Le théâtre des vanités

J’ai ébauché et vite abandonné deux ou trois projets de billets sur les spectacles dits christianophobes. Une homélie, diffusée par Le Salon Beige, m’amène à écrire finalement ces quelques lignes. J’aime beaucoup cette homélie. Des paroles comme « on blasphème [...] partout où le petit est défiguré, où le pauvre est ignoré, où l’étranger est chassé » me vont droit au cœur, et j’espère que tous les prêtres de France auraient le courage de les dire en chaire. « La révolte, la révolte authentique (celle de Jésus qui chasse les vendeurs du temple par exemple), elle ne peut jaillir que d’un amour plus grand, d’un amour qui embrase une vie, une vie toute entière. » Voilà qui est magnifique.

Mais je voudrais aller plus loin. Je ne crois pas que les deux engagements évoqués (la lutte « sociale » contre les spectacles en question et la conversion personnelle) soient complémentaires. Je ne crois pas que les manifestations devant des théâtres, ou même les soi-disant « prières de réparation », soient compatibles avec la « révolte authentique jaillie d’un amour plus grand ». Il me semble qu’il y a une opposition radicale entre des démarches qui visent à défendre le Christ (ou notre foi en Lui) devant la société, d’une part, et d’autre part notre conversion personnelle.

Je dois avouer très humblement mon ignorance : je ne sais pas ce que cela veut dire, « un seul peuple à genoux pour adorer le Christ Roi », une expression qu’emploie le prêtre auteur de l’homélie. Je ne comprends pas. Cela ne m’intéresse pas, et, plus grave, j’ai bien peur que le Christ ne s’y intéresse pas non plus. Je ne vois pas bien le rapport avec la conversion du cœur – la seule chose qui intéresse le Christ. On ne convertit pas une société, on ne convertit pas un peuple. Il n’y a jamais eu de société chrétienne au sens spirituel du terme, même si au sens historique, ou sociologique, il y a sans doute du sens à parler de sociétés chrétiennes à des époques et dans des endroits donnés. Le Christ ne s’adresse pas aux peuples, aux sociétés ou aux nations en tant que tels. Il s’adresse à chaque homme – le groupe social peut être, au mieux, un intermédiaire, un cadre pour la rencontre entre le Christ et une personne donnée.

Il n’y a pas d’autre moyen de faire aimer le nom du Christ que de se convertir personnellement. Tout le reste est vanité. Marches aux flambeaux, manifestations, toutes pacifiques qu’elles soient, prières de réparation, tout cela est vanité. Nous n’avons rien à exiger, rien à réclamer, rien à faire respecter, et rien à réparer sinon le mal que nous causons tous personnellement chaque jour que Dieu fait – ce chantier est assez vaste pour que nous ne dépensions pas en vain nos forces sur d’autres chantiers plus confortables, quoi qu’en disent ceux qui vomissent les tièdes sans se demander ce qu’est au juste la tiédeur que vomit Dieu.

Si ces spectacles sont nuls artistiquement parlant, il n’y a rien à en dire. S’ils valent quelque chose, entamons un dialogue constructif. Dans un cas comme dans l’autre, je ne vois pas ce que viennent faire flambeaux, pancartes, prières publiques et indignations.

(Et j’en profite – parce que ça me démange – pour envoyer au diable la France chrétienne, qu’on la fantasme au passé ou qu’on la rêve au futur. La France n’a jamais été chrétienne au sens spirituel du terme, elle n’a jamais appartenu au Christ, elle n’a jamais été « du Christ » et ne le sera jamais. « Le religieux véritable ne s’épuise pas dans sa fonction de cohésion pour le groupe social » (Claude Geffré). N’ayons pas peur. Essayons, pour voir.)

