Devinette du soir
10 juin 2010
Saurez-vous deviner qui a écrit le texte qui suit ? Attention, ne pas tricher, Google Books a la réponse.
« L’image d’un État centralisé, que l’Église catholique offrit jusqu’au Concile, ne découle pas tout simplement de la charge de Pierre, mais bien de l’amalgame qu’on en fit avec la tâche patriarcale qui fut dévolue à l’évêque de Rome pour toute la chrétienté latine, et qui ne fit que croître tout au long de l’histoire. Le droit ecclésial unitaire, la liturgie unitaire, l’attribution unitaire, faite par le centre de Rome, des sièges épiscopaux – tout cela sont des choses qui ne font pas nécessairement partie de la primauté en tant que telle ; elles résultent de la concentration de deux fonctions. Par suite, la tâche à envisager serait de distinguer à nouveau, plus nettement, entre la fonction proprement dite du successeur de Pierre et la fonction patriarcale ; en cas de besoin, de créer de nouveaux patriarcats détachés de l’Église latine.
Accepter de s’unir au Pape ne signifierait plus qu’on s’incorpore à une administration centralisée, mais seulement qu’on s’insère dans l’unité de la foi et de la communion ; on reconnaîtrait alors au Pape le pouvoir d’interpréter de manière obligatoire la révélation apportée par le Christ et, par suite, on devrait se soumettre à cette interprétation lorsqu’elle est faite sous une forme définitive. Cela veut dire que l’unification avec la chrétienté orientale ne changerait rien, même dans la vie ecclésiale concrète de celle-ci. L’unité avec Rome pourrait, dans la manière concrète dont s’édifierait et se réaliserait la vie des communautés, être exactement aussi « invisible » que dans l’Église antique.
En fait de changements concrets, cela se réaliserait par exemple en ce que, au moment où les sièges épiscopaux seraient pourvus, il y aurait une « ratification » analogue à l’échange des lettres de communion dans l’ancienne Église ; en ce qu’on se réunirait de nouveau en synodes et en conciles communs ; en ce que l’échange des lettres pascales ou d’autres (« encyclique ») déborderait de nouveau la frontière entre l’Orient et l’Occident ; enfin, en ce que l’évêque de Rome serait de nouveau nommé au canon de la messe et dans les prières d’intercession. Car l’intercession, le souvenir rappelé, c’est la forme et la manière dont se réalise, jusque dans chaque liturgie locale, l’unité de la chrétienté – ou sa déchirure. »
L’Église et la sexualité : pourquoi, comment ?
6 juin 2010
À l’occasion de la récente vague de révélations au sujet d’actes pédophiles commis par certains prêtres catholiques, une fois de plus, les médias ont mis en cause la vision chrétienne, et plus particulièrement catholique de la sexualité. Pour résumer, l’Église catholique verrait dans la sexualité quelque chose de dangereux, qu’il faudrait étroitement encadrer. Elle exigerait beaucoup trop de ses fidèles et de son clergé, en régissant strictement leur sexualité, voire en excluant qu’ils en aient une. Même l’union des corps de deux adultes mariés et consentants fait l’objet d’un certain nombre d’interdits, et ne serait envisagée qu’avec réserve et méfiance. Je n’aime pas beaucoup parler de ce sujet-là, pour deux principales raisons : 1) le discours sur la sexualité ne trouve son sens le plus profond que dans le cadre d’une communication entre les deux êtres qui comptent passer ou passent déjà de la théorie à la pratique : en dehors de ce cadre, on peut discourir autant qu’on veut, le jour où on se retrouve au pieu avec bobonne, ce sera probablement autre chose ; 2) il est extrêmement pénible pour un catholique d’être constamment sollicité sur ce sujet ; on a trop souvent l’impression d’être sommé de se justifier, ce qui est désagréable. Néanmoins, comme en quelques occasions on m’a suggéré de mettre par écrit deux-trois réflexions à ce sujet, voilà une réponse en trois temps (on ne se refait pas) au discours un peu sommaire qu’on entend généralement à propos de la sexualité telle que la conçoit l’Église catholique. Je ne cherche pas ici à justifier quoi que ce soit, j’essaie de donner rapidement quelques outils nécessaires à la compréhension des positions catholiques sur les questions sexuelles, de montrer que ces positions ont évolué et sont susceptibles d’évoluer.
