Gramsci et le Monsignore nécrophage

On a beau s’acharner à être catholique, on n’en pense pas moins qu’il y a des fois où l’Église ferait mieux de fermer sa grande gueule. Cet article du Monde vous apprendra qu’un prélat a cru bon d’informer l’opinion de la conversion ante mortem d’Antonio Gramsci, grand homme italien, accessoirement communiste. Bon sang, mais laissez-le tranquille, ce pauvre Antonio. S’il s’est converti trois jours avant de clamser, ça les regarde, lui et le Très-Haut. S’il ne s’est pas converti, même topo. Alors basta. Si quelque chose pouvait m’éloigner de l’Église catholique, ce serait bien cet acharnement malsain à récupérer des cadavres en puissance. Ils nous ont déjà fait le coup il y a quelques mois avec Ernst Jünger. Cocorico ! L’anarque centenaire est de la boutique ! Vos gueules, mais vos gueules, bordel !

Certains écrivent à l’UMP pour lui demander de fermer sa succursale chez les pédés, Gay Lib (« pédés » est affectueux sous ma plume, presque – j’ai bien dit presque – tendre, que la HALDE ne s’inquiète pas). Pourquoi pas. C’est perdu d’avance, et je n’en vois pas très bien l’utilité, dans la mesure où Gay Lib me semble, précisément, très représentatif de ce qu’est l’UMP, mais pourquoi pas.

En revanche, écrivez à Mgr de Magistris pour lui demander de foutre la paix à Gramsci. Je ne sais pas si vous vous acquerrez ainsi de grands mérites, mais Antonio (converti, ou pas, là n’est pas la question), du haut du ciel, vous bénira.

Touchante naïveté

[...] Les journaux bourgeois n’ont guère accordé d’importance à cet autre événement : les révolutionnaires russes ont ouvert les prisons, non seulement pour les condamnes politiques, mais aussi pour les condamnés de droit commun. Or les condamnés de droit commun d’un pénitencier, quand on leur annonça qu’ils étaient libres, ont répondu qu’ils ne se sentaient pas le droit d’accepter la liberté, car ils devaient expier leurs fautes. A Odessa, ils se sont rassemblés dans la cour de la prison, ils ont fait spontanément le serment de devenir honnêtes, et se sont engagés à vivre de leur travail. [...]

Antonio Gramsci, « Notes sur la Révolution russe », Il Grido del Popolo, 29 avril 1917

C’est dingue, ce délire collectif, cet aveuglement qu’on peut observer chez les élites à certains moments de l’histoire.  La quasi-totalité des intellectuels européens sur la Révolution russe, puis l’URSS, par exemple. Comment, bordel, mais comment un type intelligent et cultivé comme Gramsci, qui savait à l’occasion  être critique vis-à-vis de son propre camp, a-t-il pu avaler ça ? J’veux dire, croire que des prisonniers se rassemblent dans la cour de leur prison pour faire spontanément le serment de devenir honnêtes ? Même en se plaçant dans le cadre de la défense de l’idéologie socialiste, même en n’étant informé que par des sympathisants de la cause révolutionnaire, quand on entend des conneries pareilles, on se pose des questions.

Enfin on devrait. Je sais, même topo pour Brasillach & co. dans les années trente sur l’Allemagne et l’Italie, mais c’est un blog réac, ici. Je choisis mes cibles.

Gramsci

Je vous encourage vivement à lire les Lettres de prison de Gramsci. Elles avaient fait un tabac au moment de leur sortie en Italie, dans les années 50, et encore s’agissait-il à l’époque d’une édition expurgée par ses amis communistes. Elles sont disponibles sur Internet. On y trouve les réflexions d’un homme intelligent, cultivé et relativement ouvert d’esprit, mais l’intérêt principal réside à mon avis dans la psychologie du prisonnier, qu’on peut suivre de très près à travers l’évolution de ses rapports avec sa femme, sa belle-sœur, son frère, etc.