Questions de genre

Sur Internet et ailleurs, un certain nombre de personnes et d’organisations liées à l’Église catholique se sont récemment émues des nouveaux programmes de sciences de la vie et de la terre en classe de première L et ES, qui feraient, nous assure-t-on, la part belle à la théorie dite du genre. Une pétition lancée par les Associations familiales catholiques circule. Je commencerai par dire qu’à plusieurs titres – en tant que chrétien, en tant que libéral – il me paraît aberrant que des programmes scolaires soient définis à l’échelle d’un État, et que des enfants soient entre les mains de professeurs que les parents n’ont pas choisis plus de trente heures par semaine. Mon très humble avis sur la question est que moins les enfants passent de temps à l’école telle qu’elle existe sous sa forme actuelle, mieux ils se portent.

Mais sur le fond, j’avoue ne pas voir ce qui pose problème dans ces programmes. Les professeurs en feront ce qu’ils voudront, le pire comme le meilleur, bien entendu, mais cela n’est pas nouveau. Alors, oui, telles que les choses sont présentées, il ne s’agit pas de dire aux lycéens ce qui est bien et ce qui est mal. Mais cela, c’est le rôle des parents, pas celui du professeur de sciences de la vie et de la terre. Oui, il ne s’agit pas de distinguer entre ce qui serait naturel et ce qui ne le serait pas, ce qui serait normal et ce qui ne le serait pas. Et là, il peut y avoir un problème. Mais à mon humble avis, ce sont les catholiques qui ont un problème, ce n’est pas le genre.

Qu’est-ce que le genre ? C’est une notion, ou plutôt un instrument, un outil intellectuel, apparu aux États-Unis dans les années 1950 – mais dont on parle surtout depuis les années 1980-1990 et les travaux de Judith Butler – pour désigner ce qui permet à une personne de se caractériser à ses propres yeux et aux yeux des autres comme un homme ou une femme – et éventuellement, comme autre chose qu’un homme ou qu’une femme[1]. La dimension sexuelle fait partie du genre, mais n’en est pas le tout et n’en est même pas l’essentiel. Je rassure les catholiques qui désespéraient de pouvoir s’intéresser à la question en tout bien tout honneur : il existe un certain nombre d’ouvrages relevant des études de genre qui ne parlent pas le moins du monde de sexualité. Pour reprendre la définition de Joan Scott, le genre est une catégorie sociale appliquée à un corps sexué.

Car oui, il faut le dire et le redire, même si cela heurte le sens commun, ce bon vieux sens commun que Jésus, en son temps, a tant fait souffrir : quand elle disait qu' »on ne naît pas femme, on le devient », Simone de Beauvoir avait parfaitement raison, à condition de bien comprendre ce qu’elle voulait dire par là [2]. On ne naît pas femme, on le devient, on ne naît pas homme, on le devient. On naît avec un sexe phénotypique, c’est-à-dire qu’à notre naissance, un médecin nous classe en fonction de notre apparence physique dans l’une de ces deux grandes catégories : celle des hommes et celle des femmes, ou plutôt, soyons précis, les mâles et les femelles [3]. Et à partir de là, en fonction de la société dans laquelle nous sommes nés, des rôles vont nous être assignés, et nous allons accepter – ou refuser – de les jouer. Tenez, mes parents, par exemple, ont élevé leurs enfants en leur disant que les femmes n’avaient pas besoin de faire d’études longues ; pourtant, il n’y a rien dans la nature de la femme qui lui interdise de faire des études longues : c’est une pure convention sociale.

Pour faire court, le genre, cela revient à dire qu’il n’y a pas de lien direct, de déterminisme, entre d’une part, le « sexe biologique » (avec toutes les réserves qu’appelle cette expression) et le « sexe social » ou mon « identité sexuelle ». Ce n’est pas parce que j’ai une paire de couilles qu’une très hypothétique nature me destine à fonder une famille avec une jeune femme, à gagner de quoi acheter les épinards et le beurre qui va avec, à parler fort, à incarner l’autorité ou à fumer le cigare, plutôt qu’à repasser mes chemises, incarner la douceur aimante ou consacrer le plus clair de mon temps à embellir mon corps et mon foyer[4]. Et à la limite, je dis bien, à la limite, pourquoi n’aurais-je pas l’idée saugrenue de tomber amoureux d’un autre homme ?