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La première est un cri du cœur : non, ça n’est pas ça du tout, vous n’y êtes pas. Jeune catholique, j’ai entendu des centaines de conférences, sermons, propos publics ou privés de prêtres et de personnes autorisées, portant sur la sexualité. Je dirais même que j’en ai entendu un petit peu trop – on ne peut pas le nier, si l’Église ne parle pas que de sexualité, de fait, aujourd’hui, elle parle beaucoup de sexualité – somme toute c’est assez logique, dans la mesure où l’on aborde ce sujet dans l’espace public beaucoup plus fréquemment qu’autrefois). Des traditionalistes bouchés à l’émeri aux progressistes frénétiques (en toute charité), dans quatre-vingt-dix pour cent des cas, je crois avoir entendu des choses sensées, justes, équilibrées. Jean Paul II a beaucoup fait pour réhabiliter le corps et la sexualité, pour en donner une vision belle et profonde. Sans nécessairement aller jusqu’à parler de « liturgie de l’orgasme », comme l’a récemment fait un essayiste catholique, il est admis, dit et répété aujourd’hui dans l’Église catholique que la sexualité peut être quelque chose de beau, de bon, si elle est vécue dans l’authenticité, la sincérité, la fidélité, la vérité, etc. Pour mémoire, voilà ce que dit le Catéchisme de l’Église catholique : « La chasteté signifie l’intégration réussie de la sexualité dans la personne et par là l’unité intérieure de l’homme dans son être corporel et spirituel. La sexualité, en laquelle s’exprime l’appartenance de l’homme au monde corporel et biologique, devient personnelle et vraiment humaine lorsqu’elle est intégrée dans la relation de personne à personne, dans le don mutuel entier et temporellement illimité, de l’homme et de la femme. » Je ne crois pas me tromper en écrivant que 99 % des gens souhaiteraient, au fond du fond, que leur sexualité s’approche autant que possible de cette définition.
Dans un second temps, il faut bien reconnaître que l’Église catholique a longtemps eu, et a toujours dans une certaine mesure, un problème avec la sexualité. Il y a à cela de multiples bonnes raisons, j’en donne quelques unes en vrac : 1) les premiers chrétiens vivaient dans l’attente du retour imminent du Christ, il n’était donc pas vraiment urgent de développer une vision belle et profonde de la sexualité ; 2) de nombreux Pères de l’Église se convertissent ou découvrent l’ascèse après une vie nettement plus relâchée, ce qui les conduit souvent à envoyer la sexualité au diable avec le reste (à commencer par saint Augustin, qui écrit tout de même qu’on ne doit faire usage de l’acte charnel que pour avoir des enfants…) ; 3) plus généralement la sexualité est souvent perçue comme quelque chose d’effrayant, parce que dans son exercice, l’homme serait momentanément livré tout entier à l’empire du corps – ce qui n’est pas tout à faux, bien entendu ; 4) parce que ça n’est pas non plus tout à fait faux, par commodité, et parce que ça fait joli, le clergé tend à opposer abruptement plutôt qu’à distinguer de façon constructive amour charnel et amour spirituel ; « ceux qui aiment d’un amour charnel rougissent de l’avouer, parce qu’ils se couvrent eux-mêmes de honte et nuisent à ceux qui les entendent; mais ceux qui sont enflammés de l’amour spirituel ne le doivent point taire un moment », écrit par exemple saint Jean Chrysostome.
