Ne nous trompons pas de peur

Je suis las des débats sur le genre. Néanmoins, je m’y colle encore une fois. Je suis parti d’un billet rédigé par M. François-Xavier Bellamy, adjoint au maire de Versailles, ancien élève de l’École normale supérieure et agrégé de philosophie, billet qui m’a un peu agacé – déçu, surtout, j’attendais mieux – et m’a donné le carburant nécessaire pour écrire ce texte entre minuit et deux heures du matin.

Oui, le concept de genre existe. Non, ce n’est pas une théorie. C’est avant tout un objet d’étude, qui, comme tous les objets d’étude, est préalablement construit. Dans ce cas précis, cet objet d’étude est le suivant, dans son sens le plus large : ce que c’est qu’être homme ou femme dans les sociétés humaines, la façon dont est vécue, dans telle ou telle société, la différence et le plus souvent la hiérarchie entre les hommes et les femmes. Ce n’est pas « contestable ». On peut proposer d’autres objets d’étude si on le souhaite. On peut vouloir privilégier d’autres domaines de recherche. Mais non, ce n’est pas « contestable ». Non, il n’est pas question ici d’« hypothèse idéologique ». En littérature, en histoire, en sociologie et dans bien d’autres disciplines, des chercheurs s’intéressent à ce que c’est qu’être homme ou femme, en utilisant différentes approches, avec des présupposés différents. Il n’y a pas à être « pour » ou « contre ». La comparaison avec la lutte des classes n’est donc absolument pas pertinente, de même que le rapprochement entre études de genre et marxisme auquel certains se hasardent.

Non, le concept de genre ne fait pas des différences biologiques des détails insignifiants. La grande prêtresse des études de genre Judith Butler elle-même a écrit un ouvrage intitulé Des corps qui comptent ; elle soutient que le corps signifie toujours au-delà de ce que nous voudrions le voir signifier, elle affirme qu’il y a une réalité corporelle derrière le genre. Quoi de plus faux que d’écrire, comme le fait vigi-gender.fr, que dans « l’idéologie du genre », « notre corps n’a aucune signification » ? Au contraire, les significations du corps humain sont précisément l’un des principaux champs d’application des études de genre. Comment le corps humain est-il vécu, perçu, représenté, quelles normes, quelles contraintes lui sont appliquées en tant que corps d’homme, en tant que corps de femme ? C’est cela, le genre, ou du moins, c’est en grande partie cela.

(Il serait bon, tant que nous y sommes, de ne pas confondre déconstruction et destruction : Derrida et Butler, entre autres, insistent sur ce point à plusieurs reprises. Déconstruire n’est pas détruire. Et quand, en études de genre, on dit de quelque chose que c’est une représentation, un stéréotype, une construction, cela ne veut pas dire que c’est intrinsèquement mauvais : cela veut dire que ça n’est qu’une représentation, un stéréotype, une construction, et pas l’un des cinq piliers de la civilisation occidentale – qui s’effondre, comme nous le savons tous.)

Il y a une différence des sexes, personne ne le nie. Oui, elle existe, mais il faut bien, à un moment donné, qu’elle soit reconnue, qu’elle soit constituée en différence riche de sens, qu’on en ait fait la différence par excellence. Que je sache, on ne traite pas les chevelus différemment des chauves, on ne traite pas les êtres humains dont la peau est noire différemment des êtres humains dont la peau est blanche – pardonnez-moi ce trait d’ironie. Oui, à l’observation, un corps d’homme et un corps de femme présentent un certain nombre de différences. Personne ne le nie. Faut-il construire sur ces différences un ordre social, attribuer tel rôle aux uns, tel rôle aux autres ? Ce n’est pas vraiment la question : ces représentations qui nous environnent nous préexistent, nous ne naissons pas sur une tabula rasa. Mais est-il absolument nécessaire que ces rôles soient imposés par la violence, par le contrôle social, par la loi ? J’en doute. Sommes-nous voués à reproduire l’ordre social et les rôles sociaux que nous avons trouvé à notre naissance ? De toute évidence, non. Ni nos parents, ni nos grands-parents ne les ont reproduits exactement, et nous-mêmes ne les reproduisons pas non plus exactement.

Que tous les membres du gouvernement n’aient pas une parfaite maîtrise des questions de genre, c’est certain. Les déclarations pour le moins floues, sinon contradictoires de plusieurs d’entre eux en attestent. Plusieurs parlent à tort et à travers de « théorie du genre », tantôt pour s’en revendiquer, tantôt s’en démarquer, faisant hurler, à chaque fois, aussi bien les sceptiques que les convaincus du genre. Au moins, cela a l’avantage d’ôter toute crédibilité à l’hypothèse d’un grand complot du genre, dont les initiés présideraient en ce moment aux destinées de l’État.

À défaut de complot, il est tout à fait probable que certains membres du gouvernement aient été, à un moment donné de leur vie, sensibilisés, à la suite de telle ou telle expérience, de telle ou telle rencontre, à l’enjeu que représente le genre. Les études de genre tendent à nous faire prendre conscience d’une chose : les représentations de genre font peser une violence sur de nombreux êtres humains. Sur à peu près tout le monde, en fait : en général, l’homme qui ne veut pas être homme comme la société voudrait qu’il le soit, la femme qui ne veut pas être femme comme la société voudrait qu’elle le soit. En particulier, les homosexuels, les transsexuels, et bien d’autres.