Alors, non, M. l’abbé Grosjean, la théorie du genre ne nie pas la différence sexuelle. Elle ne nie pas la complémentarité entre l’homme et la femme : biologiquement, cette complémentarité est indéniable, du moins si l’on souhaite se reproduire ; et socialement, cette complémentarité existe. Simplement, elle est construite. Et refuser de voir qu’elle est construite, s’obstiner à affirmer que Papa-le-plus-fort-gagnant-beaucoup-d’argent + Maman-douce-à-la-maison (je caricature, ce n’est certainement pas ce que veut dire l’abbé Grosjean, un homme subtil que j’ai déjà croisé ici ou là, mais sur le fond, c’est la même chose : il postule qu’il existerait une « nature de l’homme » et une « nature de la femme » qui seraient complémentaires), c’est naturel, c’est ni plus ni moins que de la naïveté.

En revanche, oui, la théorie du genre nie que notre identité sexuelle soit inscrite dans notre corps, et là encore, il semble difficile d’aller à son encontre, lorsqu’on voit la diversité des identités sexuelles dans l’histoire (on n’est pas homme aujourd’hui comme on l’était il y a un, deux ou vingt siècles), dans l’espace (on n’est pas femme au Japon comme on l’est en Amazonie) et au sein même de notre société. Oui, M. l’abbé Grosjean, si je suis attiré par les femmes, et non par les hommes (bien que je ne doute pas une seule seconde des plaisirs que l’on peut connaître dans leurs bras), si je ne veux fonder un couple et n’avoir des enfants qu’avec une seule femme, si je ne veux pas être le maître mais l’égal de celle que j’aime, etc., c’est le résultat d’une construction sociale. C’est parce que je suis né dans une société occidentale de la fin du XXe siècle, parce que j’ai été élevé dans une famille chrétienne, parce que j’ai réfléchi sur cet héritage, sur ce contexte, sur ce que je veux vraiment.

Je dois d’ailleurs signaler que Monseigneur Vingt-Trois fait un énorme contresens dans son entretien sur Radio Notre-Dame  : au contraire de ce qu’il dit, les études de genre s’intéressent beaucoup à l’impact des représentations symboliques sur la construction de la personnalité. Il n’y a d’ailleurs pas non plus dans la théorie de genre de réduction de la sexualité humaine à la relation sexuelle. Je tiens à la disposition de tout lecteur intéressé une fiche de lecture réalisée dans le cadre d’un travail universitaire, portant sur un ouvrage qui s’inscrit dans le courant des études de genre : il n’y est pas ou très peu question de relations sexuelles, en revanche, on y parle beaucoup de représentations, de ce que veut dire « être un homme » dans une société, etc. C’est passionnant.

L’abbé Grosjean fait fausse route – et fait un contresens – lorsqu’il dit que la théorie du genre revient à croire qu’on ne doit rien à personne, qu’on ne dépend de rien ni de personne. Au contraire, précisément, la théorie du genre permet de prendre conscience que tout ce que nous prenons pour des évidences est en fait le résultat d’un lent processus, auquel ceux qui nous ont précédé ont contribué. En tant que chrétien, la lecture que j’en fais est la suivante : nous ne serions pas ce que nous sommes, nous n’aimerions pas comme nous aimons si le Christ ne s’était pas incarné – et ceux qui ne sont pas chrétiens admettront volontiers qu’ils n’aimeraient pas comme ils aiment si un certain Jésus de Nazareth n’avait pas donné certains enseignements il y a deux mille ans. Nous ne serions pas ce que nous sommes, nous n’aimerions pas comme nous aimons s’il n’y avait pas eu Aristote, Augustin, Dante, Shakespeare et Stendhal.