L’Église a, en conséquence, été amenée à écrire beaucoup de choses étranges au sujet de la sexualité, heureusement sans ériger son enseignement à ce sujet en dogme immuable. Il serait facile de faire ici un recueil de perles piochées ça et là, d’encyclique en manuel des confesseurs, de sermon en précis de théologie morale. Je ne compte pas m’y atteler – et je me permets de faire remarquer que les écrits d’une foule de philosophes, moralistes, biologistes et autres, tout ce qu’il y a de moins catholiques, prêtent tout autant à rire que les élucubrations de nos papes et docteurs. Voici tout de même quelques grandes lignes. 1) Tendance à restreindre l’usage de la sexualité à l’une des finalités que lui donne l’Église : la procréation. 2) D’où une tendance à juger moralement les actes sexuels un par un, en-dehors de tout contexte, sans appréhension globale de la sexualité dans le cadre de la vie du couple. 3) D’où une tendance à interdire les pratiques sexuelles non explicitement liées à la procréation. 4) Et plus largement, tendance à appréhender la sexualité sous l’angle d’un interdit global, avec des exceptions. Là encore, ça n’est pas exhaustif. (Tout de même, ceusses qui me lisent et qui comprennent trois mots de latin – oui, parce que les passages concernant la sexualité sont toujours en latin dans ce genre de bouquin, pour éviter de donner des idées au bas peuple – il faut aller lire les manuels de confesseurs des XVIIIe-XIXe siècles.)

Dans un troisième temps, tâchons de synthétiser. Que dire ? Prenons, au hasard (bon, pas tout à fait) l’encyclique Humanae Vitae. Je n’ai jamais rencontré un clerc ou un laïc autorisé qui soit capable de m’expliquer de manière satisfaisante pourquoi, nondidjou, il est permis de recourir aux périodes infécondes pour espacer les naissances, tandis qu’il est interdit de recourir aux moyens « artificiels » pour le même but. L’encyclique voit dans leur usage « une voie large et facile [...] à l’infidélité conjugale et à l’abaissement général de la moralité ». Ou comment confondre allègrement causes, moyens et conséquences (ou pour dire les choses moins élégamment mais plus simplement : l’infidélité, l’immoralité, ça commence rarement par une capote). Les moyens artificiels seraient « une arme dangereuse [...] aux mains d’autorités publiques peu soucieuses des exigences morales ». Bon, c’est bien gentil, mais si les autorités publiques sont peu soucieuses des exigences morales, et sont décidées, par exemple, à entreprendre une politique de stérilisation massive, il est peu probable qu’elles se soucient de l’avis de l’Église catholique. Le dernier argument est le plus curieux : il existerait « des limites infranchissables au pouvoir de l’homme sur son corps et sur ses fonctions ; limites que nul homme, qu’il soit simple particulier ou revêtu d’autorité, n’a le droit d’enfreindre. » Sans doute. Mais en l’occurrence, le couple veut simplement espacer les naissances dans le cadre d’une paternité généreuse et responsable : la fin visée est donc bonne. Le moyen n’est pas mauvais en lui-même : nous prenons tous des médicaments qui modifient le fonctionnement de notre corps tout autant, sinon plus que ne le fait une pilule contraceptive. Où est donc le problème ?
Qu’on pointe du doigt les risques que présente l’usage des moyens artificiels de contrôle des naissances, c’est bien entendu : tout le monde comprend qu’en usant de tels procédés, à long terme, on pourrait en venir à dissocier les deux finalités du mariage, ou même à ne plus voir en l’autre qu’un instrument au service de son propre plaisir, etc. ; tout le monde comprend que ces petites inventions facilitent l’épanouissement de la sexualité hors mariage. Je ferai néanmoins respectueusement remarquer au pape, d’une part, que les couples n’ont pas attendu l’invention de la pilule et du préservatif pour connaître ce genre de problèmes (et à ce jour, je ne suis pas certain qu’on ait pu prouver une quelconque corrélation entre les uns et les autres). D’autre part, que la sexualité hors mariage a toujours existé, pilule ou pas pilule, et que si elle connaît un relatif essor de nos jours, il est généralement admis que c’est pour des raisons plus sociologiques (passage à une société ouverte, urbanisation, déclin du contrôle social…) que techniques. Bref, oui, reconnaissons-le, il y a des causes implicites à cette encyclique. Pas la « haine du sexe », la « haine du plaisir », encore moins la « haine de la vie » (©Onfray & Nietzsche, 1870-2010, une affaire qui roule). Pas de « méconnaissance de la sexualité » (une confession vous prouvera que les prêtres sont en général de bon conseil en la matière). Mais des habitudes de pensée (en théologie morale notamment), un manque de confiance dans la liberté humaine, une immixtion parfois excessive dans les problèmes de conscience des fidèles concernés (en la matière, et étant bien entendu qu’on se situe, par définition en quelque sorte, au sein d’un couple marié composé d’un homme et d’une femme ayant à cœur de poursuivre les fins propres à leur union, il me semble que l’Église devrait se contenter de formuler des avis prudents et respectueux).
