Hayek Week – 2

28 octobre 2009

Trois citations de La Route de la servitude (chapitre II) qui vont dans le même sens que le billet précédent :

« En un sens, il est évidemment vrai que c’est l’homme qui a fait la civilisation : elle est le produit de ses actions, ou pour mieux dire, de l’action de quelques centaines de générations. Néanmoins, cela ne veut pas dire que la civilisation soit le produit d’un dessein humain, ni même que l’homme sache de quoi dépend son fonctionnement et la perpétuation de son existence. »

« Ce serait une erreur de croire que, pour réaliser une civilisation supérieure, il nous suffirait de mettre en application les idées qui nous guident présentement. Pour pouvoir progresser, il nous faut laisser du champ à une révision continuelle de nos conceptions et idéaux d’aujourd’hui en fonction de l’expérience à venir. »

« Si les hommes en tant que membres de la société civilisée peuvent poursuivre leurs fins individuelles avec plus de succès que s’ils étaient isolés, c’est largement parce que la civilisation leur permet constamment de tirer parti d’un savoir que personnellement ils n’ont pas ; et l’emploi fait par chaque individu de son savoir particulier sert à d’autres qu’il ne connaît pas, en leur facilitant la poursuite de leurs buts respectifs. »

Hayek Week – 1

26 octobre 2009

Sans raison particulière, je décrète une “semaine Hayek”.

***

« L’emploi de la raison vise au contrôle et à la prévisibilité. Mais le processus qui permet d’ouvrir de nouveaux domaines à la raison repose sur la liberté et l’imprévisibilité de l’action humaine [...] On ne peut guère douter que l’homme doive certains de ses succès majeurs dans le passé au fait qu’il n’ait pas été capable à l’époque de contrôler et diriger la vie sociale. Dans le futur il se pourrait bien que la poursuite du progrès lui commande de renoncer délibérément à exercer certains des pouvoirs qui sont aujourd’hui à sa portée. »

Friedrich Hayek, La Route de la servitude, ch. II

***

Dans La Route de la servitude (The Road to Serfdom), Hayek critique avant tout le planisme, qui a de nos jours à peu près disparu sous sa forme pure (subventions directes à certains secteurs de l’économie, nationalisations ciblées…). Rappelons tout de même que la France était dotée jusqu’en 2006 d’un Commissariat général au Plan, qui certes n’élaborait pas des plans quinquennaux aussi précis que ceux de la regrettée Union soviétique, mais fixait néanmoins de grandes orientations sur des périodes données, avec des objectifs de production, des normes de prix, de salaires, etc. – hé oui ! Ce plan, à chaque fois, bien évidemment, était contredit par des événements imprévus – Guerre d’Algérie pour le IIIe Plan, choc pétrolier de 1973 pour le VIe Plan.

Le VIIe Plan (1976-1980), censé adapter l’industrie à la concurrence mondiale, concorde avec l’une des pires périodes de désindustrialisation qu’ait connu la France (textile, sidérurgie). Le VIIIe Plan (1981-1985) prévoit la mise en œuvre d’une politique de l’emploi (ce qui, à l’époque, ne faisait pas encore rire) : entre le 3e trimestre 1981 et le 3e trimestre 1985, on passe d’1,525 M à 2,262 M de chômeurs, ce qui nous fait en moyenne… oui, 50 000 chômeurs de plus par trimestre  [voyez à ce sujet le site de l'INSEE].

En 1993, la droite a compris que l’appellation “Commissariat au Plan” faisait un peu tache après la chute du mur de Berlin, et a laissé la chose tourner en eau de boudin pendant quelques années ; elle a fini par la supprimer en 2006, mais rassurez-vous, depuis, le même système continue, sous des formes différentes (contrats de Plan État-régions, etc.), dans tous les domaines (économie, aménagement du territoire, et même éducation). On ne prévoit plus des millions de tonnes d’acier, mais des centaines de milliers de collégiens formés aux outils informatiques, par des enseignants qui la plupart du temps en savent moins qu’eux (je me rappelle encore de ces séances d’informatique où nous échangions des messages d’un poste à l’autre par l’invite de commande MS-DOS, qui était restée un objet non identifié pour le professeur de technologie).

La mentalité planiste perdure : l’État sait mieux que nous ce qui est bon pour nous, mieux que les entrepreneurs quels choix économiques il faut faire, mieux que les professeurs et les parents d’élève ce qu’il faut enseigner aux enfants, mieux que les curés ce qu’il faut croire. Toute la classe politique en est intimement persuadée, ou du moins, se comporte comme si elle l’était. Ces derniers temps, tout le monde semble avoir trouvé parfaitement normal que les chefs d’État se retrouvent ici ou là pour discuter relance économique, réglementation bancaire et industries non polluantes.