Monseigneur Vingt-Trois se trompe quand il dit que selon la théorie du genre, l’orientation sexuelle est purement culturelle ; la dimension biologique est prise en compte, mais elle n’est qu’une base, toujours plus ou moins claire et plus ou moins bien comprise, sur laquelle viennent se greffer des constructions culturelles. Certains tenants de la théorie du genre appellent à tout envoyer balader, disant, en quelque sorte, que nous pouvons nous construire comme nous le voulons (j’ai entendu une maître de conférence versée dans les études de genre affirmer que l’inégalité entre hommes et femmes dans les compétitions sportives était construite…), mais cette thèse ne découle pas nécessairement de leurs prémisses, et elle ne doit pas nous décourager d’utiliser l’outil intellectuel indispensable qu’est, encore une fois, le genre.

Dire que l’identité sexuelle est quelque chose de « naturel » va donc à l’encontre de tout ce que les sciences sociales nous montrent. Mais là n’est pas l’essentiel. Le plus grave – et à ce stade, je précise que je parle en tant que chrétien – c’est que cela me semble un appauvrissement très regrettable de la Parole du Christ. Le Christ n’a jamais parlé de nature ou de loi naturelle. Cette loi inscrite dans le cœur de l’homme dont parle l’abbé Grosjean, elle n’agit pas malgré moi, elle n’est rien pour moi si je ne la découvre pas, si je la reconnais pas, et je ne vois pas très bien le rapport qu’elle peut avoir avec le fait d’être attiré sexuellement par les hommes ou les femmes, le rôle social lié à mon sexe biologique, ou toutes ces histoires. S’il y a une nature de l’homme, s’il y a une loi naturelle, c’est celle que nous découvrons en rencontrant le Christ (étant bien entendu que nous pouvons Le rencontrer sans savoir que c’est de Lui qu’il s’agit), et cette nature est d’ordre spirituel : nous sommes faits pour Dieu, pour L’aimer, pour aimer notre prochain.

J’aimerais ne plus entendre dans la bouche de « personnes autorisées » liées à l’Église catholique cette expression au pire franchement erronée, au mieux ambiguë de « nature humaine », mais je sais bien que c’est un doux rêve. Il va falloir s’y résigner un jour : la nature est muette. C’est peut-être dommage, mais c’est ainsi. La nature ne nous dit rien sur la façon dont nous devons nous comporter. C’est à chacun de nous de découvrir ce que nous sommes (et nous sommes aussi ce que nous sommes biologiquement parlant, la théorie du genre ne le nie pas, bien au contraire), ce qu’est notre corps, ce que la société qui nous entoure a contribué à faire de nous, ce qu’elle est en train de contribuer à faire de nous ; nous pouvons y consentir, et peut-être, refuser certaines choses ; et ensuite, chercher un chemin, à la lumière de la relation que nous entretenons avec Dieu. Vingt minutes d’explications sur le genre me semblent donc tout à fait à leur place dans un cours de sciences de la vie et de la terre destiné à des lycéens de quinze à dix-sept ans. Il me semble aberrant d’attendre d’un professeur de sciences de la vie et de la terre une initiation à la vie affective, qui, à mon humble avis, n’a de toute façon pas sa place à l’école telle qu’elle existe aujourd’hui. J’ai dit.

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[1] Oui. Du point de vue du genre, on peut être autre chose qu’un homme ou qu’une femme, c’est-à-dire que socialement, on ne joue ni le rôle d’un homme, ni celui d’une femme. C’est notamment le cas des tribus indiennes d’Amérique du Nord, dans lesquelles existent ce qu’on appelle les deux-esprits ou berdaches. D’autre part, on n’est pas voué au même rôle sexuel toute sa vie ; cf. les relations de type pédérastique en Grèce antique, au Japon, et ailleurs.

[2] Non, je n’ai pas comparé Jésus à Simone de Beauvoir. Non, je n’ai pas comparé Jésus à Simone de Beauvoir. Non, je n’ai pas comparé Jésus à Simone de Beauvoir.

[3] Il n’est pas rare (1 ou 2 %) que l’apparence physique soit ambiguë. Même biologiquement parlant, tout n’est pas simple, il n’y a pas deux profils-types, l’un commun à tous les hommes, l’autre commun à toutes les femmes, mais plutôt une multitude de profils très variables sur le plan génétique, hormonal, du point de de vue de la conformation des caractères sexuels primaires et secondaires, etc. Multitude de profils divers au sein de laquelle, bien entendu, on peut discerner les deux grandes catégories que vous connaissez.