Je reviens sur l’habitude, prise au cours des siècles, de juger les actes sexuels individuellement, qui me semble particulièrement nuisible à la pertinence du jugement que porte l’Église dans ce domaine. Sur ce sujet je laisse le théologien allemand Karl Rahner poser d’excellentes questions : « Chaque acte conjugal concret, pris en lui-même et indépendamment de la vie conjugale, doit-il, et pour quelles raisons, être soumis à un jugement moral non équivoque ? Pourquoi la double signification de l’acte conjugal, comme témoignage d’amour et comme acte ouvert à la procréation, devrait-elle se retrouver à la fois dans chaque acte ? » (c’est dans À propos de Humanae Vitae, éditions de l’Épi, 1969 – le premier que la date fait sourire a un gage). Que chacun se penche sur son expérience personnelle de la chose et se demande s’il est possible de juger moralement chaque acte conjugal (ou présumé tel, bref), et si une approche plus globale n’aurait pas plus de sens. Il y a là une piste à creuser – elle a d’ailleurs déjà été bien entamée depuis 1969. Enfin, soyez patients. L’Église est une vieille dame. N’attendez pas de progrès, ça n’est pas le genre de la maison, mais des développements, des approfondissements, il y en aura sans doute. La théologie du corps de Jean Paul II date d’un quart de siècle à peine. Après tout, Humanae Vitae n’est qu’une « expression doctrinale réformable », comme l’écrivait ce cher vieux Rahner. J’espère que les quelques points de désaccord que vous pouvez avoir avec l’Église ne vous empêcheront pas d’apprécier les richesses qu’elle a à offrir, dans ce domaine, et dans beaucoup d’autres.

[NB 1 = Ce texte est rédigé sur un ton plutôt léger. C'est volontaire. Faites avec. Plus grave, ce texte donne par moments l'impression que l'auteur, du haut de ses vingt ans et quelques, juge sans complexe vingt siècles de tradition, des papes et des saints qui valent cent fois mieux que lui. Cette impression n'est pas fondée ; l'auteur lit une demi-encyclique et vingt pages de Sources chrétiennes tous les matins en prenant son café au lait, pour son édification personnelle, et a toujours respectueusement contemplé l'admirable travail de développement et de réinterprétation que l'Église a toujours su faire en matière de dogme et de morale. C'est précisément parce qu'il fait confiance à l'Église pour continuer ce travail qu'il se permet de suggérer quelques pistes.]
