Les honnêtes gens ne mouillent pas à la grâce

Il y a quelque chose de pire que d’avoir une mauvaise pensée. C’est d’avoir une pensée toute faite. Il y a quelque chose de pire que d’avoir une mauvaise âme et même de se faire une mauvaise âme. C’est d’avoir une âme toute faite. Il y a quelque chose de pire que d’avoir une âme même perverse. C’est d’avoir une âme habituée.

On a vu les jeux incroyables de la grâce et les grâces incroyables de la grâce pénétrer une mauvaise âme et même une âme perverse et on a vu sauver ce qui paraissait perdu. Mais on n’a pas vu mouiller ce qui était verni, on n’a pas vu traverser ce qui était imperméable, on n’a pas vu tremper ce qui était habitué.

Les cures et les réussites et les sauvetages de la grâce sont merveilleux et on a vu gagner et on a vu sauver ce qui était (comme) perdu. Mais les pires détresses, mais les pires bassesses, les turpitudes et les crimes, mais le péché même sont souvent les défauts de l’armure de l’homme, les défauts de la cuirasse par où la grâce peut pénétrer dans la cuirasse de la dureté de l’homme. Mais sur cette inorganique cuirasse de l’habitude tout glisse, et tout glaive est émoussé.

Ou si l’on veut dans le mécanisme spirituel les pires détresses, bassesses, crimes, turpitudes, le péché même sont précisément les points d’articulation des leviers de la grâce. Par là elle travaille. Par là elle trouve le point qu’il y a dans tout homme pécheur. Par là elle appuie sur le point douloureux. On a vu sauver les plus grands criminels. Par leur crime même. Par le mécanisme, par l’articulation de leur crime. On n’a pas vu sauver les plus grands habitués par l’articulation de l’habitude, parce que précisément l’habitude est celle qui n’a pas d’articulation.

On peut faire beaucoup de choses. On ne peut pas mouiller un tissu qui est fait pour n’être pas mouillé. On peut y mettre autant d’eau que l’on voudra, car il ne s’agit point ici de quantité, il s’agit de contact. Il ne s’agit pas d’en mettre. Il s’agit que ça prenne ou que ça ne prenne pas. Il s’agit que ça entre ou que ça n’entre pas en un certain contact. C’est ce phénomène mystérieux que l’on nomme mouiller. [...] Les honnêtes gens ne mouillent pas à la grâce. [...]

C’est pour cela que rien n’est contraire à ce qu’on nomme (d’un nom un peu honteux) la religion comme ce qu’on nomme la morale. La morale enduit l’homme contre la grâce.

Et rien n’est aussi sot (puisque rien n’est aussi Louis-Philippe et aussi monsieur Thiers), que de mettre comme ça ensemble la morale et la religion. Rien n’est aussi niais. On peut presque dire au contraire que tout ce qui est pris par la grâce est pris sur la morale. Et que tout ce qui est gagné par la nommée morale, tout ce qui est recouvert par la nommée morale est en cela même recouvert de cet enduit que nous avons dit impénétrable à la grâce. [...]

(Et j’en passe, vous savez comment est ce cher vieux Péguy : une fois qu’il a trouvé une idée, il la rumine dans tous les sens pendant dix pages… Vous lirez le reste dans la Note conjointe sur M. Descartes et la philosophie cartésienne, qu’on peut trouver dans le volume II des Œuvres en prose complètes de la Pléiade).

We’re all cultural artifacts

« Chartres is made of stone and glass. But it is not just stone and glass; it is a cathedral, and not only a cathedral, but a particular cathedral built at a particular time by certain members of a particular society. To understand what it means, to perceive it for what it is, you need to know rather more than the generic properties of stone and glass and rather more than what is common to all cathedrals. You need to understand also – and, in my opinion, most critically – the specific concepts of the relations among God, man, and architecture that, since they have governed its creation, it consequently embodies. It is no different with men: they, too, every last one of them, are cultural artifacts. »

Clifford Geertz, The Interpretation of Cultures, ch. II

Un anthropologue qui compare l’homme à la cathédrale de Chartres ne peut pas être foncièrement mauvais.