[4] Exemple célèbre : l’anthropologue Margaret Mead a observé une société de Papouasie-Nouvelle-Guinée dans laquelle les hommes passaient leur temps à s’embellir.

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Réflexion sur le même sujet :

*Henry le Barde

*Incarnare

*Thomas More

*Zabou

En un demi-paragraphe, Gauchet dit à peu près tout

On ne saurait trop y insister, par « fin de la religion », c’est un phénomène très précis que l’on désigne : la fin du rôle de structuration de l’espace social que le principe de dépendance a rempli dans l’ensemble des sociétés connues jusqu’à la nôtre. La religion ne s’explique historiquement dans ses contenus et dans ses formes que par l’exercice d’une fonction exactement définie. Or cette fonction non seulement n’existe plus, mais, ce qui signe bien plus sûrement sa résorption, s’est retournée en son contraire moyennant une transformation qui, loin d’abolir ses éléments, les a intégrés au fonctionnement collectif. La société moderne, ce n’est pas une société sans religion, c’est une société qui s’est constituée dans ses articulations principales par métabolisation de la fonction religieuse.

(Marcel Gauchet, Le désenchantement du monde)

Au sein du christianisme actuel (chez les catholiques comme chez les autres), certains, à la marge, refusent cette analyse, interprétant superficiellement certains faits (l’avortement légal de masse, par exemple, ou la chute du taux de pratique religieuse) pour en conclure au caractère areligieux ou antireligieux de notre société. Mais grosso modo, la principale ligne de fracture sépare deux camps : 1) ceux qui se désolent de la situation décrite par Gauchet : le christianisme n’est plus le christianisme s’il ne joue plus la fonction sociale qu’il jouait autrefois, et les efforts des chrétiens doivent tendre à ce qu’il exerce à nouveau cette fonction ; 2) d’autres (dont j’incline à faire partie), au contraire, estiment qu’il s’agit d’une occasion inespérée d’être chrétien différemment, peut-être plus discrètement, en renonçant à tout ce qui pouvait faire du christianisme ancien une armature, un cadre pour la société.

Les affaires de pédophilie impliquant des prêtres et leur traitement médiatique devraient nous inspirer : au lieu de chercher à communiquer plus et mieux, nous devrions nous taire, laisser la justice des hommes faire son travail, renoncer définitivement à tout ce qu’il pouvait y avoir de juridique dans notre Église et qui lui a fait, en fin de compte, tant de mal. Et surtout prier, prêcher par l’exemple, transmettre l’Évangile à ceux qui veulent le recevoir. Après de tels drames et les passions qu’ils ont déchaînées, ce ne sont pas de bons plans de communication qui rapprocheront notre prochain du Christ et de son Église, mais les saints ou presque qu’il rencontrera, espérons-le, sur sa route.

Modeste contribution au débat sur le célibat des prêtres

Les propos liant la pédophilie de certains prêtres à l’obligation qui leur est faite d’être célibataire n’ont guère d’intérêt, et beaucoup sur Internet y ont déjà répondu. La sexualité peut bien entendu être tout aussi pervertie chez un homme marié que chez un célibataire, il n’y a pas à y revenir. Voyez en particulier cet article de Koztoujours.

Je crois néanmoins qu’il peut et qu’il doit y avoir un débat sur le célibat des prêtres dans l’Eglise catholique. Il est impossible de prendre pour argent comptant le discours que tient l’institution sur la grandeur du célibat sacerdotal, le prêtre conformé au Christ, dévoué tout à tous, etc. Qu’il soit admirable de renoncer à l’amour humain pour l’amour de Dieu et le service de ses frères, cela, tout le monde en convient. Qu’aujourd’hui, du point de vue de la spiritualité et de la pastorale, l’obligation du célibat soit intimement liée à la figure du prêtre tel qu’on l’envisage dans l’Eglise catholique, personne ne le conteste.