Ceux qui dissertent sur le nihilisme, l’idéalisme, la volonté de toute-puissance qui se cacheraient derrière le genre savent-ils vraiment de quoi ils parlent ? Savent-ils la violence qui pèse sur les personnes qui s’affirment homosexuelles, ou même sur celles qui sont soupçonnées de ne pas être exclusivement hétérosexuelles ? Savent-ils la violence qui pèse sur les personnes qui se travestissent, qui entreprennent un changement d’identité sexuelle, sur celles qui sont soupçonnées de l’être ? Savent-ils, dans d’autres sociétés que la nôtre, mais aussi dans la nôtre à un moindre degré, la violence qui pèse sur une femme, sur un homme qui ne voudrait pas se marier ? Sur une femme qui ne voudrait pas engendrer ? Nous parlons de vies humaines, nous ne parlons pas d’apprentis sorciers pressés de mettre en application leurs dernières lubies.

La préoccupation la plus vive que je discerne en arrière-plan des études de genre, et en particulier des travaux de Judith Butler que je connais moins mal que d’autres, c’est celle de rendre vivables des vies qui ne le sont pas, ou si peu, ou si difficilement, de rendre plus digne les vies qui sont jugées indignes. Oui, c’est une préoccupation politique, ou du moins qui doit se traduire en termes politiques. J’ai beau chercher, je ne vois vraiment pas ce que cela a d’inquiétant. Cet agenda peut se traduire de diverses formes.

1. Dans l’enseignement scolaire, consacrer quelques heures parmi des milliers à mettre en évidence la diversité des choix que peut faire un homme ou une femme. Nous vivons en société, il n’est ni extravagant ni totalitaire d’expliquer à des enfants qu’il y a autour d’eux des personnes qui ne vivent pas comme leurs parents et qui n’en sont pas moins respectables. Il n’est ni extravagant ni totalitaire d’expliquer à des enfants que leurs opportunités sont plus larges qu’ils ne le croient, s’ils osent s’en saisir, et si bien entendu la société se donne les moyens de les leur rendre accessibles – ou tout au moins de les leur laisser accessibles. Les enfants n’appartiennent ni à leurs parents, ni à l’État, ni à qui que ce soit. Ce n’est pas en leur disant, au lycée, que la façon dont ils se vivent homme ou femme est en grande partie la conséquence de représentations sociales sur lesquelles ils peuvent influer que nous allons les désaxer. Nous n’allons pas les perturber en leur disant, dès le plus jeune âge, que les femmes peuvent être astronautes, les hommes fleuristes, que si Clotaire s’est moqué d’Agnan parce qu’il avait mis du vernis à ongles, hé ben Clotaire est rien qu’un gros débile et Agnan fait ce qu’il veut s’il trouve ça joli, même si rien n’empêche la maîtresse de dire discrètement à Agnan qu’il y a beaucoup de gros débiles comme Clotaire et que donc en l’état actuel de la société il vaut peut-être mieux qu’il évite de mettre du vernis à ongles, du moins quand il vient à l’école.

2. Créer un cadre légal pour les relations stables entre deux personnes de même sexe, comme il en existe un pour celles entre deux personnes de sexe différent. Je ne crois pas que qui que ce soit entende contester la fécondité de la différence sexuelle. Mais en quoi cette fécondité exclut-elle que des personnes de même sexe soient, à leur manière, fécondes ? Qu’on remette en cause la procréation médicalement assistée ou la gestation pour autrui, ma foi, pourquoi pas. Je suis le premier à trouver pour le moins préoccupant qu’on entasse les embryons congelés et à juger extrêmement problématique la gestation pour autrui, qu’elle soit altruiste ou rémunérée. Mais pourquoi avoir fait croire, pourquoi continuer de faire croire que ces deux questions sont liées à celle du mariage pour tous, quand la procréation médicalement assistée, y compris hétérozygote, est pratiquée depuis trente ans, quand la gestation pour autrui concerne principalement des couples hétérosexuels, quand la Louisiane vote, en juin dernier, la restriction de la gestation pour autrui aux seuls couples hétérosexuels ? C’est de l’escroquerie pure et simple.

3. Revaloriser les aides dont bénéficient les femmes élevant seules leurs enfants (qui constituent l’écrasante majorité des parents célibataires) et victimes d’abandon de famille. C’est un gouvernement socialiste qui vient de faire adopter cette mesure – que j’ai – mais il y a très longtemps peut-être, ou bien il était tard, ou bien j’avais bu – entendu prôner des centaines de fois par des catholiques se situant à droite de l’échiquier politique, au cours de discussion sur l’avortement.

4. Rééquilibrer le congé parental entre les deux conjoints. Exalter le père qui gagne de quoi faire vivre sa famille et la femme qui prend un congé parental de trois ans comme le fait M. Bellamy dans son billet, pourquoi pas ; simplement, il se trouve que tout le monde ne souhaite pas procéder ainsi. Il y a aujourd’hui des femmes dont les revenus sont supérieurs à ceux de leurs conjoints. Il y a aujourd’hui des hommes qui souhaitent pouvoir s’arrêter de travailler pour s’occuper de leurs enfants. Non, un père et une mère ne jouent pas exactement le même rôle. D’une part c’est la mère qui accouche, et qui peut allaiter si elle le souhaite. D’autre part, dans la plupart des couples, l’un et l’autre jouent un rôle différent vis-à-vis de l’enfant, avec des variations infinies d’une famille à l’autre. Et donc ? Comment passe-t-on de cette affirmation à la conclusion abrupte selon laquelle l’État doit encourager l’un à rester à la maison et l’autre à travailler ? Je croyais qu’une des solutions à la crise de la famille était que les pères consacrent plus de temps à l’éducation des enfants et aux soins du ménage ? J’ai dû rêver.