Le lecteur français, élevé dans l’idée que fascisme, nazisme, franquisme et autres pétainismes n’étaient que les différentes têtes de l’Hydre Maléfique, aussi connue sous le nom de Bête Immonde, pourra trouver dans ces Lettres l’occasion de mises en perspective salutaires. Il apprendra, entre autres, qu’une maison d’édition fasciste a proposé à Gramsci de publier certaines de ses œuvres, en 1924… qu’après l’amnistie de novembre 1932, on trouve en tout et pour tout six cents prisonniers politiques dans les prisons du régime… que jusqu’à ce qu’il prenne le pouvoir et se mette à taper sur ses petits copains de la veille, Mussolini n’était généralement pas considéré comme un méchant d’extrême-droite, mais comme un socialiste déviant…

Dans certains passages, on plonge dans les tréfonds nauséabonds de l’idéologie socialiste (et cela choque d’autant plus que Gramsci est un esprit fin, qu’on ne s’attend à voir proférer de telles aberrations). Extrait d’une lettre à sa femme : « [...] Parfois il me semble que sur ce sujet nous sommes du même avis; d’autres fois il me semble que dans ta conscience il y a une certaine contradiction non encore dépassée : c’est-à- dire (à ce qu’il me semble parfois) que tu comprends bien intellectuellement, théoriquement, que tu es un élément de l’État et que tu as le devoir, en tant que tel, de représenter et d’exercer un pouvoir de coercition, dans des domaines déterminés, pour modifier, de façon moléculaire, la société et en particulier pour préparer la génération naissante à sa nouvelle vie (c’est-à-dire d’accomplir dans des domaines déterminés l’action que l’État accomplit d’une manière concertée sur toute l’aire sociale) – et cet effort moléculaire ne peut théoriquement être séparé de l’effort concentré et généralisé; – mais il me semble que pratiquement tu ne réussis pas à te libérer de certaines habitudes traditionnelles qui te lient aux conceptions spontanéistes et libertaires, dans leur explication de la naissance et du développement des nouveaux types d’humanité appelés à représenter les diverses phases du processus historique. [...]« 

Et puis, il y a, bien entendu, le fameux article « Socialisme et culture » du 29 janvier 1916, qui se passe de commentaires :

Il y a quelque temps, nous est tombé sous les yeux un article dans lequel Enrico Leone répétait, dans ce style contourné et nébuleux qui est trop souvent le sien, quelques lieux communs sur les rapports de la culture et de l’intellectualisme avec le prolétariat, et leur opposait la pratique, le fait historique, grâce auxquels cette classe est en train de bâtir son avenir de ses propres mains. Nous ne croyons pas inutile de revenir sur ce sujet, pourtant déjà traité dans Il Grido, et tout spécialement développé, sous une forme plus doctrinale dans l’Avanguardia des jeunes, à l’occasion de la polémique qui a opposé Bordiga, de Naples, à notre camarade Tasca.

Commençons par citer deux textes : le premier est d’un romantique allemand, Novalis, qui vécut de 1772 à 1801 ; voici ce qu’il dit : « Le problème suprême de la culture est d’arriver à dominer son moi transcendantal, d’être aussi le moi de son propre moi, c’est pourquoi il est peu surprenant que l’on manque de l’intuition et de la compréhension complète d’autrui. Sans une parfaite compréhension de nous-même, nous ne pouvons vraiment connaître autrui. »

L’autre texte, dont voici le résumé, est de G. B. Vico. Vico, dans le « Premier corollaire à propos de l’expression par caractères poétiques des premières nations », donne, dans La Scienza Nuova, une interprétation politique de ce fameux dicton de Solon : Connais-loi loi-même que Socrate avait fait sien en l’adaptant à la philosophie. Vico soutient que, par cette maxime, Solon entendait exhorter les plébéiens, qui se croyaient d’origine bestiale alors qu’ils croyaient les nobles de divine origine, à réfléchir sur eux-mêmes, à se reconnaître de commune nature humaine avec les nobles, et à prétendre, en conséquence, être faits leurs égaux en droit civil. Vico reconnaît ensuite dans cette conscience de l’égalité humaine entre plébéiens et nobles, la base et la raison historique de la naissance des républiques démocratiques de l’Antiquité. Ce n’est pas au hasard que nous avons ainsi rapproché ces deux passages. Il nous semble qu’ils suggèrent, bien que sans entrer dans des détails précis et explicites, les limites et les principes qui doivent servir de base à une juste compréhension du concept de culture, même dans une perspective socialiste.