Les choses sont pourtant un peu plus compliquées qu’il n’y paraît. Je ne m’étends pas sur les motifs d’ordre terrestre qui ont pu contribuer à rendre souhaitable le célibat des prêtres (volonté de préserver le patrimoine de l’Eglise en évitant les héritages, plus grande disponibilité du célibataire, etc.). Ils existent, mais n’ont jamais été déterminants.

Les Pères de l’Église, et l’Église à leur suite, ont longtemps considéré que, « toutes choses égales d’ailleurs, il est indubitable qu’on doit préférer l’homme continent à celui qui est marié » (Augustin, La Cité de Dieu, ch. 36). Aujourd’hui, il me semble que nous avons approfondi notre compréhension de la chasteté, et qu’en conséquence, quoi qu’en dise saint Paul, nous pouvons considérer qu’il existe une chasteté de l’homme marié et une chasteté de l’homme célibataire (ce que les Pères de l’Église savaient déjà), et que l’une ne l’emporte pas sur l’autre (là, les Pères de l’Église ne sont plus d’accord, et je n’ignore pas qu’en écrivant cela je tombe sous le coup d’un anathème de la XXIVe session du concile de Trente, mais à vrai dire, ça ne m’inquiète pas trop…).

L’obligation du célibat a été imposée par l’institution ecclésiale de manière progressive. On a commencé par demander  (dès le IVe siècle) aux prêtres de s’abstenir de leurs épouses, ce qui peut tout à fait se comprendre, si l’on se réfère à l’obligation faite aux prêtres de l’Ancien Testament de s’abstenir de leurs épouses pendant le temps où ils servaient au Temple. L’interdiction formelle et explicite faite aux membres du clergé de prendre femme ou d’avoir une concubine remonte au concile de Nicée (début du IVe siècle). (Les prêtres ordonnés après leur mariage restaient mariés, comme ils le sont toujours dans les Églises d’Orient). Après le concile In Trullo (fin VIIe siècle), les Églises d’Orient autorisent à nouveau les prêtres à vivre maritalement avec leurs femmes, ce que l’Église d’Occident accepte tout à fait par la suite (quitte à stigmatiser la figure du pope libidineux dans les moments de tension, c’est de bonne guerre).

Sous l’influence du célibat monastique (entre autres), et dans un contexte de réforme, aux XIe-XIIe siècles on en arrive à une incompatibilité totale (dans les textes du moins…) entre l’état d’homme marié et l’état de prêtre, rappelée par le concile du Latran. En pratique, le respect de cette obligation semble avoir été exigé avec une relative rigueur jusqu’au début du XIVe, un certain relâchement suit, et c’est avec la mise en application de la réforme tridentine (mi-XVIe siècle), c’est-à-dire au XVIIe siècle, que les évêques veillent à ce que le célibat sacerdotal soit strictement respecté.

En France, à la fin du XVIIe siècle, les rapports rédigés par les évêques dans le cadre de leurs « tournées d’inspection »  mettent en évidence une proportion de prêtres, vivant maritalement, ou notoirement fornicateurs, variant entre 10 et 50 % selon les diocèses. Quand les prêtres du diocèse de Cahors voient à arriver un nouvel évêque décidé à appliquer la réforme tridentine dans toute sa rigueur, ils forment un syndicat et écrivent cette magnifique phrase : « La faute en vient de ce qu’il a voulu soumettre le droit ecclésiastique et la liberté du sacerdoce à la vie et aux maximes du cloître et de la réforme » (le célibat n’est pas la seule exigence visée, bien entendu).

Bref, tout ceci pour relativiser : le célibat sacerdotal n’a été une norme à peu près acceptée par tout le monde (du moins en théorie…) que pendant trois siècles (1650-1950). Il n’y a aucune raison de penser que l’évolution qu’a connu l’Église catholique soit irréversible. Les diacres mariés trouvent aujourd’hui leur place, au moins dans les pays occidentaux. Ce n’est pas être hérétique ou progressiste forcené que d’envisager sereinement qu’un jour, le ministère sacerdotal puisse être exercé d’une façon différente de celle en usage actuellement.