Je suis loin d’être un enthousiaste du gouvernement actuel, dont beaucoup d’orientations – loin du genre – m’inquiètent. Mais non, j’ai beau faire, rien de tout cela ne m’effraie. La façon dont ces mesures sont présentées est souvent insupportable, je le reconnais sans peine. On nous vend à grand renfort de tambour des ruptures civilisationnelles ; on ferait mieux de faire adopter discrètement de simples mesures de justice. M. Peillon se prend pour le petit père Combes ; Mme Taubira nous gratifie de ses tirades césairo-hugoliennes. C’est un peu fatigant, je l’admets. Il y a dans une part non négligeable de la classe politique française un exaspérant laïcisme bas-du-front : me risquerai-je à rappeler que la laïcité consiste à traiter la religion comme les autres domaines de l’activité humaine, ni plus, ni moins, et non à exclure la religion de l’espace public ? Je m’y risque. Dans ce contexte, je comprends que beaucoup de catholiques se sentent méprisés ou exclus.

Aux uns, donc : qu’on mette sur le dos de lois récentes des évolutions sociales profondes et anciennes, c’est regrettable, mais enfin, ainsi va la vie politique en démocratie. Qu’on confonde les causes des problèmes et leurs remèdes, c’est plus grave. Ceux qui proposent de renforcer les rôles traditionnels – encore faudrait-il se mettre d’accord sur la tradition de référence – de l’homme et de la femme pour remédier à la « crise de la famille » me font penser à ceux qui proposent de revenir à la théologie et à la liturgie en vogue avant le concile Vatican II pour remédier à la « crise de l’Église ». (Autant dire qu’ils me font bien rigoler.) Non que ce qui existait avant soit intrinsèquement pervers : simplement, mettons le vin nouveau dans des outres neuves. Et n’ayons pas peur. Ou du moins, ne nous trompons pas de peur.

Aux autres : si nous nous plaçons sur le terrain de la vie « vivable », comme j’ai essayé de le faire ici, les catholiques ont, non pas des leçons, mais des exemples à donner, que ce soit dans l’accueil des personnes lourdement handicapées, les soins palliatifs, l’attention apportée aux migrants, la meilleure façon de contribuer au développement des pays les plus pauvres, et mille autres sujets. Il ne serait peut-être pas tout à fait idiot de prêter attention à ce qu’ils ont à dire. Ce n’est pas parce qu’une partie de l’Église se révèle bouchée à l’émeri lorsqu’on aborde deux ou trois questions de société qu’il faut nous enfermer dans votre petite boîte étiquetée « fascisto-intégristes ». Merci d’avance.

Douze propositions sur l’Église et les unions homosexuelles

Kim Fabricius est un théologien réformé, ministre du culte à Swansea (Pays de Galles). Doué d’un talent certain pour la vulgarisation, il est l’auteur de plusieurs séries de « propositions », dont l’une porte sur les unions homosexuelles dans l’Église. Il me semble que ce texte est une remarquable synthèse ce qu’on peut dire aujourd’hui de l’homosexualité d’un point de vue chrétien, et qu’il est du plus grand intérêt pour les chrétiens francophones en raison des débats en cours, dans différents pays comme au sein de l’Église. Je l’ai donc traduit – avec l’accord de l’auteur, que je remercie. Merci à C. pour sa relecture attentive. Bonne lecture !

Douze propositions sur les relations homosexuelles et l’Église

1. Disons tout d’abord que la question des relations homosexuelles et de l’Église est une question de vérité avant d’être une question de morale ou de discipline. L’interprétation que l’Église fait de l’écriture est-elle vraie ? L’enseignement traditionnel de l’Église est-il vrai ? Si ni l’un ni l’autre ne sont vrais, ils doivent s’effacer, sinon la foi de l’Église deviendrait une mauvaise foi. Comme le disait Milton1, « la coutume sans la vérité n’est qu’une vieille erreur ». J’ajoute autre chose par anticipation : d’après Jésus, la vérité nous rendra libre (Jean 8, 32) ; Flannery O’Connor ajoute que « la vérité nous rendra étranges ». Mais avant d’en dire plus, nous devons savoir de quoi nous parlons. Dans la plupart des discussions sur la sexualité humaine, nous parlons à l’autre plutôt qu’avec lui ; en fait, toute discussion sur la sexualité est un quiproquo.

2. Je pars du principe que l’homosexualité – en tout cas, l’homosexualité dont je parle – est quelque chose de donné, et non un choix de vie ; une disposition qui a été reconnue, et non adoptée ; une condition aussi « normale » que le fait d’être gaucher, ou l’hétérosexualité (qu’on soit hétérosexuel par nature ou par éducation, c’est une question ouverte au débat, mais sans pertinence du point de vue moral). Je pars également d’une compréhension de la sexualité humaine qui ne met pas la génitalité au centre, mais où l’amitié, l’intimité et la joie sont aussi importants que la libido, et dans laquelle les actes sexuels eux-mêmes sont symboliques autant que physiques. Je n’ai pas besoin de préciser que l’argument « beurk » utilisée dans certaines polémiques n’a pas sa place dans une discussion rationnelle, et que le discours sur la « maladie » et le « traitement » est répugnant et traduit une ignorance. Fondamentalement, l’homosexualité, c’est ce que l’on est, et non ce que l’on fait, encore moins ce que l’on fait au lit. Il s’agit de décrire, mais aussi de prescrire : je parle ici de relations responsables, aimantes, fidèles ; je ne parle pas de promiscuité ou d’exploitation sexuelle, ni de relations éphémères.

