une tâche complexe. Surtout quand on est cinq cents. Surtout quand dix militaires belges (soit 2 % des effectifs présents, notez-le) viennent de se faire dézinguer (et quand je dis dézinguer, je vous passe les détails) après avoir tenté de s’opposer à ce qu’on trucide le premier ministre local. Les troupes occidentales restées sur place ont donc pris quelques initiatives heureuses – Hôtel Rwanda relate d’ailleurs l’une d’entre elles – mais on ne peut leur reprocher de n’avoir pas empêché ce qu’elles ne pouvaient pas empêcher.

Et puis faudrait savoir, hein. D’habitude, quand on intervient, c’est du néocolonialisme. Je n’ose même pas imaginer ce qui se serait passé si des soldats français avaient combattu contre les génocidaires hutus. Quand on voit les tombereaux d’insultes qui ont été déversés sur l’armée française parce qu’elle entretenait une coopération militaire avec l’armée nationale (enfin, surtout nationale hutu, mais bref, les armées multiethniques en Afrique, c’est un peu comme les fraises en décembre). Avec la collaboration des habituels idiots utiles du pouvoir tutsi, journalistes et universitaires français divers, bref, ceux qui s’intéressent à la question les auront reconnus. M. Paul Kagame est, comme chacun le sait, un angelot en sucre d’orge. Ah oui, Hôtel Rwanda fait une impasse totale sur les massacres de Hutus par des Tutsis, et Dieu sait qu’il y en a eu au cours de la longue et tumultueuse histoire du Rwanda.

Je parle toujours de colonisation, et jamais de colonialisme. Le terme “colonialisme” ne me semble pas pertinent. J’accepterais de parler de colonialisme s’il avait existé une idéologie, assez simple à définir, partagée par un grand nombre de personnes, et si cette idéologie, une fois mise en œuvre, avait engendré un système relativement semblable quels que soient le colonisateur et le colonisé. De toute évidence, ce n’est pas le cas. Aujourd’hui, l’emploi du terme colonialisme participe d’une tentative d’assimiler la colonisation à d’autres crimes de masse, ceux du nazisme, du stalinisme, etc. ; et cette tentative est ordonnée à des fins politiques (culpabiliser l’Occident, dont on exige des compensations, des réparations, des indemnités – directement ou indirectement -, et surtout, surtout, pour les gouvernements africains en particulier, se dédouaner de toute responsabilité quant au sort peu enviable des populations qu’ils administrent).

***

Ce midi, tandis que je me faisais cirer les pompes pour 100 francs CFA, je méditais sur la colonisation. Une des erreurs les plus répandues consiste à croire que les Européens n’ont fait qu’imposer un système, une vision du monde aux Africains. En fait, les Européens se sont assez largement adaptés aux Africains. On reproche aux Blancs d’avoir chicoté les Noirs. Mais les  Noirs employaient la chicote (fouet fabriqué à partir de lanières de peau d’hippopotame) avant l’arrivée des colonisateurs. On reproche aux Blancs d’avoir gouverné de façon autoritaire, sans associer les Noirs à la prise de décision, etc. Mais les chefs Noirs gouvernaient de façon au moins aussi violente et autoritaire. Tout ce que les Blancs ont fait dans le domaine de l’éducation, de la construction d’infrastructures, puis la façon dont ils ont, en quelques années, laissé le pouvoir aux Noirs, tout cela était pour les Noirs une surprise, quelque chose d’inimaginable. On dit souvent que la colonisation a été un choc terrible pour les Africains. En quoi ? La violence, l’exploitation, ils la connaissaient avant l’arrivée des Européens. Le choc, ce qui a bouleversé les sociétés africaines, c’est plutôt le travail rémunéré, la possibilité d’échapper aux structures sociales traditionnelles, etc.

Je me fais cirer les pompes. Je prends le taxi pour le moindre déplacement. Cela peut sembler indécent, vu la misère qui m’entoure. (Certains Blancs ici ne supportent pas de se faire cirer les pompes – c’est le complexe de l’ancien colonisateur). Mais si je le fais, ce n’est pas vraiment pour moi. J’aime beaucoup marcher. Les reflets de mes chaussures ne me préoccupent que très médiocrement. Si je fais tout cela, c’est pour tenir mon rang. Eux ne comprendraient pas. Ce qui les choquerait, c’est de voir un Blanc marcher dans la rue avec des chaussures sales ; à la limite, ils seraient prêts à me les cirer gratuitement, mes chaussures, pourvu que je veuille bien rester à ma place de Blanc, de Blanc qui doit circuler en voiture, de préférence tout-terrain, et qui doit être bien habillé (“ah, tu es Français… ah, la France, là-bas…” “là-bas quoi ?” “les gens sont bien habillés !” “ah !”).

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Enfin, le fou-rire du mois. Nous sommes partis voir de grosses bêtes dans la forêt. Je reste le seul Blanc, le soir au coin du feu, avec les chauffeurs, les gardes forestiers et les pisteurs pygmées. L** est venu de la capitale avec nous, il a la télévision, travaille dans un ministère, etc. Il nous parle de l’un de ses professeur de collège, qui l’impressionnait parce qu’il employait des mots français compliqués. “C’est comme cet homme politique français, là, qui parle très bien… je l’admire beaucoup… Jean-Marie Le Pen. La semaine dernière, le parlement européen a voulu lui interdire de prononcer un discours, alors qu’il devait le faire parce qu’il était le plus vieux [Murmures désapprobateurs. Les Blancs n'ont plus de respect pour leurs anciens]. Alors, Jean-Marie Le Pen, il a dit : – Bientôt, ils feront une loi pour interdire que la Terre tourne autour du Soleil.” Et tout le monde éclate de rire. Moi plus fort que les autres, mais je ne tiens pas à leur expliquer pourquoi.

