Gastronomie romaine
14 octobre 2008
[Inspiré par Woland et ses aventures romaines, j'ai fouillé dans mes archives, et ai retrouvé un machin pédantissimement intitulé Journal d'Italie, deux ans d'âge. J'étais alors l'heureux possesseur d'un petit carnet noir, qui se remplissait à chacune de mes stations dans un restaurant de la Ville éternelle.]
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Dîner en tête-à-tête avec une Tsingtao, dans un restaurant proche du Panthéon. Je loge dans une pension glauque ; une chambre sale, huit lits, soit au jugé deux Japonaises, trois Roumaines, deux Néerlandais et moi-même. Dieu merci, pas d’autre Français. Je suis assez content de moi. Écrire sur un carnet à couverture de moleskine en achevant de déguster un gelato fritto, ça, c’est vivre. À côté, une bonne femme parle un espèce de pidgin franco-anglais. J’ai envie de l’étrangler. La peste soit des Français à l’étranger. La serveuse chinetoque ne comprend pas les mots liquore et grappa. Visiblement, les problèmes d’intégration ne sont pas une exclusivité française. Elle finit tout de même par m’apporter un verre de liqueur de bambou. Liqueur qui n’est pas si mauvaise, et d’un prix étonnamment modique – un euro – mais j’attendrai d’être plus loin de la vieille Europe si je dois un jour me saouler à mort. Quoique. Notons tout de même l’adresse, au cas où (Buon Sapore, 33, via della Palombella). Les gens me regardent bizarrement. Bientôt ils vont se lever, s’approcher de moi, et là deux scénarios sont envisageables : une loi récente interdit d’écrire sur un carnet de moleskine dans les lieux publics, auquel cas, damned, je suis fait comme un rat ; il est également possible qu’ayant reconnu en moi le nouveau Chatwin (recommandé dans la notice des carnets Modo & Modo, précisément), ils s’apprêtent à implorer des autographes. Rien ne se passe. Mes voisins trinquent dans les différentes langues qu’ils connaissent, chose qui m’a toujours exaspéré – encore des Français, que Dieu les prenne en sa miséricorde.
[Si l'on ne tient pas à manger local, le Buon Sapore est à ma connaissance l'un des meilleurs rapports quantité-qualité/prix du centre de Rome]
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Déjeuner frugal du lendemain, sur un banc : tomates et chocolat suisse. Dans deux églises situées de part et d’autre de la fontaine de Trévi, hier matin, j’ai assisté successivement à la messe en rite orthodoxe bulgare et en rite catholique romain – un des charmes de Rome tient sans doute à la possibilité d’y trouver une messe à n’importe quelle heure dans n’importe quel rite, très en raison du succès, le Saint Sacrifice reste à l’affiche jusqu’au… J’arrive à déchiffrer le Credo qui nous est généreusement offert sur feuille polycopiée : le cours de russe suivi assez nonchalamment l’an passé n’aura donc pas été tout à fait inutile. Comment mettre en scène sans mettre à distance, comment rendre présent, rapprocher, sans abaisser : deux éternels problèmes de la liturgie. Le rite romain réformé résout assez bien le premier, moins bien le deuxième. Et inversement pour le rite orthodoxe bulgare.
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Autre restaurant, traditionnel italien cette fois-ci. Le serveur vient de manquer m’empoisonner avec une redoutable piquette. Quoiqu’il ait eu la main lourde avec le piment dans les spaghettis ; la recherche du bon accord, n’est-ce pas ? J’espère secrètement passer pour un critique gastronomique, en trimbalant ce petit carnet noir d’un restaurant à l’autre : l’échec est patent. Les choses s’arrangent quelque peu avec le foie pommes au four. Pour tout arranger, les habitués du restaurant sont entrés en conversation politique ; quelques rudiments d’italien me permettent de comprendre que si deux hommes peuvent faire ce qu’ils veulent dans le secret de leur chambre, faudrait voir à ne pas exagérer : pour le mariage et les enfants, qu’ils aillent se faire voir aux Pays-Bas. C’est beaucoup plus clair dans la langue de Dante, avec les gestes de la main appropriés. Après un demi-litre de vinaigre, je commence à sombrer dans une douce euphorie. Peut-être vais-je enfin trouver une réponse à mon interrogation philosophique du moment. Ortega y Gasset dit que la raison est ce qui nous fait vivre, et pas un processus abstrait [Ici, il devient difficile de relire mes notes] [...] relier au problème foi-raison, en sachant que ce sacré José était au moins aussi catholique que votre serviteur est socialiste ? Bref, n’hésitez pas à vous rendre à l’Osteria da Salvatore, 39, via Castelfidardo. Des mets discutables, mais la Sainte Vierge trône dans la salle principale et les pichets sont généreux.