3. Qu’en est-il de la Bible ? Telle est la question primordiale pour un protestant. Les réponses qui commencent par « la Bible dit que » sont désespérément inadéquates et irresponsables. Il nous faut cependant examiner des textes spécifiques, et reconnaître qu’ils condamnent universellement les pratiques homosexuelles. Les arguments tirés du silence d’un texte, du type « regardez la relation entre David et Jonathan », ou « notez que Jésus n’a pas condamné la relation entre le centurion et son serviteur » sont un signe de désespoir exégétique. Il faut reconnaître le « non » pur et simple de la Bible. Mais « non » à quoi ? Il y a en effet un axiome fondamental en herméneutique : « Pour que des textes bibliques portant sur une question d’ordre social ou moral puissent être compris comme Parole de Dieu pour nous aujourd’hui, deux conditions au moins doivent être respectées. D’une part, il faut qu’il y ait une ressemblance entre la situation, l’institution, la pratique ou l’attitude actuelle et celle d’autrefois, et que cette ressemblance soit suffisante pour que nous puissions dire que dans un certain sens, le texte parle bien du sujet qui nous intéresse aujourd’hui. D’autre part, nous devons être en mesure de montrer qu’il y a, à l’œuvre dans ces textes, un principe sous-jacent qui soit en accord avec la foi biblique prise dans son ensemble, et non contredit par des expériences ou interprétations ultérieures » (Walter Houston2).

4. La première condition n’est pas respectée. La Bible ne dit rien de l’orientation homosexuelle, ou des relations homosexuelles telles que définies dans la proposition 2. Dans l’Ancien Testament, on trouve deux récits – Loth et sa fille (Genèse 19), le Lévite et sa concubine (Juges 19) – dans lesquels il est question de viol en réunion, tandis que lorsque le code de sainteté du Lévitique interdit l’homosexualité (18, 22 et 20,13), il est question de pureté rituelle dans un cas, de domination masculine (l’homme ne traitera pas un autre homme comme on traite une femme) dans l’autre. Le souci de pureté n’est pas entièrement anachronique, mais comme Walter Brueggemann3 le fait remarquer, en dernier recours, la justice l’emporte sur la pureté.

5. Les tentatives visant à fonder une anthropologie de l’hétérosexualité sur les deux premiers chapitres de la Genèse sont déjà plus pertinentes. Cependant, malgré mon vif intérêt pour une compréhension de l’imago Dei en termes relationnels et sociaux, cette lecture de Genèse 1, 16-28 pose de réels problèmes exégétiques, en particulier si on lit ce texte dans une perspective christologique. De même que dans Genèse 2, il y a une raison étiologique assez évidente au fait qu’un homme et une femme soient à l’origine de la race humaine, laquelle n’a rien à voir avec une hétérosexualité « obligatoire ». Il y a beaucoup à dire au sujet d’Adam et Ève, mais pas grand-chose à tirer du fait qu’ils ne soient pas Adam et Steve ; et de nombreux autres passages de la Bible nous dissuadent de considérer la sexualité reproductive comme une norme. Enfin, quand ce sujet est traité, les références à l’Ancien Testament font généralement l’impasse sur les livres sapientiaux, qui mettent l’accent sur l’observation du monde comme moyen de connaître Dieu et sa création, suggérant que l’empirisme lui-même est biblique, et que les découvertes scientifiques ont toute leur place dans la discussion.

6. Dans le Nouveau Testament, les Évangiles ne disent pas un mot de l’homosexualité. Restent trois références dans les textes pauliniens (Jude 7 n’est pas pertinent, cf. Genèse 19). La condamnation portée en 1 Corinthiens 6, 9-10 et 1 Timothée 1, 8-11 dépend de la traduction de deux mots obscurs (malakoi et arsenokoitai), mais admettons qu’ils fassent références à des relations homosexuelles. Le sujet est indiscutablement traité dans Romains 1, 18 et suivants, sans doute le passage le plus en rapport avec les relations homosexuelles chez saint Paul. Quoique…

7. Il faut au moins faire remarquer que Paul utilise la rhétorique du déshonneur et de la honte, plutôt que celle du péché, pour décrire des relations entre hommes. Ces dernières ne sont, quoi qu’il en soit, qu’un cas spécifique de la distorsion universelle du désir qui est entrée dans monde à la suite du premier péché d’idolâtrie. Romains 1, 26 est un verset intéressant : on y voit généralement une allusion au lesbianisme (ce serait le seul passage de la Bible à y faire référence), mais les Pères de l’Église jusqu’à Jean Chrysostome, Augustin inclus, estimaient que Paul évoquait la sodomie entre homme et femme. Voilà qui nous invite à être prudents quand on parle du sens « évident » d’un texte ! Il y a également la question de la fonction rhétorique de Romains 1, 18 et suivants (ou plutôt de Romains 1, 18 – 2, 5). Comme James Alison4 le fait remarquer, l’argumentation de Paul condamne les pratiques sexuelles des païens – pourquoi ? – pour « préparer [son public judéo-chrétien] à une chute, avant de donner le coup de grâce » (Romains 2, 1) de sorte que « cette référence ne peut être utilisée pour légitimer quelque jugement que ce soit sur les comportements homosexuels sans faire gravement violence au texte5 ».