« Dans le futur il se pourrait bien que la poursuite du progrès lui commande de renoncer délibérément à exercer certains des pouvoirs qui sont aujourd’hui à sa portée. » Quand j’ai lu pour la première fois cette phrase, il y trois ou quatre ans, je me suis dit : “Merde alors, ce mec n’est pas l’anarcho-nazi dont on m’a parlé en cours d’histoire contemporaine.” Oui, ce qui fait la force de Hayek et des thèses qu’il développe dans La Route de la servitude et plus tard, avec quelques différences, dans La Constitution de la Liberté, c’est qu’il ne raisonne pas sur le court ni même sur le moyen terme, qu’il ne fait pas de l’économie politique sarkozienne, dans laquelle l’ultime horizon est, au pire, le prochain sondage IFOP, au mieux, la prochaine élection présidentielle.

Hayek ne dit pas que partout et toujours, l’État arrive nécessairement à un moins bon résultat que le libre jeu du marché. D’ailleurs, il n’est pas exclu que le planisme, sur une période donnée, soit efficace, et même plus efficace que le libre jeu du marché. Mais ce n’est pas le problème : le problème est de savoir dans quelle société nous voulons vivre. Une société dans laquelle l’État prend des décisions que ses sujets appliquent (dans une société où la dépense publique représente 55 % du PIB, où le système de santé, le système de solidarité, le système éducatif sont quasi-totalement contrôlés par l’État – non, vous ne rêvez pas, c’est bien la société française actuelle – je crois qu’on peut dire que l’État prend des décisions que les sujets appliquent), ou dans une société où chacun, à son niveau, exerce les responsabilités qui lui reviennent.

Et où conséquemment, l’État reste à sa place, c’est-à-dire, pour aller vite : assurer l’ordre, fixer des règles générales, garantir les droits individuels. Ce qui n’exclut pas, entre autres, de fixer certaines règles pour l’établissement des contrats de travail (temps de travail, sécurité, allocations chômage…) et même de mettre en œuvre une politique de solidarité (toutes choses qu’Hayek écrit très explicitement, même s’il a défendu un libéralisme plus radical à partir des années 1970).

En conclusion partielle: ce n’est pas parce qu’un type ne parle pas à chaque ligne de la Société, de l’Homme ou de l’Humanisme, de la Générosité, de la Solidarité, de l’Amour et des Désirs d’Avenir qu’en fin de compte, ce type n’est pas celui qui prend le plus au sérieux la liberté, la responsabilité, et même (soyons fous, utilisons cette notion un peu fumeuse mais pas tant que ça) la dignité humaines. Pas dit que demain je fasse aussi long, profitez-en. Je vous laisse, les rognons et la crème crient d’impatience dans mon frigo (je n’ai qu’un armagnac Tariquet hors d’âge sous la main – un quart de mon budget alimentaire mensuel quand même – du coup j’hésite à les flamber, mais il se peut que je cède à la tentation).

***

Dernière minute : on m’apprend que je suis en lien sur ce blog. Moins de dix-huit ans, passez votre chemin. Cette jeune femme n’est pas mal fichue, il faut le reconnaître : un peu plus squelettique, ce serait parfait, cf. la citation de Nimier supra. Freud a sûrement trouvé une explication aux passions pour les squelettes, si vous la connaissez, n’hésitez pas à m’en faire part.

Partons, si vous le voulez bien, de deux éléments caractéristiques du discours politique de droite : 1) les problèmes ne sont pas avant tout économiques ou sociaux, mais moraux – ou civilisationnels, si l’on veut (« civilisation » au sens que Paul Valéry donne à ce terme, pas à celui qu’il prend dans la « politique de civilisation » [sic] de J. L. Zapatero…) ; 2) d’une manière générale, il ne s’agit pas de progresser, mais d’échapper à l’abîme. Il faut être conscient des deux reproches que l’on peut faire à ce type de discours : 1) il est souvent plus confortable de dénoncer la décadence que de chercher à régler les problèmes économiques et sociaux ; 2) la rhétorique du « nous ou le chaos » est facile et démagogique. Ce sont des reproches fondés, qui frappent l’esprit du public, et qu’il faut donc accepter ; en outre, ils présentent l’avantage de mettre face à face deux conceptions de la politique.