Toujours des livres !

JULIEN L’APOSTAT – Toujours la même réponse désespérée. Des livres… toujours des livres ! Si je vais voir Libanios, j’entends : des livres, des livres ! Si je viens à vous : des livres, des livres, des livres ! Des pierres à la place de pain ! Je n’ai que faire des livres… C’est de vie que je suis affamé, de communion vibrante, face à face avec l’esprit. Est-ce un livre qui a rendu Saül voyant ? N’est-ce pas un fleuve de lumière qui l’a saisi, une vision, une voix ?

Henrik Ibsen, Empereur et Galiléen, acte II

Dieu, Kojève et les niches fiscales

Si quelqu’un fait ce que je lui dis par « amour » pour moi, il le fait spontanément, car il fait tout pour me faire plaisir sans que j’aie besoin d’intervenir, d’agir sur lui. La relation de l’Amour est donc essentiellement autre chose que la relation de l’Autorité. Mais étant donné que l’Amour donne le même résultat que l’Autorité, on peut facilement commettre une erreur en confondant les deux phénomènes et parler d’une « autorité » que l’aimé aura sur l’amant, ou d’un « amour » qu’a celui qui subit – c’est-à-dire reconnaît – une autorité pour celui qui l’exerce. D’où l’explication de la tendance naturelle qu’a l’homme à aimer celui dont il reconnaît l’Autorité, ainsi qu’à reconnaître l’Autorité de celui qu’il aime. Mais les deux phénomènes restent néanmoins nettement distincts.

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Ces quelques lignes d’Alexandre Kojève dans La notion de l’Autorité (1942), c’est toute l’histoire du malentendu entre Dieu et l’homme. Kojève définit l’autorité comme la possibilité qu’a un agent d’agir sur un autre sans que ces autres réagissent sur lui. Il définit ensuite le divin comme tout ce qui peut agir sur moi sans que j’aie la possibilité de réagir sur lui ; dans le cas d’une autorité humaine, celui qui la subit a toujours la possibilité de réagir, et au moment même où il actualise cette possibilité de réagir, l’autorité n’en est plus une. Dieu n’est donc pas assimilable à une autorité.

La suite, c’est du baroque & fatigué, pas du Kojève – rassurez-vous, je n’invente rien. L’homme a tendance à faire de Dieu une supra-autorité, en se disant, « non seulement il agit sur moi sans que j’agisse sur lui, mais encore, même si je le voulais, je ne pourrais pas agir sur lui, je vais donc rechercher les moyens de me concilier cette supra-autorité ». Il ne faut pas mépriser cette attitude, elle est somme toute assez naturelle, et traduit, au minimum, une certaine conscience du divin.

Il y a pourtant une autre voie, que le christianisme a rendue possible (à défaut de l’actualiser en permanence…). On peut considérer que si Dieu ne correspond pas à la définition kojévienne de l’autorité, c’est non pas parce qu’il serait « au-dessus » de l’autorité, mais parce qu’il est « en-dessous » de l’autorité, ou pour mieux dire, parce qu’il est impossible de l’appréhender en termes d’autorité.

Notre incapacité à réagir sur Dieu ne doit pas être vue comme une manifestation éclatante de sa supériorité sur nous, de sa supposée toute-puissance, mais au contraire comme une formidable opportunité offerte à l’homme. Dans l’amour humain, nous peinons à lâcher prise, à renoncer à notre emprise sur l’autre. Face à Dieu, nous sommes immédiatement délivrés de ce fardeau : privés de toute forme d’emprise sur l’autre partie de la relation, nous avons l’occasion de vivre un amour unique. Il va falloir, bien entendu, épurer cet amour de notre tendance à agir ou à réagir sur Dieu, et les chrétiens qui me lisent savent que le risque est constant ; qu’on pense à notre manière de participer à l’Eucharistie ou au sacrement de pénitence.

Bref, un sacrement est un rendez-vous d’amour, pas une niche fiscale. Bon appétit.

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La preuve par Purcell :