8. Il est plus pertinent de s’interroger sur la nature des relations homosexuelles qui sont condamnées. S’agit-il des relations définies dans la proposition 2 ? Et par conséquent, la première condition de l’axiome herméneutique donné dans la proposition 3 est-elle satisfaite ? Aux deux questions, la réponse est non. Les relations homosexuelles « hellénistiques » que Paul condamne, s’il ne s’agit pas de formes de prostitution sacrée, sont nécessairement asymétriques en termes d’âge, de statut et de pouvoir (la forme approuvée par la société d’alors étant la pédérastie) ; elles ouvrent sur l’exploitation et sont intrinsèquement transitoires. Comme le dit Rowan Williams en commentant la première épître aux Romains : « ne faudrait-il pas se demander s’il est possible de présenter la rébellion consciente et la voracité sans discernement comme des explications plausibles de l’essence du « comportement homosexuel », a fortiori celle de l’essence du désir homosexuel – comme le font certains autour de nous en ce moment6 ? » – et à plus forte raison, au sein de l’Église.

9. Résumant la contribution des textes de l’Ancien et du Nouveau Testament au débat contemporain sur l’homosexualité, le regretté Gareth Moore7 disait : « Dans la mesure où nous pouvons les comprendre, ils ne parlent pas du tout de la même chose, ils ne condamnent pas du tout la même chose, et ils ne condamnent pas ce dont ils parlent pour les mêmes raisons. Plus important, tous ne condamnent pas les comportements homosexuels, et aucun ne condamne clairement les relations homosexuelles ou les comportements dont il est question dans le débat qui a cours en ce moment au sein du christianisme ».

10. Au contraire des protestants, les catholiques appréhendent la question des relations homosexuelles indirectement à travers la Bible, mais aussi directement à travers la tradition interprétée par le magistère. Ils font notamment appel à la « loi naturelle » des normes d’existence et des règles d’action connaissables indépendamment de la révélation, à travers l’expérience ordinaire et la raison pratique. Le pluralisme culturel et la perspective post-critique à propos de la construction sociale de la réalité ont radicalement remis en cause le concept de loi naturelle. Cependant, dans ses propres termes, la condamnation des relations homosexuelles sur la base de la loi naturelle est en elle-même contingente. Thomas d’Aquin lui-même admettait que la loi naturelle pouvait ne pas être immuable, et que certains jugements spécifiques pouvaient évoluer. Les livres sapientiaux nous montrent qu’une approche empirique est indispensable. On se souvient du conseil que donnait Wittgenstein : « Ne pensez pas, regardez ! » Et quand on regarde les gays et les lesbiennes, que voit-on ? Voit-on des hétérosexuels défectueux, soumis à une inclination « objectivement désordonnée » menant à un comportement « intrinsèquement mauvais » ? Qui en fait l’expérience ? Quelles sont ses preuves ?

11. De mon point de vue, en suivant la trajectoire biblique (cf. le « principe sous-jacent », seconde condition de l’axiome herméneutique énoncé dans la proposition 3) d’une intégration toujours plus grande de personnes autrefois marginalisées (les païens, les femmes, les Noirs), ce n’est qu’une question de temps avant que la liste soit étendue aux personnes homosexuelles. Théologiquement parlant, il ne s’agit pas de « droits », ou même de justice et d’émancipation (le discours du social-libéralisme), il s’agit de grâce divine et d’ontologie humaine et ecclésiale. Les problèmes que nous devons démêler incluent l’herméneutique biblique (en particulier s’agissant de l’usage prescriptif de l’Écriture dans l’éthique chrétienne et de la regula caritatis d’Augustin), les preuves empiriques et l’expérience personnelle. J’ai vu de mes propres yeux les certitudes, les caricatures, les phobies de certains chrétiens fondre à la chaleur de rencontres avec des personnes gaies et lesbiennes, et – ce qui est essentiel – à la vue de leur sainteté de leurs charismes. Le paradigme biblique est l’histoire de la conversion de Corneille (Actes, 10) – qui est bien entendu, en fait, l’histoire de la conversion de Pierre lui-même, un moment de stupéfaction devant la « superbe surprise de la vérité » (Emily Dickinson), un événement qui a renvoyé l’Église primitive à la Torah et à la tradition, avec l’assurance que l’Esprit-Saint la guiderait vers de nouvelles stratégies heuristiques de lecture et d’interprétation.

12. Pour l’ensemble des chrétiens d’aujourd’hui et de demain, la question doit sans doute être celle-ci : comment, en tant que créatures incarnées et sexuées, vivons-nous dans la vérité et témoignons-nous du Christ ? « Vivre dans la vérité » : agir, non pas conformément à la loi, qu’elle soit biblique ou ecclésiastique, non pas en fonction de nos sentiments personnels, mais en suivant la vérité qui doit en fin de compte mener au Christ, en refusant d’être complices de conspirations visant à dissimuler ou à tromper, en particulier en contexte clérical. Et « témoigner du Christ » : en tant que pécheurs pardonnés ne pouvant prétendre à l’infaillibilité, sans juger ni mépriser, sans chercher à marquer des points contre des opposants ou à les rejeter dans un coin, a fortiori sans les tyranniser, sans les exclure de l’église, sans les diaboliser. Au milieu des décombres de la dissonance cognitive engendrée par le glissement de plaques tectoniques, les pierres avec lesquelles nous construirons l’avenir seront l’écoute attentive des discours des uns et des autres8, la patience et la persévérance, car (pour citer la fin du poème d’Emily Dickinson) : « La Vérité doit éblouir peu à peu / Faute de quoi elle aveuglerait tous les hommes ». Nous découvrirons certainement de quoi est faite l’Église, si nous, chrétiens, mettons vraiment notre confiance dans l’Esprit-Saint, si nous sommes artisans de paix, et si nous vivons dans l’espérance.

