Être ou ne pas être catholique, telle est la question

J’ai lu ce texte, d’un certain François H., proposé à la lecture par le site Benoît (XVI) et moi et lié par le Salon beige. D’après l’auteur, la ligne générale de La Croix est trop éloignée de celle du pape (trop de tribunes critiques, pas assez de soutien dans les moments difficiles), à tel point qu’il conclut en recommandant au journal de s’interroger sur un éventuel changement de nom – ce qui, l’auteur pourrait le dire plus franchement au lieu de s’en défendre assez maladroitement par la suite, revient en somme à dire à un certain nombre de journalistes : "vous n’agissez pas en catholiques, vous devriez être cohérents avec vous-mêmes et cesser d’être catholiques". Plus généralement, j’entends autour de moi et je lis sur Internet un certain nombre de réflexions qui vont dans le même sens.

Vous émettez de sérieuses réserves sur la pertinence de tel ou tel dogme, ou, au minimum, vous avouez que certains n’occupent guère de place dans votre vie de foi ? Hé bien, allez-y, prenez la porte, elle est ouverte ! Et d’abord pour qui vous prenez-vous, pour vous croire plus intelligent que le pape et ceux qui le conseillent ? Vous trouvez malvenues certaines déclarations pontificales ? Vos frères dans le Christ ne vous excommunient pas, mais vous le mériteriez. Vous jugez superflues certaines prescriptions morales ? Anarchiste ! Certaines dispositions du droit canon vous semblent en contradiction flagrante avec la charité la plus élémentaire ? Moderniste !

Alors, oui, La Croix ne soutient guère le militantisme anti-avortement. On peut s’en indigner. On peut aussi chercher à comprendre. Quels discours tiennent les militants anti-avortement sur d’autres sujets ? Qui tente régulièrement de récupérer et de parasiter les manifestations anti-avortement ? Le dernier catholique "traditionnel" (pas un extrémiste alcoolisé, non, un paroissien lambda de la Fraternité Saint-Pie-X, bonnes études, bonne présentation) avec qui j’ai longuement discuté – par ailleurs un brave type – mélangeait joyeusement lutte contre l’avortement, négationnisme et antisémitisme bas du front. Je veux bien prier ou picoler aux côtés de ce genre de phénomène, mais manifester, certainement pas ; alors imaginez pour quelqu’un qui maîtrise mal les références du milieu… (Et ne me faites pas dire ce que je ne dis pas, je sais très bien que la Marche pour la Vie rassemble avant tout de jeunes Parisiens et Versaillais de bonne famille, pas plus antisémites que Dominique Strauss-Kahn… j’y ai participé). Si le militantisme anti-avortement s’était orienté de façon un peu plus soutenue, dès les années 1970, vers des actions de type Mère de Miséricorde, on n’en serait peut-être pas là.

Il y aussi le complot-des-méchants-médias-qui-ne-nous-aiment-pas (auquel semble croire François H.), face auquel La Croix aurait paraît-il dû défendre le pape avec plus d’ardeur.  Nous autres catholiques avons beaucoup de mal à l’accepter, mais la vérité, la voilà : le monde ne s’intéresse pas beaucoup à nous. Alors on s’invente des complots, des cabales. C’est l’un des problèmes auxquels conduit l’utilisation d’Internet : on ne lit plus que les blogs ou les médias de son courant de pensée, et du coup, on s’imagine que dans les bistros, tout le monde ne parle que du dernier motu proprio, de la dernière encyclique, que le mariage des prêtres et la transsubstantiation font la une. Certes, la pédophilie a été traitée en première page : une preuve du complot ? Non. Quelques préjugés stupides, beaucoup d’ignorance, et aussi… un légitime scandale, qui pour le coup, est plutôt à mettre au crédit de l’Église catholique : on attend plus du prêtre que de l’employé de bureau, les fautes de l’un choquent plus que celles de l’autre.

