L’Église catholique, Jean Yanne et la vulgarité

D’après un éminent confrère blogueur, Virginie Despentes serait vulgaire dans sa « réponse à Lionel Jospin et aux anti-mariage pour tous ». Mme Despentes commet quelques erreurs factuelles (les grands classiques sur les femmes qui n’avaient pas d’âme – vous lirez avec intérêt cet article – n’héritaient pas – c’est plus compliqué que cela – etc.). Mais je trouve la lecture de son article utile et même réjouissante. Elle envoie au diable tous ceux qui se servent de considérations anthropologiques, psychanalytiques, religieuses ou politiques hasardeuses pour s’opposer au mariage pour tous. Qui s’en plaindrait ? Elle renvoie à leur hypocrisie et à leurs contradictions tous ceux qui s’obstinent à défendre une société « fermée » où législation et normes sociales concordent pour conduire chacun jusqu’au modèle unique de bonheur qui lui est prescrit. Qui s’en plaindrait ?

Alors, si vous le voulez bien, je reprendrai la distinction entre grossièreté et vulgarité opérée par Emmanuel Kant Jean Yanne dans ce célèbre extrait de Tout le monde est beau, tout le monde il est gent, que je vous prie de bien vouloir regarder avec toute l’attention dont vous êtes capables. (Je vous l’accorde, ce film est abominablement mauvais : mais là n’est pas la question).

Dans le sens (qui n’est pas celui du dictionnaire, je ne l’ignore pas) où l’entend Jean Yanne dans ce passage, Mme Despentes est simplement grossière. Elle emploie des expressions comme « sucer des bites », « se torcher le cul », et j’en passe. C’est tout. C’est probablement le résultat d’une exaspération qu’avec un petit effort, chacun pourra comprendre.

En revanche – toujours dans le sens où l’entend Jean Yanne – d’autres choses me paraissent vulgaires. Quand, dans sa lettre de 1986 sur ce sujet, l’Église catholique – que j’aime – écrit que les personnes homosexuelles « cultivent en elles une inclination sexuelle désordonnée, foncièrement caractérisée par la complaisance de soi », elle est vulgaire. Quand elle affirme que l’activité homosexuelle « est en contradiction avec la vocation d’une existence vécue sous la forme de ce don de soi dans lequel l’Évangile voit l’essence même de la vie chrétienne », elle est vulgaire. C’est-à-dire qu’elle blesse et détruit, alors qu’elle devrait guérir et construire.

Quand de façon complètement aveugle à la réalité qui nous entoure et à tout ce qu’enseignent l’histoire, l’anthropologie, la sociologie et d’autres disciplines, le cardinal Vingt-Trois exprime publiquement une ânerie telle que « l’union stable et définitive de l’homme et de la femme pour élever des enfants est comme inscrite dans le code génétique de l’humanité » (Lettre « La famille, un bonheur à construire »), il ne se rend pas compte de la violence (et, toujours au sens de Jean Yanne, de la vulgarité) de ses propos. Un seul modèle, pour tous les lieux et pour tous les temps, et que ceux qui ne parviennent pas à s’inscrire en son sein périssent (ou se sacrifient, comme l’Église le suggère aimablement aux personnes affligées de tendances homosexuelles) ! Le texte de la Conférence des évêques de France n’était pas mal, et aurait pu suffire. Les lettres condescendantes comme celle du cardinal Vingt-Trois – encore plus désagréable quand il en lit grosso modo le contenu, ici -, les déclarations maladroites, les manifestations… était-ce bien nécessaire ?

Alors voilà : je suis catholique, l’Église est d’une certaine manière ma mère. Et je n’aime pas que ma mère soit vulgaire. C’est pour cela que j’essaie tant bien que mal de montrer, ici, sur Twitter et de vive voix, aux catholiques qui m’entourent, en quoi le regard qu’ils portent sur les homosexuels pourrait changer, dans le sens, à ce qu’il me semble, d’une plus grande fidélité au Christ. Il me semble que le Christ ne nous demande pas de porter un regard compatissant sur des gens qu’on juge nécessairement « malades », « blessés » ou « pécheurs » du seul fait de leur homosexualité. Il me semble que le Christ ne nous demande pas de maintenir les normes qui régissent notre société de telle façon qu’elles promeuvent un et un seul modèle de vie commune, modèle que Mme Despentes nous invite à considérer avec modestie – qu’elle en soit remerciée.