1 [Toutes les notes sont du traducteur.] Et Cyprien de Carthage avant lui (Lettre 74).

2 Professeur de théologie au Mansfield College d’Oxford.

3 Théologien américain, 1933 – .

4 Théologien américain, 1959 – .

5 James Alison, Undergoing God, Continuum, 2006, p. 138.

6 Rowan Williams, « Knowing myself in Christ », dans Timothy Bradshaw (dir.), The Way Forward ? Christian Voices on Homosexuality and the Church, Eerdmans, 2003. Comme l’auteur du présent article, Rowan Williams se demande si l’homosexualité contemporaine et celle évoquée par saint Paul sont bien des phénomènes semblables.

7 Théologien britannique, auteur, entre autres, de A Question of Truth : Christianity and Homosexuality.

8 L’auteur du présent texte cite une formule de Nelle Morton qui a fait florès parmi les féministes chrétiennes américaines, « hearing one another to speech ».

Tresmontant sur le péché originel

Le but de la Création, sa finalité ultime, c’est l’union sans mélange et sans confusion de cet Homme nouveau et véritable, à Dieu unique et incréé. Nous naissons dans un état qui précède cette union et nous ne pouvons parvenir à cette union qui est la finalité ultime de la Création, qu’après une transformation, une métamorphose, une nouvelle naissance, qui fait de nous l’Homme nouveau, nouvelle création, conforme au fils unique qui réalise cette union depuis le premier instant de la création de son âme humaine. Ce n’est donc pas une affaire de chute, ni une histoire de chute. Il s’agit d’une étape dans l’histoire de la Création.

La Création de l’Univers, de la nature, de l’Homme, s’effectue par étapes, parce qu’il n’est pas possible qu’il en soit autrement. La création de l’Homme s’effectue par étapes : c’est ce qu’explique Paul dans sa première lettre aux Corinthiens, 15, 45, que nous avons lu. C’est ainsi que le comprend Irénée de Lyon dans son grand ouvrage contre les gnostiques, livre IV. En somme, Luther a remplacé la théorie chrétienne de la Création qui s’effectue par étapes, par une théorie gnostique de chute. Il met donc la perfection ou la plénitude au début, à l’origine, comme tous les systèmes gnostiques. Tandis que le christianisme orthodoxe, celui de saint Paul et de saint Irénée de Lyon, met la perfection, la plénitude au terme de l’histoire de la Création, et non pas à l’origine. Pour Luther la raison d’être du Christ ne peut donc être que la rédemption, la réparation, la satisfaction. Luther n’aperçoit pas que la raison d’être du Christ est beaucoup plus que cela, puisque le Christ est celui en qui la Création tout entière trouve son achèvement ultime, sa plénitude, sa raison d’être, sa finalité intelligible, comme l’a bien vu le franciscain Jean Duns Scot. La raison d’être du Christ est indépendante du fait que l’Humanité est devenue criminelle. Le Christ est le premier voulu, primum in intentione, ultimum in executione. On voit comment la théorie orthodoxe du péché originel se rattache à la christologie orthodoxe.

Claude Tresmontant, Les malentendus principaux de la théologie, F.-X. de Guibert, 2007

(Je n’ai pas aimé ce bouquin. Trop vite écrit et trop confus, à mon humble avis. Mais il y a de bons passages.)

Sauver le Christ des mains des Clercs

La seule chose que je puisse être : une voix qui répète, opportune et inopportune, que l’Église dépérira aussi longtemps qu’elle n’échappera pas au monde factice de théologie verbale, de sacramentarisme quantitatif et de dévotions subtilisées où elle s’enveloppe, pour se réincarner dans les aspirations humaines réelles. – Aucune considération d’aucun genre, je le sens, ne pourra m’arrêter dans cette ligne. Rien ne comte plus au Monde pour moi que cette Cause : sauver l’esprit et la vérité. – Naturellement, je discerne assez bien ce que cette attitude a de paradoxal : si j’ai besoin du Christ et de l’Église pour sauver mon Monde, je dois prendre le Christ tel que me le présente l’Église, avec son fardeau de rites, d’administration et de théologie. Voilà ce que vous me direz, et ce que je me suis dit bien des fois. Mais maintenant je ne puis échapper à l’évidence que le moment est venu où le sens chrétien doit « sauver le Christ » des mains des Clercs pour que le Monde soit sauvé.

Pierre Teilhard de Chardin, Lettre à Auguste Valensin, 25 février 1929.

En un demi-paragraphe, Gauchet dit à peu près tout

On ne saurait trop y insister, par « fin de la religion », c’est un phénomène très précis que l’on désigne : la fin du rôle de structuration de l’espace social que le principe de dépendance a rempli dans l’ensemble des sociétés connues jusqu’à la nôtre. La religion ne s’explique historiquement dans ses contenus et dans ses formes que par l’exercice d’une fonction exactement définie. Or cette fonction non seulement n’existe plus, mais, ce qui signe bien plus sûrement sa résorption, s’est retournée en son contraire moyennant une transformation qui, loin d’abolir ses éléments, les a intégrés au fonctionnement collectif. La société moderne, ce n’est pas une société sans religion, c’est une société qui s’est constituée dans ses articulations principales par métabolisation de la fonction religieuse.