Si j’osais, je vous glisserais bien un mot de la contraception… M. François H. va probablement me trouver arrogant : comme les 80 % de catholiques qui ont du mal avec l’enseignement de l’Église en matière de sexualité ? Il n’est pas question de dire que ces 80 % sont infaillibles, mais à ce niveau-là, l’arrogance, c’est, comment dire, légèrement insuffisant comme explication. On en viendrait presque à se demander de quel côté est l’arrogance. (Vous pouvez vous reporter à ce précédent billet pour une plus ample discussion du problème). Allez, j’ose, certains médias l’ont d’ailleurs relevé à l’époque : si l’Église avait un message plus crédible (il ne s’agit pas d’ouverture ou de laxisme, il s’agit de crédibilité, j’insiste) sur les questions sexuelles, peut-être lui serait-on moins tombé sur le râble à l’occasion de ces affaires.

Dans la suite de son texte, l’auteur aborde des questions de théologie – auxquelles il ne semble guère s’intéresser, il fait appel à des experts, dont je me permets de remettre en cause la compétence à juger de ce qui est catholique et de ce qui ne l’est pas (l’abbé de Tanoüarn entre autres). Sans rentrer dans les détails, car cela nous emmènerait assez loin, l’auteur se scandalise de ce que tout le monde n’adhère pas à l’école "thomiste" et à l’école "romaine", et stigmatise La Croix comme dominée par une école "néomoderniste" – qui n’existe que dans son imagination. Quand il en vient à excommunier le regretté Karl Rahner et Christophe Theobald, qui ne sont pas précisément des fauteurs d’hérésie, là, je regrette d’avoir à le dire… il se couvre de ridicule.  Disons, par charité, qu’il aurait dû prendre de meilleurs renseignements.

Qu’on me permette de suggère à M.  François H. de relire certains ouvrages du pape actuel, en particulier Foi chrétienne hier et aujourd’hui et Le nouveau peuple de Dieu. Il devrait en tirer un profit considérable, et qui sait, peut-être en arriver à comprendre qu’il y a toujours eu une diversité d’écoles théologiques dans l’Église catholique, et même une diversité très fortement marquée. Quand on pense à la controverse sur l’Eucharistie des IXe-Xe siècles, au jansénisme français ou à la crise moderniste, on se dit que notre époque, n’est, après tout, pas aussi chaotique qu’elle ne le paraît. Un sondage Opinionway dans les campagnes médiévales ou dans le Paris de l’an 1800 (à n’importe quelle époque, en fait…)  aurait sans doute donné des résultats tout aussi divertissants que ceux qu’il peut donner aujourd’hui.

Mme de Gaulmyn, j’en conviens sans peine, en fait parfois un peu trop, avec son obsession du sacerdoce féminin, qui ne semble guère préoccuper les jeunes femmes catholiques pratiquantes de ma connaissance. Remarquez cependant que jusqu’à preuve du contraire, elle reste catholique, et n’a demandé  à aucun évêque de l’ordonner prêtre. Présenter sa position comme catholique est hasardeux, sans doute. Est-ce si grave ? Est-on  bien sûr qu’un article en faveur du sacerdoce féminin soit une cause de scandale ?

Et enfin, plus largement, il y a la question de savoir si être catholique, c’est être dans la ligne du pape et de son entourage. Notre époque et ses médias de masse sont, c’est vrai, impressionnés par cet homme dont l’auditoire dépasse un milliard de personnes, et sa parole n’en a que plus d’impact. Ne nous faisons pas avoir. Le pape est le pape, mais il n’est que le pape – pour prévenir d’éventuelles remarques : je lui suis  tout dévoué, je me suis réjoui de son élection, je prie pour lui.  Nous avons aussi des prêtres, des évêques, de saints d’hier et d’aujourd’hui, et une foule de frères vers qui nous tourner pour qu’ils nous soutiennent dans la foi, l’espérance et la charité. Bref. Je suis long. Calmons-nous. Essayons d’accueillir un peu mieux la grâce de Dieu, d’aimer un peu mieux ceux qui nous entourent, et arrêtons de prétendre savoir mieux que le pape et mieux que Dieu lui-même qui est catholique et qui ne l’est pas. L’Église et le monde ne s’en porteront que mieux.

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D’autres billets utiles sur le même sujet, ou presque : Le temps d’y penser, Cathoweb, Ab imo pectore, Le Gambrinus, Sacristains.