[NB 2 = Quant à Humanae Vitae, désolé pour tous ceux qui s'entêtent à justifier l'injustifiable (quand je dis injustifiable, je parle de l'interdiction stricte de l'usage de tout moyen de contraception « artificiel », il y a évidemment beaucoup de profit à retirer du reste de ce document). Je ne dis pas que Paul VI n'était pas inspiré par l'Esprit-Saint lorsqu'il a signé l'encyclique. Je dis qu'inspiré par l'Esprit Saint, il a commis une erreur d'appréciation - ou même qu'il a simplement péché par excès de prudence, face à une invention récente (l'interdiction vise principalement la pilule). À notre petite échelle, ça nous arrive tous les jours, charisme ou pas charisme. Comme l'écrivaient les évêques allemands dans une lettre pastorale de septembre 1967 : « Si nous comprenons notre foi dans l'esprit de l'Église et si nous nous efforçons constamment de l'approfondir, nous n'avons pas à renier une vérité à cause de notre foi catholique, ni à renier notre foi catholique à cause d'une vérité. »]
[NB 3 = Tableaux : L'Enfer de Jérôme Bosch, La Tentation de saint Antoine de Grünewald, David et Bethsabée de Cranach]
Les propos liant la pédophilie de certains prêtres à l’obligation qui leur est faite d’être célibataire n’ont guère d’intérêt, et beaucoup sur Internet y ont déjà répondu. La sexualité peut bien entendu être tout aussi pervertie chez un homme marié que chez un célibataire, il n’y a pas à y revenir. Voyez en particulier cet article de Koztoujours.
Je crois néanmoins qu’il peut et qu’il doit y avoir un débat sur le célibat des prêtres dans l’Eglise catholique. Il est impossible de prendre pour argent comptant le discours que tient l’institution sur la grandeur du célibat sacerdotal, le prêtre conformé au Christ, dévoué tout à tous, etc. Qu’il soit admirable de renoncer à l’amour humain pour l’amour de Dieu et le service de ses frères, cela, tout le monde en convient. Qu’aujourd’hui, du point de vue de la spiritualité et de la pastorale, l’obligation du célibat soit intimement liée à la figure du prêtre tel qu’on l’envisage dans l’Eglise catholique, personne ne le conteste.
Les choses sont pourtant un peu plus compliquées qu’il n’y paraît. Je ne m’étends pas sur les motifs d’ordre terrestre qui ont pu contribuer à rendre souhaitable le célibat des prêtres (volonté de préserver le patrimoine de l’Eglise en évitant les héritages, plus grande disponibilité du célibataire, etc.). Ils existent, mais n’ont jamais été déterminants.
Les Pères de l’Église, et l’Église à leur suite, ont longtemps considéré que, "toutes choses égales d’ailleurs, il est indubitable qu’on doit préférer l’homme continent à celui qui est marié" (Augustin, La Cité de Dieu, ch. 36). Aujourd’hui, il me semble que nous avons approfondi notre compréhension de la chasteté, et qu’en conséquence, quoi qu’en dise saint Paul, nous pouvons considérer qu’il existe une chasteté de l’homme marié et une chasteté de l’homme célibataire (ce que les Pères de l’Église savaient déjà), et que l’une ne l’emporte pas sur l’autre (là, les Pères de l’Église ne sont plus d’accord, et je n’ignore pas qu’en écrivant cela je tombe sous le coup d’un anathème de la XXIVe session du concile de Trente, mais à vrai dire, ça ne m’inquiète pas trop…).
L’obligation du célibat a été imposée par l’institution ecclésiale de manière progressive. On a commencé par demander (dès le IVe siècle) aux prêtres de s’abstenir de leurs épouses, ce qui peut tout à fait se comprendre, si l’on se réfère à l’obligation faite aux prêtres de l’Ancien Testament de s’abstenir de leurs épouses pendant le temps où ils servaient au Temple. L’interdiction formelle et explicite faite aux membres du clergé de prendre femme ou d’avoir une concubine remonte au concile de Nicée (début du IVe siècle). (Les prêtres ordonnés après leur mariage restaient mariés, comme ils le sont toujours dans les Églises d’Orient). Après le concile In Trullo (fin VIIe siècle), les Églises d’Orient autorisent à nouveau les prêtres à vivre maritalement avec leurs femmes, ce que l’Église d’Occident accepte tout à fait par la suite (quitte à stigmatiser la figure du pope libidineux dans les moments de tension, c’est de bonne guerre).