Il faut perdre l’habitude et cesser de concevoir la culture comme un savoir encyclopédique vis-à-vis duquel l’homme fait seulement figure de récipient à remplir et bourrer de données empiriques, de faits bruts et isolés, qu’il devra ensuite classer soigneusement dans son cerveau comme dans les colonnes d’un dictionnaire, afin d’être en mesure, en toutes occasions, de répondre aux diverses sollicitations du monde extérieur. Une telle forme de culture est véritablement néfaste; en particulier pour le prolétariat. Elle ne sert qu’à créer des déclassés, des gens qui se croient supérieurs au reste de l’humanité, parce qu’ils ont accumulé dans leur mémoire une certaine quantité de faits et de dates, qu’ils dévident à la moindre occasion, comme pour en faire une barrière entre eux et les autres. Elle sert à créer cette espèce d’intellectualisme poussif et incolore que Romain Rolland a si bien fustigé jusqu’au sang, et qui a engendré une pléthore de présomptueux et d’illuminés, plus nocifs à la vie sociale que ne le sont à la beauté du corps et à la santé physique les microbes de la tuberculose ou de la syphilis. Le malheureux étudiant qui sait un peu de latin et d’histoire, l’avocaillon qui est parvenu à arracher un lambeau de diplôme à la nonchalance et au laxisme des professeurs, se croiront différents, et s’estimeront supérieurs au meilleur ouvrier spécialisé qui pourtant affronte dans la vie une tâche bien précise et indispensable, et qui vaut, dans son domaine d’activité, cent fois plus que ces deux autres ne valent dans le leur. Mais ceci n’est pas de la culture, c’est de la pédanterie, ce n’est pas de l’intelligence, c’est de l’intellectualisme, et on a bien raison de réagir en s’y opposant.

La culture est une chose bien différente. Elle est organisation, discipline du véritable moi intérieur ; elle est prise de possession de sa propre personnalité, elle est conquête d’une conscience supérieure grâce à laquelle chacun réussit à comprendre sa propre valeur historique, sa propre fonction dans la vie, ses propres droits et ses propres devoirs… Mais tout ceci ne peut advenir par évolution spontanée, par actions et réactions indépendantes de notre volonté, comme il advient dans le règne animal ou dans le règne végétal où chaque individu se sélectionne et spécifie ses propres organes inconsciemment, conformément à l’ordre fatal des choses. L’homme est surtout esprit, c’est-à-dire création historique, et non nature. Autrement, on n’expliquerait pas pourquoi, puisqu’il a toujours existé des exploités et des exploiteurs, des créateurs de richesse et des consommateurs égoïstes de cette richesse, on n’a pas encore réalisé le socialisme.