Dans la situation actuelle, la seule réponse qui tienne face à ce type de reproches me semble être celle des libéraux-conservateurs les plus radicaux, ceux qui se revendiquent d’Hayek principalement. En allant vite : 1) Nous vous l’accordons ; mais ça tombe bien : la conception que nous nous faisons de l’individu – conception qui, quoi qu’on en dise, est avant tout morale – nous interdit de mener des politiques économiques et sociales nationales, voire internationales, de coût et d’ampleur démesurés. Sauf situations d’exception, d’urgence, qui sont précisément celles dans lesquelles l’État peut et doit intervenir (il y a des choses intéressantes chez Carl Schmitt à ce sujet). Et les libéraux-conservateurs sont loin d’être les seuls à voir là un problème – v. toutes les réflexions sur la subsidiarité, issues de Proudhon, Chesterton & Belloc, la doctrine sociale de l’Église, etc. 2) Le progrès, c’est fini, aucune personne douée de raison ne peut plus croire que les découvertes scientifiques et les « avancées sociales » vont améliorer la condition humaine. De plus, nous vivons dans une société pluraliste où règne le relativisme (ou qui se présente comme telle, peu importe) qu’on le déplore ou qu’on s’en félicite, là n’est pas la question : on ne reviendra pas là-dessus avant plusieurs siècles, sauf cataclysme.

C’est une des raisons pour lesquelles, à mon avis, la pensée politique contemporaine (qui, pour aller vite, reste très largement fondée sur l’homme politique au service de la communauté, s’efforçant au minimum de mettre le plus grand nombre dans la situation d’accéder à ce qui est beau et bon – idée ancienne -, et la recherche du consensus – idée pas si récente, en fait, même si c’était exprimé différemment autrefois) va devoir se renouveler profondément (puisque personne n’est plus d’accord sur ce qui est beau et bon), et je ne vois pas très bien comment ce renouvellement pourra avoir lieu sans les outils intellectuels des anarchismes de gauche et de droite – pour aller très vite, là encore, c’est un anarchisme pris au sens le plus large qui soit – enfin les seuls qui ont envisagé le foutoir dans lequel nous sommes actuellement. On arriverait à une situation dans laquelle les finalités du politique seraient avant tout définies de façon négative (i. e. faire de la politique, c’est d’abord ne pas faire telle et telle chose), et on assisterait, après la déthéologisation, à une dépolitisation de la société (politique comme substitut de la religion, toute cette sorte de choses, rien d’original).

Cette dépolitisation serait lente (conservatisme oblige), et laisserait se reconstituer (ou se constituer, d’ailleurs, il ne s’agit pas de revenir à un âge d’or, temps de la Chrétienté ou temps des corporations) peu à peu des structures sociales non politiques, des communautés, fondées sur des bases géographiques, professionnelles, religieuses, peu importe (l’individu pouvant se définir par plusieurs appartenances, ou pas d’appartenance du tout…), communautés contraignantes certes, mais infiniment moins que l’État que nous connaissons actuellement – qui subsisterait, avec un pouvoir beaucoup plus fort et efficace mais des prérogatives considérablement réduites (et plus fort précisément parce que ses prérogatives auront été réduites…), qui serait devenu un État-recours en cas de défaillance de la communauté (… où nous retrouvons la philosophie politique scolastique, son recyclage par les communautariens, et un tas d’autres choses), et bien entendu recours en cas de contraintes indues de la part des communautés (monopoles…). Tout ceci repose bien entendu sur une hypothèse, guère plausible à vrai dire : il faudrait que nous ayons le courage de porter au pouvoir des homme politiques qui acceptent de laisser le pouvoir leur échapper, acceptent de renoncer à agir, admettent que leur champ d’action s’est indûment élargi ces n dernières années – et de ce point de vue, notre chef d’État actuel incite au scepticisme.

Certes, il y a une autre solution : c’est la social-démocratie, avec éducation nationale, discours politiques démagogiques et sentimentalistes, dirigisme économique, gloubiboulga idéologique consensuel véhiculé par la presse et la télévision, État mis au service de toutes les revendications communautaires, j’en passe et des pires. Il me semble cependant que nous voyons déjà cela à l’œuvre – la France en fournissant un exemple des plus aboutis, même si à mon très humble avis nous n’avons encore rien vu – et que nous ne voulons de cela ni pour nous ni pour nos enfants. On peut évidemment dire que tout ça débouchera nécessairement sur une sorte de Grand Soir, et après le Grand Soir, le petit matin – oui, moi aussi, j’ai lu Drieu La Rochelle. Toutefois, au terme de ces éventuels joyeux épisodes, probablement violents – et qu’il est donc malvenu d’appeler de ses vœux – le camp de la liberté n’a pas la moindre chance d’être vainqueur. Je maintiens donc ma préférence pour la solution évoquée dans le paragraphe précédent, si maigres que soient les chances de la voir appliquer.

[C'est très confus et demande à être revu, développé (je n'ai pas abordé la question cruciale des rapports entre famille et État), nourri de lectures, mais c'est en gros ce que je pense à l'heure présente.]