La foi selon Tillich

La foi n’est pas l’affirmation théorique de quelque chose d’incertain, elle est l’acceptation existentielle de quelque chose qui transcende l’expérience ordinaire. La foi n’est pas une opinion mais un état. Elle est l’état d’être saisi par la puissance de l’être qui transcende tout ce qui est et à laquelle participe tout ce qui est. Celui qui est saisi par cette puissance est capable de s’affirmer parce qu’il sait qu’il est affirmé par la puissance de l’être-même. [...]

La foi qui rend possible le courage du désespoir est l’acceptation de la puissance de l’être, même dans l’étreinte du non-être. Même dans le désespoir concernant le sens, l’être s’affirme lui-même à travers nous. L’acte d’accepter l’absence de sens est en lui-même un acte plein de sens : il est un acte de foi. Nous avons vu que celui qui possède le courage d’affirmer son être en dépit du destin et de la culpabilité de les a pas supprimés : il demeure sous leur menace et il subit leurs coups. Mais il accepte d’être accepté par la puissance de l’être-même à laquelle il participe et qui lui donne le courage d’assumer les angoisses du destin et de la culpabilité. Il en est de même de l’angoisse du doute et de l’absurde. La foi qui crée le courage de les intégrer n’a pas de contenu spécifique : c’est la foi, tout simplement, sans direction précise, absolue. Elle ne se définit pas, puisque tout ce qui se définit se dissout dans le doute et l’absurde. Néanmoins, même absolue, la foi est autre chose qu’un surgissement d’émotions subjectives ou une disposition sans fondement objectif.

Paul Tillich, Le courage d’être

Ce qui est épatant chez Tillich s’est sa façon de rester fidèle à la tradition chrétienne, derrière les apparences parfois déroutantes de son vocabulaire. Il n’est pas très difficile d’identifier derrière les termes qu’il emploie dans le passage ci-dessus les catégories classiques de la théologie chrétienne. Je viens de dévorer son bouquin, je trouve ce qu’il écrit très beau, et cela m’attriste.

Cela m’attriste parce que je sais que la plupart de mes contemporains (disons les jeunes catholiques d’aujourd’hui) ne le liront probablement jamais. Quelle est l’attitude des jeunes catholiques d’aujourd’hui à l’égard de la théologie contemporaine ? Au mieux, le découragement à la seule idée d’en lire une page, au pire, un tranquille aveu d’ignorance (notez ce qu’il y a d’odieux à ignorer en toute tranquillité). Les causes en sont diverses, mais les principales me semblent être d’une part la paresse, de l’autre la peur.

Paresse de se colleter à un vocabulaire finalement pas plus abscons que celui du catéchisme, mais plus exigeant, au sens où il va requérir une attention soutenue, un réel effort personnel (bon, il peut y avoir une approche exigeante du catéchisme, mais ce n’est pas la plus commune et ce n’est pas vraiment l’objectif du catéchisme…). Bref, aller plus loin que l’interprétation de la dernière encyclique par le curé de service lors de la dernière réunion d’aumônerie (et encore, à ce niveau-là il s’agit des jeunes catholiques les plus "engagés").

Peur de prendre des risques, de lire des auteurs qui ont parfois été en bisbille avec Rome (comme si les plus grands théologiens de l’histoire n’avaient jamais été en bisbille avec Rome). Refuser de donner une consistance intellectuelle à ses doutes est beaucoup plus simple, beaucoup plus sûr. Un doute vague, on peut l’écarter d’un revers de la main. Une fois qu’on s’y est attardé et qu’on l’a précisé, c’est beaucoup plus difficile.

Il ne s’agit pas de mépriser qui que ce soit ou d’affirmer mon éclatante supériorité (j’en sais sans doute moins qu’un séminariste de première année et ne consacre hélas pas assez de temps à approfondir ma foi), mais de déplorer un état de fait, et éventuellement d’encourager ceux qui se sentiraient concernés à ouvrir l’un ou l’autre bouquin (pas la peine de s’attaquer à Balthasar, Barth ou Rahner, mais le Tillich cité ci-dessus, ou les livres les plus accessibles de Geffré, Lubac, Montcheuil, Sesbouë), et pourquoi pas à aller suivre l’un ou l’autre cours (à Paris, Lyon, Strasbourg ou Toulouse, les bons endroits ne manquent pas, ailleurs cela risque d’être un peu plus compliqué).