Varia (4)

23 mars 2009

- Je lis des romans sud-africains (Coetzee, Gordimer). C’est très bien. Il s’est sans doute écrit plus de bons romans chez eux que chez nous, ces dernières décennies. Discuté avec une expat’ vivant en Afrique du Sud. Je lui lance une perche sur le thème “il paraît qu’y a pas mal de non-dits sur ce qui se passe depuis la fin de l’apartheid, qu’il y a une espèce d’autocensure sur tout ce qui pourrait laisser entendre que la situation a en fait empiré”. Réponse en substance : “Tout à fait. Sur le plan économique, la dégradation est incontestable. Le Black Economic Empowerment (programme de discrimination positive) est un échec, de l’aveu même de responsables politiques noirs. Et pour l’insécurité, n’en parlons pas. Les Noirs sont les premiers à en souffrir, et certains commencent à regretter l’apartheid”. Mince alors.

- Je lis La Grosse Galette, de Dos Passos, en poche. C’est passionnant, mais la traduction est à chier. Je croyais naïvement qu’il n’y avait que dans Buck Danny qu’on ne traduisait pas Gosh ! – pour la couleur locale (“Gosh ! On leur a mis une sacrée pile, à ces faces de citron !”). Inversement, j’étais persuadé que traduire Thanksgiving Day par jour d’action de grâces était très maladroit. Quant à traduire he’s so charming par il est si charmant, là, c’est le coup de grâce. Je connais une professeur d’anglais qui en aurait tué sur place pour moins que ça. Le coupable est le sans doute regretté Charles de Richter. Paix à son âme.

- Je donne en ce moment des cours sur le mariage dans une paroisse locale. Bien entendu, il faut faire avec les réalités du terrain. Je n’ai aucun scrupule à recommander l’utilisation du préservatif à ceux qui ne parviennent pas à être abstinents ou fidèles. Surtout avec un taux de prévalence du sida aux alentours de 10 %, sans doute plus chez les jeunes. Les gens d’ici peuvent avoir plusieurs partenaires, aux yeux de la société (la notion occidentale d’adultère n’a aucun sens ici) et même aux yeux de la loi (la polygamie est autorisée, ce qui est curieux dans un pays très majoritairement chrétien). Ceux qui en ont les moyens ne s’en privent pas. D’autre part, le jeune homme qui souhaite se marier doit rassembler une dot équivalente à une année de salaire moyen… les relations sexuelles pré-conjugales sont donc difficile à interdire. Je persiste à penser que le pape a fait une boulette en se servant du mot “préservatif” avant son voyage au Cameroun. Jean-Paul II avait réussi à avoir un message parfaitement clair sur la question sans l’employer. Morale de l’histoire : Benoît XVI, et les papes en général, ne devraient jamais accorder d’interviews à bâtons rompus. Cela dit, les journalistes et commentateurs divers prennent ceux qui les écoutent pour des crétins, lorsqu’ils prétendent que les paroles du papes sont dangereuses au point de vue sanitaire. Qu’ils se rassurent, les Africains n’ont pas attendu le pape pour refuser d’utiliser le préservatif – ou mal l’utiliser (entre autres : la superposition de deux préservatifs, le nettoyage à l’alcool pour réutilisation, le bout coupé pour avoir “plus de sensations” – le bout du préservatif, hein…).

- Merde alors ! 185 euros pour 4 500 signes de critique portant sur des bouquins que je n’ai pas lus, le tout écrit en 3 heures grand maximum, sans se presser, avec quelques informations piochées sur Internet… Si ça paye toujours aussi bien, je vais reconsidérer mon orientation professionnelle !

Ces quelques lignes de Custine sur la Russie du début du XIXe siècle (dans ses Lettres, dont j’ai déjà vivement recommandé la lecture sur ce blog) me semblent s’appliquer assez bien aux élites d’Afrique noire. Le constat est certes sévère et peu encourageant. Mais quand on sait ce qu’étaient ces mêmes élites il y a cinquante ans – d’anciens étudiants, souvent brillants, au moins aussi cultivés et intelligents que leurs collègues de métropole, même s’ils furent hélas rapidement corrompus par l’exercice du pouvoir – il est difficile d’être optimiste.

“Il n’est que trop facile ici de se laisser prendre aux apparences de la civilisation. Si vous voyez la cour et les gens qui la grossissent, vous vous croyez chez une nation avancée en culture et en économie politique ; mais lorsque vous réfléchissez aux rapports qui existent entre les diverses classes de la société, lorsque vous voyez combien ces classes sont encore peu nombreuses, enfin lorsque vous examinez attentivement le fond des mœurs et des choses, vous apercevez une barbarie réelle à peine déguisée sous une magnificence révoltante.

Je ne reproche pas aux Russes d’être ce qu’ils sont ; ce que je blâme en eux, c’est la prétention de paraître ce que nous sommes. Ils sont encore incultes ; cet état laisse du moins le champ libre à l’espérance, mais je les vois incessamment occupés du désir de singer les autres nations, et ils les singent à la façon des singes, en se moquant de ce qu’ils copient. Alors je me dis: voilà des hommes perdus pour l’état sauvage et manqués pour la civilisation, et le terrible mot de Voltaire ou de Diderot, oublié en France, me revient à l’esprit : « Les Russes sont pourris avant que d’être mûrs. »”