Il est légitime de se poser certaines questions : en France, les jeunes prêtres récemment ordonnés ou qui le seront bientôt viennent d’un milieu très favorisé, très « typé », et ont en général un niveau de formation très élevé. J’en connais plusieurs. Ce sont des jeunes gens admirables, sans doute plus équilibrés et bien dans leur peau que le pékin moyen. Mais faut-il que ce soit la norme ? Est-il nécessaire d’être théologien pour célébrer la messe ? Pourquoi ne pourrait-on pas envisager une autre figure du prêtre ? Pourquoi ne pas répartir autrement les tâches qui sont aujourd’hui celles du prêtre ? Etc.

Le tout est de ne pas se bercer d’illusions, de ne pas croire qu’on va régler tous les problèmes en abolissant l’obligation du célibat. Les deux principaux arguments avancés pour justifier qu’on revienne sur cette obligation sont aberrants : 1) pédophilie, je n’y reviens pas, c’est stupide ; 2) crise des vocations. Là, les enfants, je m’excuse, mais si je ne signe pas pour donner ma vie à Dieu et aux autres, avec un niveau de vie misérable (si, si, misérable, en-dehors des grandes paroisses urbaines) et un emploi du temps de dingue, il ne suffit pas de me rajouter l’option « bobonne au presbytère » pour me faire signer.

Avec un peu de créativité (qui n’est pas une vertu cardinale) bridée par la prudence (qui en est une), du bon sens, le secours de l’Esprit-Saint, la lecture de l’Évangile et de quelques bouquins d’histoire du christianisme, je suis sûr que l’Église trouvera, oh, pas des solutions (pas vraiment chrétien, les « solutions »), mais des pistes. Tiens, je ne suis pas l’Église, mais quelques pistes, là comme ça, au fil de la plume : 1) des ministères temporaires  ; 2) les ordres mineurs (lectorat notamment) remis en valeur et conférés à des laïcs ; 3) ces couples de missionnaires protestants partis à l’autre bout du monde pour évangéliser les Papous, ça vous dit quelque chose ? moi ça m’interpelle au niveau de mon vécu, comme on disait dans les années 70 (et je ne parle pas de missions Fidesco, fort louables par ailleurs…) ;  4) les viri probati (ordination d’hommes mariés d’âge mûr) ; etc.

Jésus crucifié (Hans Küng)

« Ce n’est pas en tant que ressuscité, glorifié, vivant, divin, mais en tant que crucifié, que Jésus-Christ se distingue, sans confusion possible, de la foule des dieux ressuscités, glorifiés et vivants, de la foule des fondateurs de religion, des césars, des génies et des héros divinisés qui ont marqué l’histoire universelle.

La croix n’est donc pas simplement un exemple et un modèle : elle est le principe, la force et la norme de la foi chrétienne, le véritable critère qui différencie radicalement cette foi et son seigneur sur le marché mondial des philosophies religieuses ou irréligieuses, des autres religions, idéologies ou utopies concurrentes. En même temps, la croix enracine la foi chrétienne dans la réalité de la vie concrète et de ses conflits. « Jésus est le seigneur » : telle est la plus ancienne et la plus concise des professions de foi chrétiennes.

Ainsi donc, c’est la croix qui démarque la foi chrétienne de l’incroyance et de la superstition. Certes, la croix est dans la lumière de la résurrection ; mais en même temps, la résurrection reste dans l’ombre de la croix. »

Hans Küng, Vingt propositions extraites d’Être chrétien, Seuil, 1979

Tu te souviens mon petit Hans ? C’était bien, le temps où tu écrivais des choses intéressantes au lieu de déblatérer à tort et à travers sur la pédophilie. Je sais, Rome et tonton Ratzinger n’ont pas toujours été très réglos avec toi… allez, fais un effort, pardonne à ceux qui t’ont offensé, et refais de la théologie…  ça vaudra mieux pour tout le monde…