(Marcel Gauchet, Le désenchantement du monde)

Au sein du christianisme actuel (chez les catholiques comme chez les autres), certains, à la marge, refusent cette analyse, interprétant superficiellement certains faits (l’avortement légal de masse, par exemple, ou la chute du taux de pratique religieuse) pour en conclure au caractère areligieux ou antireligieux de notre société. Mais grosso modo, la principale ligne de fracture sépare deux camps : 1) ceux qui se désolent de la situation décrite par Gauchet : le christianisme n’est plus le christianisme s’il ne joue plus la fonction sociale qu’il jouait autrefois, et les efforts des chrétiens doivent tendre à ce qu’il exerce à nouveau cette fonction ; 2) d’autres (dont j’incline à faire partie), au contraire, estiment qu’il s’agit d’une occasion inespérée d’être chrétien différemment, peut-être plus discrètement, en renonçant à tout ce qui pouvait faire du christianisme ancien une armature, un cadre pour la société.

Les affaires de pédophilie impliquant des prêtres et leur traitement médiatique devraient nous inspirer : au lieu de chercher à communiquer plus et mieux, nous devrions nous taire, laisser la justice des hommes faire son travail, renoncer définitivement à tout ce qu’il pouvait y avoir de juridique dans notre Église et qui lui a fait, en fin de compte, tant de mal. Et surtout prier, prêcher par l’exemple, transmettre l’Évangile à ceux qui veulent le recevoir. Après de tels drames et les passions qu’ils ont déchaînées, ce ne sont pas de bons plans de communication qui rapprocheront notre prochain du Christ et de son Église, mais les saints ou presque qu’il rencontrera, espérons-le, sur sa route.

L’homme n’est pas bon, et c’est un anarchiste qui vous le dit

« Un véritable anarchiste pense qu’une société anarchiste, sans Etat, sans pouvoirs, sans organisation, sans hiérarchie est possible, vivable, réalisable, alors que moi, je ne le pense pas. Autrement dit, j’estime que le combat anarchiste, la lutte en direction d’une société anarchiste sont essentiels, mais la réalisation de cette société est impossible. [...] Que la société joue un grand rôle dans la perversion de l’individu, cela me paraît certain [...]. Cependant tout ne vient pas de la « société ». [...] Il ne suffit donc pas d’arrêter la répression pour arrêter les passions de l’homme. Celui-ci en effet, malgré toutes les croyances contraires, n’est pas bon. Cette affirmation de ma part n’a rien à faire avec l’idée chrétienne du « péché ». Celui-ci en effet existe dans la relation avec Dieu, et pas autrement. L’erreur de siècles de chrétienté a été de concevoir le péché comme une faute morale. Ce qui n’est pas le cas, bibliquement. Le péché, c’est la rupture avec Dieu, et les conséquences que cela entraîne. Quand je dis que l’homme n’est pas bon, je ne me place pas d’un point de vue chrétien ni du point de vue de la morale : je veux dire que les deux grandes caractéristiques de l’homme, quelle que soit sa société ou son éducation, sont la convoitise et l’esprit de puissance. On les retrouve partout et toujours.  »

Jacques Ellul, Anarchie et christianisme

Être chrétien aujourd’hui

La plupart des objections courantes contre la religion chrétienne ne m’ont jamais arrêté bien longtemps. J’en mentionnerai deux, pour mémoire. En premier lieu, je ne crois pas que les cinq siècles de progrès scientifique relativement rapide qui ont suivi la Renaissance rendent impossible ou aberrante toute croyance religieuse. La science et la religion répondent toutes deux à des questions que l’homme se pose, mais d’une part, elles ne répondent pas au même type de questions, d’autre part, elles n’apportent pas le même type de réponses. En second lieu, la question « pourquoi Dieu permet-il le mal ? » est intéressante et féconde, elle s’est toujours posée et se posera toujours. J’ai toujours trouvé la réponse chrétienne assez satisfaisante : pour dire les choses sommairement, Dieu nous aime, il veut donc que nous l’aimions en retour, or pour aimer il faut être libre, donc nous devons être en mesure de faire le mal. Il y aurait évidemment beaucoup plus à dire sur cette passionnante question, mais ce n’est pas l’objet de ce court essai, qui se veut accessible au plus grand nombre.

La seule objection qui me touche véritablement est ce qu’on pourrait appeler la privatisation du salut, c’est-à-dire que le fait que le salut devienne une affaire privée. Pour dire les choses simplement, il est impossible aujourd’hui d’embarquer avec soi manu militari le reste de l’humanité dans l’histoire du salut. Impossible aussi de produire une apologétique – discours visant à convaincre de la vérité, de la supériorité, de l’excellence d’une religion – sincère dans laquelle le christianisme serait, toutes choses égales par ailleurs, préférable à l’agnosticisme, à l’athéisme, à l’islam ou à telle ou telle spiritualité orientale. L’apologétique moderne est nécessairement un discours, plus précisément une parole d’une personne s’adressant à une autre, dans le cadre de laquelle on tentera de montrer que le christianisme peut, aujourd’hui, apporter une réponse, une aide, donner du sens à l’existence de telle personne en particulier. En somme, quelque chose de très subjectif et qui, je crois, n’a pas grand-chose à voir avec la raison, et c’est pour cela que je préfère le terme de « parole » à celui de « discours ».

