« En général, je te soupçonne de prendre l’amour terriblement au sérieux. Fais-le si tu veux, aime avec toute sorte de trucs idéals si ça te plaît, c’est ton affaire, ça ne me regarde pas. Ce qui me regarde, c’est de t’enseigner les jeux légers de la vie ; dans ce domaine, je suis ton professeur et je te l’apprendrai mieux, crois-moi, que ta bien-aimée idéale ! Ça te ferait du bien, Loup des steppes, de coucher de nouveau avec une jolie fille.
– Hermine, m’écriai-je, torturé, regarde-moi donc, je suis un vieil homme !
– Tu es un gosse. Et, de même que tu as été trop paresseux pour apprendre à danser, avant qu’il ne soit presque trop tard, tu as été trop paresseux pour apprendre à aimer. L’amour idéal et tragique, ô mon ami, tu le connais à merveille, je n’en doute pas, tous mes compliments ! Mais tu vas me faire le plaisir d’apprendre à aimer d’une façon plus humaine et plus ordinaire. »

Hermann Hesse, Le Loup des steppes

Si je suis bien, ça veut dire qu’il faut que j’oublie définitivement K* (non, elle ne s’appelle pas Kevina), ça tombe bien, c’est en bonne voie, et que je me tape N*, qui a le bon goût de préférer la robe à la mini-jupe, est plutôt demi-mondaine que serveuse montante, me regardait avec de drôles d’yeux un de ces soirs, et n’a probablement fêté ses dix-huit ans que très récemment – ou pas du tout ? On en apprend, des choses, en lisant Hesse. Ah, s’il n’y avait pas ces presque vingt années d’éducation bourgeoise et catholique, ces vingt années qui font qu’une jeune fille blonde et rougissante, déguisée en publicité Cyrillus, à genoux à vos côtés sur un banc de communion, restera toujours votre horizon sentimental ultime, alors qu’un corps somptueux, mis en valeur avec art, et complaisamment offert, ne vous arrachera jamais, au mieux, qu’une érection fugace – et à contrecœur encore. Il y a probablement une solution intermédiaire, permettant de ne pas prendre l’amour trop au sérieux, sans aller jusqu’à sauter des putes. Je vous tiens au courant.

Considérations pratiques mises à part, lisez Le Loup des steppes, je ne suis sans doute pas le premier à vous le dire, mais ça en vaut la peine. Pardon pour le très mauvais jeu de mots qui sert de titre à ce billet, et dont le sens n’est accessible qu’aux irréductibles amateurs de Rock around the bunker, s’il s’en trouve encore.

Lectures

27 mars 2008

- François Mauriac, Un adolescent d’autrefois. Rapports compliqués avec la mère et premiers amours. L’écriture n’est pas particulièrement intéressante – au point que je suis en train de relire Au château d’Argol pour compenser – mais passionnant en ce qui concerne l’analyse psychologique. Grande richesse spirituelle – qui m’avait déjà frappé dans le seul roman que j’ai lu de lui, Thérèse Desqueyroux - surprenante dans la mesure où en dépit de tout, Mauriac reste un auteur très bourgeois - ce qui semble beaucoup le préoccuper.

- André Pieyre de Mandiargues, Sous la lame. Première rencontre avec cet auteur. Bluffant. Formidable irruption du sexe et de la mort, dans chaque nouvelle. La première en particulier, « Mil neuf cent trente-trois », est extraordinaire. Commence avec les problèmes de couple d’un homme qu’on imagine assez paisible – même si l’idée qui lui vient – sans qu’il la réalise – d’écraser la tête de son épouse introduit le lecteur dans une certaine atmosphère. Puis la confrontation avec la prostituée armée de son olisbos ! – enrichissons notre vocabulaire… Grandiose ! Certaines nouvelles plus courtes sont moins convaincantes.

- Hermann Hesse, Siddharta. Chiant. Je ne me décourage pas pour autant. Des personnes au jugement sûr m’ont dit du bien du Loup des steppes et du Jeu des perles de verres. Il faudra s’y attaquer prochainement. J’avoue ne pas arriver à passer par dessus le décor indien et le vocabulaire abscons des spiritualités orientales – peuvent pas parler de transsubstantiation et d’autocommunication comme tout le monde, ces barbares ?

Agrégation dans dix jours, bordel. Je vais demander à être interdit de commande sur Amazon et d’emprunt à la bibliothèque universitaire.