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Terrasse du McDo de la place De La Salle. Réveillé ce matin par un Américain. Gros et laid comme ils le sont tous. Celui-là avait eu la regrettable idée de descendre de son lit avant sept heures. Ce qu’il ne pouvait évidemment faire sans réveiller votre serviteur, qui dormait du sommeil du juste dans le lit d’en-dessous. Bien entendu, je maugrée. Incapable de dissimuler quelque sentiment que ce soit, autant râler en bonne et due forme. L’autre se confond en excuses, je tente de me rendormir en grommelant des Mais ta gueule… Qu’il ne comprend manifestement pas, puisqu’il insiste. Lassé, je sors le nez des couvertures ; l’héritier des Founding Fathers me tend une paluche boudinée et assène :
– Mark ! I’m sorry. What’s your name ?
– Mark ? What « Mark » ?
Il se désigne. Perspicace, j’en déduis que ses heureux parents l’ont baptisé ainsi. Je finis par comprendre – je peux lire Joyce dans le texte, mais suis incapable de suivre une conversation courante, putain de système éducatif français – qu’il veut que nous nous serrions la main et que je lui donne mon prénom. Comme cela semble être le seul moyen de m’en débarrasser, je m’exécute.
– My name is Marcel. Marcel Déat. Nice to meet you. Have a good day.
Et lui de s’en aller, arborant un sourire vainqueur. Mesdames, Messieurs, l’Américain ! Celui qui s’imagine avoir signé un traité de paix indissoluble parce qu’il a échangé son prénom avec un étranger. C’est pour cela que la génération de Mark meurt en Irak. Si j’écris d’aussi monumentales conneries anti-américaines, c’est en grande partie parce que les frites des McDo italiens ne sont pas meilleures que celles de leurs homologues français – j’avais nourri quelques instants un naïf espoir.
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Pour la deuxième fois, cerné par des restaurants inaccessibles à ma bourse d’étudiant – plutôt verni, certes, mais étudiant tout de même – je suis contraint de demander l’asile en Chine populaire. Tsingtao, me revoilà. J’essaie de reprendre mes réflexions entamées la veille au sujet de la liturgie. J’ai justement lu dans le métro le chapitre « Musique et liturgie » dans L’Esprit de la liturgie du cardinal Ratzinger. Tout à fait d’accord avec sa critique de la musique sacrée XIXe. Pour l’orgue, en tout cas, c’est assez désastreux : 90 % de ce qui a été écrit est amusant à jouer, mais n’a rien à faire à la messe. Pour ce qui est de la restauration du grégorien, je m’avoue sceptique – et Dieu sait que j’aime le grégorien. En-dehors des grandes paroisses urbaines et des abbayes, a-t-on vraiment un jour bien chanté le grégorien ? Je n’en suis pas sûr. Et le grégorien mal chanté, c’est immonde. Autant Peuple de frères passe très bien chanté par des vieilles à la voix éraillée, et deux secondes de décalage entre l’autel et le fond de l’église, autant, je ne sais pas, le Gloria pour les fêtes de la Sainte Vierge… quand je vois comment il est massacré dans la paroisse rit de Saint-Pie-V que je fréquente à l’occasion – en-dehors de la grand-messe, où une remarquable chorale soutient l’assistance – … brrrr… Or les créations contemporaines – gouzinades ou autres – sont également inchantables pour une assemblée lambda ; le salut est peut-être du côté des ritournelles multilingues de Taizé et des mélodies faciles du Renouveau charismatique. Et puis, très franchement, je préfèrerais qu’on évite de renouer avec le kitsch antéconciliaire et les Ave Maria aux trente couplets. C’est supportable le temps d’un pèlerinage de Chartres, entre deux chants parachutistes, mais le reste de l’année, merci bien.