Un problème se pose alors, car à l’évidence, si on lit l’Écriture avec un minimum d’honnêteté et de connaissance du contexte historique, le Christ n’est pas vraiment venu sur terre dans cet état d’esprit. Le Christ est venu sauver tous les hommes par sa mort et sa résurrection. On peut très certainement lire dans les Évangiles une annonce, un germe de cette privatisation du religieux, du subjectivisme, voire du relativisme, et c’est plus ou moins ce que dit Marcel Gauchet quand il parle du christianisme comme « religion de la sortie de la religion ». Il n’en reste pas moins que le Christ est venu sauver tous les hommes par sa mort et sa résurrection, alors que dans la modernité, l’expérience du salut, sa réception, ne peuvent plus avoir lieu que de manière individuelle, ou au sein de communautés restreintes, bref, que le peuple des sauvés, des rachetés, l’Église si l’on veut, ne peut plus prétendre avoir vocation à s’étendre à l’ensemble de l’humanité, que l’Église n’a plus rien à dire sur le salut des hommes qui, personnellement, ne l’ont pas rejointe. Quel sens pouvons-nous donner alors à la venue du Christ sur terre, sans en atténuer la portée, sans recourir aux artifices courants du discours chrétien contemporain, c’est-à-dire parler de tout en termes de signe, de symbole, ou de je ne sais quoi ? Finalement, comment être chrétien aujourd’hui ?

Je ne prétends pas apporter une réponse précise, complète et systématique à cette question ; et à vrai dire, je ne crois pas qu’une telle réponse soit possible. L’Incarnation du Christ en tant qu’événement historique ne fait que s’éloigner de nous : il est assez naturel que nous ayons de plus de plus de mal à actualiser cet événement, à le rendre présent, à faire en sorte qu’il ait du sens pour nous et pour nos contemporains. En fin de compte, la réponse que je propose ne va pas au-delà de l’individuel, du subjectif ; je la conçois comme une manière de vivre personnellement le christianisme, comme une interprétation de la façon dont il est possible, aujourd’hui, d’être chrétien.

Je crois que la religion, et en ce qui me concerne, la religion chrétienne, peut être vécue sur le mode de l’amour. Je crois même que c’est le seul modèle envisageable dans une société qui, de toute évidence, n’est plus chrétienne. Rien de bien original, comme vous le voyez. Je m’explique. Lorsque j’aime une femme, je la choisis. En la choisissant, j’exclus toutes les autres femmes. Remarquez que je n’éprouve pour elles aucun sentiment de haine, aucune répugnance. Je peux même en choisir certaines pour amies. Il y a cependant certaines choses que je ne ferai jamais qu’avec la femme que j’ai choisie et que j’aime. Certains gestes, certaines paroles ne s’adresseront jamais qu’à elle. Il me semble qu’en matière de religion, c’est à peu près la même chose.

Tout cela paraîtra bien relativiste à certains. J’en suis conscient. Mais, comme on l’a vu précédemment, il n’est plus possible aujourd’hui d’être croyant en se disant : ma foi est la seule vraie, ma foi est la seule voie de salut. Cela n’est plus possible, même s’il faudra sans doute encore quelques siècles pour que certains chrétiens se le mettent dans le crâne. Une fois ce constat fait, on cherche ce qui, depuis longtemps déjà – et d’ailleurs, en Occident du moins, sous l’influence du christianisme – s’est joué sur le mode du subjectivisme, du choix personnel : l’amour. La comparaison a ses limites : je souhaite partager ma foi avec d’autres, alors que, sauf cas de perversion, je répugne à partager l’être aimé.

Bien entendu, ce parallèle entre objet de l’amour et objet de la foi n’est pas nouveau, est présent dans les Évangiles, et semblera même outrageusement évident à ceux qui ont un minimum de familiarité avec saint Augustin, saint Jean de la Croix, sainte Thérèse d’Avila, plus récemment Édith Stein, et beaucoup d’autres. Mais mon propos est simplement de mettre en relief la pertinence toute particulière que la modernité – notamment le relativisme et le subjectivisme qui l’accompagnent – lui donne. Il a, en outre, l’avantage d’apporter une réponse à un dilemme qui peut paraître naïf, mais prouve un assez beau souci de sincérité chez beaucoup de jeunes personnes de ma connaissance : si nous sommes chrétiens, au fond, c’est avant tout parce que nous avons eu des parents chrétiens. Putain de contingence, n’est-ce pas. Et l’amour, bordel, est-ce que ça n’est pas contingent ? Alors aimez celui ou celle que vous vous êtes mis dans les bras avec le secours de la contingence, aimez la foi que vous avez choisi de garder après que la contingence vous l’eut mise à portée de main, et faites pas chier. Merde à la fin.

Avec ces grossièretés, je viens de ruiner mes chances d’être publié dans Philosophie Magazine. De toute façon, j’y comptais pas trop. La meilleure dissert de philo de ma vie m’a valu un onze à Normale sup’ (La destitution du tyran dans le De Regno de Thomas d’Aquin, sujet tradi-mytho s’il en est, n’est-ce pas Jean Bastien-Thiry), alors… Voilà ce que c’est que de  commencer à écrire en écoutant les Leçons de ténèbres de Couperin, et de finir avec du rock identitaire français. Voilà, ça fait un peu pseudo-philo pour bar versaillais, mais je m’excuse, c’est tout ce que je sais faire. Bon, je suis un peu long, là, je vais devoir vous laisser, et puis j’ai deux mots à dire à deux ou trois langoustes, bouteilles de champagne et foies gras. Une dernière chose : je ne suis pas sûr que tout ce que je viens d’écrire puisse marcher avec une autre religion que le christianisme. Je laisse à mes rares lecteurs musulmans ou bouddhistes le soin de transposer – s’ils y  parviennent. Bonne année civile, et que Dieu vous garde.