Sous l’influence du célibat monastique (entre autres), et dans un contexte de réforme, aux XIe-XIIe siècles on en arrive à une incompatibilité totale (dans les textes du moins…) entre l’état d’homme marié et l’état de prêtre, rappelée par le concile du Latran. En pratique, le respect de cette obligation semble avoir été exigé avec une relative rigueur jusqu’au début du XIVe, un certain relâchement suit, et c’est avec la mise en application de la réforme tridentine (mi-XVIe siècle), c’est-à-dire au XVIIe siècle, que les évêques veillent à ce que le célibat sacerdotal soit strictement respecté.
En France, à la fin du XVIIe siècle, les rapports rédigés par les évêques dans le cadre de leurs "tournées d’inspection" mettent en évidence une proportion de prêtres, vivant maritalement, ou notoirement fornicateurs, variant entre 10 et 50 % selon les diocèses. Quand les prêtres du diocèse de Cahors voient à arriver un nouvel évêque décidé à appliquer la réforme tridentine dans toute sa rigueur, ils forment un syndicat et écrivent cette magnifique phrase : « La faute en vient de ce qu’il a voulu soumettre le droit ecclésiastique et la liberté du sacerdoce à la vie et aux maximes du cloître et de la réforme » (le célibat n’est pas la seule exigence visée, bien entendu).
Bref, tout ceci pour relativiser : le célibat sacerdotal n’a été une norme à peu près acceptée par tout le monde (du moins en théorie…) que pendant trois siècles (1650-1950). Il n’y a aucune raison de penser que l’évolution qu’a connu l’Église catholique soit irréversible. Les diacres mariés trouvent aujourd’hui leur place, au moins dans les pays occidentaux. Ce n’est pas être hérétique ou progressiste forcené que d’envisager sereinement qu’un jour, le ministère sacerdotal puisse être exercé d’une façon différente de celle en usage actuellement.
Il est légitime de se poser certaines questions : en France, les jeunes prêtres récemment ordonnés ou qui le seront bientôt viennent d’un milieu très favorisé, très "typé", et ont en général un niveau de formation très élevé. J’en connais plusieurs. Ce sont des jeunes gens admirables, sans doute plus équilibrés et bien dans leur peau que le pékin moyen. Mais faut-il que ce soit la norme ? Est-il nécessaire d’être théologien pour célébrer la messe ? Pourquoi ne pourrait-on pas envisager une autre figure du prêtre ? Pourquoi ne pas répartir autrement les tâches qui sont aujourd’hui celles du prêtre ? Etc.
Le tout est de ne pas se bercer d’illusions, de ne pas croire qu’on va régler tous les problèmes en abolissant l’obligation du célibat. Les deux principaux arguments avancés pour justifier qu’on revienne sur cette obligation sont aberrants : 1) pédophilie, je n’y reviens pas, c’est stupide ; 2) crise des vocations. Là, les enfants, je m’excuse, mais si je ne signe pas pour donner ma vie à Dieu et aux autres, avec un niveau de vie misérable (si, si, misérable, en-dehors des grandes paroisses urbaines) et un emploi du temps de dingue, il ne suffit pas de me rajouter l’option "bobonne au presbytère" pour me faire signer.
Avec un peu de créativité (qui n’est pas une vertu cardinale) bridée par la prudence (qui en est une), du bon sens, le secours de l’Esprit-Saint, la lecture de l’Évangile et de quelques bouquins d’histoire du christianisme, je suis sûr que l’Église trouvera, oh, pas des solutions (pas vraiment chrétien, les "solutions"), mais des pistes. Tiens, je ne suis pas l’Église, mais quelques pistes, là comme ça, au fil de la plume : 1) des ministères temporaires ; 2) les ordres mineurs (lectorat notamment) remis en valeur et conférés à des laïcs ; 3) ces couples de missionnaires protestants partis à l’autre bout du monde pour évangéliser les Papous, ça vous dit quelque chose ? moi ça m’interpelle au niveau de mon vécu, comme on disait dans les années 70 (et je ne parle pas de missions Fidesco, fort louables par ailleurs…) ; 4) les viri probati (ordination d’hommes mariés d’âge mûr) ; etc.