Le fait est que ce n’est que par degrés, par strates, que l’humanité a acquis la conscience de sa propre valeur et a conquis son droit à vivre indépendamment des hiérarchies et privilèges des minorités qui s’étaient affirmées historiquement au cours des périodes précédentes. Et une telle conscience s’est formée, non sous l’aiguillon brutal des nécessités physiologiques, mais grâce à la réflexion intelligente, réflexion de quelques-uns d’abord, puis de toute une classe, sur les causes de certains faits, et, sur les meilleurs moyens à adopter pour les transformer, d’occasions d’asservissement, en étendards de rébellion et de rénovation sociale. Cela veut dire que toute révolution a été précédée d’une intense activité de critique, de pénétration culturelle, d’imprégnation d’idées, s’exerçant sur des agrégats d’hommes, au départ réfractaires, et uniquement préoccupés de résoudre, jour après jour, heure par heure, pour leur propre compte, leur problème économique et politique, sans lien de solidarité avec tous ceux qui partageaient leur condition. Le dernier exemple, le plus proche de nous, et par conséquent le moins différent de notre cas, est celui de la Révolution française. La période culturelle antérieure, dite période de la « philosophie des lumières», si décriée par les critiques superficiels de la raison théorique, ne fut pas du tout, ou du moins ne se limita pas à être, ce papillonnement de beaux esprits encyclopédiques qui discouraient de tout et de tous avec une égale imperturbabilité, et croyaient n’être hommes de leur temps qu’après avoir lu la grande Encyclopédie de d’Alembert. et de Diderot. En somme, ce ne fut pas seulement un phénomène d’intellectualisme pédant et aride, pareil à celui que nous avons sous les yeux, et qui trouve son déploiement maximum dans les Universités populaires de dernier ordre. En soi, ce fut une magnifique révolution par laquelle, comme le remarque pertinemment De Sanctis dans son Histoire de la littérature italienne, se forma dans toute l’Europe une sorte de conscience unitaire, une internationale spirituelle bourgeoise, sensible en chacun de ses éléments aux douleurs et aux malheurs communs, et qui constituait la meilleure des préparations à la révolte sanglante qui se réalisa ensuite en France.

En Italie, en France, en Allemagne, on discutait des mêmes choses, des mêmes institutions, des mêmes principes. Chaque nouvelle comédie de Voltaire, chaque nouveau pamphlet était une sorte d’étincelle qui courait sur les fils déjà tendus d’État à État, de région à région, et trouvait partout, et au même moment, les mêmes partisans et les mêmes opposants. Les baïonnettes des armées de Napoléon trouvaient la voie déjà aplanie par une armée invisible de livres, d’opuscules, qui avaient essaimé depuis Paris dès la première moitié du XVIIIe siècle et avaient préparé les hommes et les institutions à la rénovation nécessaire. Plus tard, quand les événements de France eurent trempé les consciences, il suffisait d’un mouvement populaire à Paris pour en susciter de semblables à Milan, à Vienne et dans les villes les plus petites. Tout ceci semble naturel, spontané, à ceux qui jugent superficiellement, et serait cependant incompréhensible, si l’on ignorait les facteurs culturels qui contribuèrent à créer ces états d’âme prêts à s’enflammer pour ce qui passait pour la cause commune.

Aujourd’hui, le même phénomène se répète à propos du socialisme. C’est à travers la critique de la civilisation capitaliste que s’est formée ou qu’est en train de se former la conscience unitaire du prolétariat; et critique signifie bien culture et non évolution spontanée et naturelle. Critique signifie justement cette conscience du moi que Novalis assignait comme fin à la culture. Un moi qui s’oppose aux autres, qui se différencie, et qui, s’étant fixé un but, juge des faits et des événements, non seulement par rapport à lui même et pour son propre compte, mais aussi en tant que valeur de progrès ou de réaction. Se connaître soi-même signifie être maître de soi, se différencier, se dégager du chaos, être un élément d’ordre, mais un élément de son ordre propre et de sa propre discipline à l’égard d’un idéal. Et tout ceci ne peut s’obtenir sans connaître aussi les autres, leur histoire, la succession des efforts qu’ils ont faits pour être ce qu’ils sont, pour créer la civilisation qu’ils ont créée, et à laquelle nous voulons substituer la nôtre. Cela veut dire qu’il faut avoir des notions de ce que sont la nature et ses lois pour connaître les lois qui gouvernent l’esprit. Et qu’il faut tout apprendre, sans perdre de vue que le but ultime est de se mieux connaître soi-même à travers les autres, et de mieux connaître les autres à travers soi-même.

S’il est vrai que l’histoire universelle est la chaîne des efforts que l’homme a faits pour se libérer tant des privilèges que des préjugés et des idolâtries, on ne comprend pas pourquoi le prolétariat, qui veut ajouter un nouveau maillon à cette chaîne, ne devrait pas apprendre comment, pourquoi, et par qui il a été précédé, et savoir tout le profit qu’il peut tirer de cette connaissance.