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Falafel et glace à la châtaigne. Satisfait de m’être sustenté pour quatre euros en violant à peu près toutes les recommandations nutritionnelles de l’actuel gouvernement, j’entre chez Mondadori et m’y offre In Patagonia, de Chatwin, ainsi que le premier tome des aventures de Don Camillo, de Guareschi. Me suis décidé à apprendre l’italien, cet auteur me semble adéquat – langue simple, nouvelles brèves. Écarté Buzzati, lu frénétiquement à seize-dix-sept ans et depuis tombé en disgrâce. Hésité pour d’Annunzio, sans doute difficile pour un débutant. Et j’ai déjà L’Innocent à lire, en français. Incroyable, toutes les librairies italiennes proposent en ce moment des romans d’Ayn Rand en tête de gondole, avec écriteau La Rivolta di Atlante (Atlas Shrugged) : Le retour d’un grand classique. Atlas Shrugged (livre à succès d’Ayn Rand – philosophe objectiviste très connue aux États-Unis – paru il y a quarante ou cinquante ans) n’a pas encore été traduit en français. Ce n’est pas vraiment un mal, l’objectivisme randien étant assez brumeux et reposant sur une assez profonde méconnaissance et surtout mécompréhension de ce qui a été pensé depuis que le monde est monde (mutatis mutandis, ça ne dépasse guère les élucubrations d’Onfray). Mais tout de même, s’il en était encore besoin, cela tendrait à confirmer qu’en matière de culture libérale (en admettant qu’on puisse parler de culture libérale, en admettant qu’on puisse rattacher à ladite culture l’objectivisme randien), la France est plongée dans une désespérante arriération.
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Un restaurant pour touristes. Un vrai. Comment ai-je pu m’y laisser prendre. Le menu était pourtant assez clair : « Pâtes à nouilles farcie de viande au sauce à la viande ». Le vin est à vomir. Je suis sûr que ce type embouteille des cubis de rebuts algériens, ça n’est pas possible autrement. Pourquoi tous les restaurants proposent-ils en dessert de la macédoine de fruits ? Putain de raviolis. Les Giovanni Rana de Carrefour sont meilleurs. Et tiramisu industriel mal décongelé. Évitez tous les restaurants qui entourent la gare Termini, surtout côté Ouest. Côté Est, ça se défend un peu mieux, l’un propose même un menu à cent cinquante euros.
Heureux temps, heureuses mœurs
3 juin 2008
« [Pendant le siège de Sienne, décembre 1554. Monluc est assiégé par le marquis de Marignan, Gianjacomo Medici] Or, la veille de Noël, environ quatre heures après midy, le marquis de Marignan m’envoya par un sien trompette la moitié d’un cerf, six chappons, six perdris, six flascons de vin trebian et six pains blancs, pour faire lendemain la feste. Je ne trouvay pas estrange cette courtoisie, de tant qu’à l’extremité de ma grande maladie il permist que mes medecins envoyassent vers les siens au camp pour recouvrer de Florence certaines drogues, et ses medecins mesmes y envoyoient. Et luy-mesme m’envoya trois ou quatre fois des ortolans, qui sont un peu plus grands que les bequefigues qui se prennent en Provence. Me laissa aussi entrer un mulet chargé de petit flascons de vin grec, que monsieur le cardinal d’Armaignac m’envoya, pour ce que mes gens luy avoient escrit que je ne parlois d’autre chose en ma grand maladie que de boire un peu de vin grec. Et ledit seigneur cardinal fist tant que le cardinal de Medicis en escrivit audict marquis, son frère ; et faisoit entendre ledit seigneur cardinal que c’estoit pour me faire un baing. Le vin arriva sur le point que j’abayois à la mort, et ne m’en fust pas baillé, mais en despartirent la moitié à des femmes enceintes de la cité ; et quand monsieur de Strossi entra, je luy en donnay trois ou quatre flascons ; le reste je le beuvois, comme l’on boit de l’hypocras, le matin. Toutes ces courtoisies avois-je receu du marquis, qui ne me fit point trouver estrange le presant qu’il m’envoyoit. J’en envoiay partie à la Seigneurie, partie au Reincroc, et le reste je le garday pour le seigneur Cornelio, le comte de Gayas et pour moy, parce qu’ils mangeoient ordinairement avec moy. Toutes ces courtoisies sont très-honnestes et louables, mesmes aux plus grands ennemis, s’il n’y a rien de particulier, comme il n’y avoit entre nous. Il servoit son maistre, et moy le mien ; il m’attaquoit pour son honneur, et je soustenois le mien ; il vouloit acquerir de la reputation, et moy aussi. C’est affaire aux Turcs et Sarrazins de refuser à son ennemy quelque courtoisie ; il ne faut pas pourtant qu’elle soit telle et si grande qu’elle rompe ou recule vostre dessein.
Mais cependant que le marquis me caresse avec ces presans, lesquels je payois en grands mercys, il pensoit bien à me faire un autre festin : car la nuict mesmes, environ une heure après minuict, il donna l’escalade avecques toute son armée à la citadelle et au fort de Camolia. »