Heart of darkness
4 mai 2009
- Le Rhône, que je contemplais avec humilité l’an dernier, et dont les rives enchanteresses accueillaient avec bienveillance mon footing matutinal, ne suscitera plus chez moi qu’un sourire de commisération, assorti de réflexions discourtoises ; “ça, un fleuve ? allons donc !”. Ceci après avoir passé de longues journées à se frayer un chemin de rive en rive et d’île en île, dans un confort précaire, à une dizaine de centimètres de la surface de l’eau.
- Séjour clandestin dans un pays étranger. C’est amusant. Interpellé par un policier congolais-démocratique, mais il voulait simplement me raconter son séjour en Europe. Moi : “Ah ouais, c’est bien comme ça, on vous laisse voyager chez nous, et vous nous laissez voyager chez vous, hein”. Intérieurement : “Putain, mais grouille-toi gros con, la pirogue m’attend pour repasser sur l’autre rive, j’ai pas de visa, et plus une thune pour acheter ta bienveillance”. Mais Toulouse est sa ville préférée. Nous nous quittons bons amis.
- Passer deux jours dans un village côtier, accompagné en permanence de deux jeunes filles de quinze et seize ans très bien foutues qui manifestent ouvertement leur intention de partager votre lit (et que pour une raison ou pour une autre vous ne pouvez pas envoyer balader), est une expérience singulière. Recommandation au voyageur qui tient à se conformer à la législation en vigueur et à la morale chrétienne : traitement à base d’assistance à la messe et de douches froides. Les plans Matzneff, “quelle spontanéité dans le don de soi chez les Philippines de onze-douze ans” (authentique), c’est pas mon truc. Cela dit, il est certain qu’elles grandissent plus vite ici que chez nous ; c’est peut-être l’ensoleillement, je ne sais pas.
- En quinze jours de voyage, trouvé le temps de lire trois cents pages de Proust. Je commence à aimer. Je suis très content de moi. Je me suis toujours dit qu’apprécier sincèrement Proust (sincèrement, notez-le) était un signe de raffinement et haute culture. Mais c’est sans doute un reste de naïveté scolaire.
- J’étais dans un bled paumé à cinq cent kilomètres de la capitale, sur les rives du Congo, quand j’ai vu sur TV5 Monde les images du 1er mai en France. Les expatriés ont en général tendance à aimer un peu plus leur pays (voyez les Algériens à Paris…), parce que certaines choses leur manquent, etc. Devant ces manifestations, j’ai juste ressenti un profond dégoût, le sentiment que je n’aurais jamais rien à faire avec ces gens-là (ce qui n’est pas vraiment nouveau), mais aussi que sur le plan politique, économique, tout est foutu : que dire à ces gens qui défilent dans la rue en braillant et expliquent aux caméras que “euh, on trouve de l’argent pour les patrons mais pas pour nous, euh, et puis d’abord on veut du Tamiflu” ? On dit souvent, et on n’a peut-être pas tout à fait tort, que les Occidentaux seraient plutôt rationnels, tandis que les Africains feraient passer les sentiments ou les émotions avant la raison. Je veux bien. Mais dans le pays d’Afrique où je vis, les gens de tous milieux savent que s’ils sont dans la merde, c’est à cause de leurs dirigeants, qui sont pour la plupart d’une incompétence rare, et gaspillent au bas mot la moitié du budget national en achats somptuaires (villas, 4 x 4 de luxe, champagne, voyages, entretien d’une clientèle…). En France, excusez-moi si je me trompe, mais la moitié au moins des gens pensent être dans la merde à cause du capitalisme, et exigent que l’Etat intervienne pour “reprendre les choses en main” ? Alors qu’ils voient tous les jours, chez eux et dans la rue, les manifestations diverses du contrôle presque total que, sous ses différentes formes, l’Etat exerce sur la vie sociale et économique, sur l’éducation, la culture ou ce qui en tient lieu, bref, à peu près tout ? Sur ce plan, au moins, les Africains sont les plus rationnels ; à moins que les Occidentaux soient tout simplement rationnels et cons, ce qui n’est pas à exclure.
Stéréotypons, discriminons
13 novembre 2008
J’ai rapidement parcouru le Rapport final sur la place des stéréotypes et des discriminations dans les manuels scolaires commandé par la HALDE. Ce rapport est un ramassis de conneries comme on en voit peu. Une phrase au hasard :
Les photographies qui illustrent le manuel renforcent également les stéréotypes classiques : p.55, quatre garçons jouent au football, p.72, un garçon s’occupe de sa collection de philatélie, p.75, des hommes courent un marathon, p.148, des garçons jouent à la pelote basque, p.186, un garçon tient un petit voilier et observe un véritable bateau au loin.
Le fait est que dans les cours de récréation, les filles jouent rarement au football. Le fait est que j’ai rarement vu une fille s’intéresser à la philatélie (cette lecture n’aura pas donc pas été tout à fait inutile, puisque je n’y avais jamais fait attention – tout en ne voyant pas très bien ce que la pratique de la philatélie a de particulièrement machiste, mais il se trouve que le collectionneur est souvent un homme). Le fait est que lors des marathons, on voit assez peu de femmes. Le fait est qu’au Pays basque, on voit rarement (pour ne pas dire jamais) des filles jouer à la pelote basque. Le fait est que la marine marchande attire assez peu de candidatures féminines, en dépit des efforts louables de Philippe Lavil.
De tout cela, les auteurs du rapport n’ont rien à foutre (et pour cause, les femmes et les impuissants sont largement majoritaires dans l’équipe qui a commis la chose… c’est terrible, ma conseillère en communication – retourne sous la table, Martine – me signale que par cette gauloiserie, je viens de me discréditer… enfin, au moins, dans le trou du cul du monde où je me trouve en ce moment, la HALDE ne viendra pas me chercher… et si jamais, ce serait la première fois que quelqu’un de menotté fait le trajet Afrique noire-Europe dans ce sens-là, ah ah ah… bon, Martine m’informe que par cette allusion indécente au sort des sacro-saints expulsés, je viens de franchir à nouveau les bornes, et puis ça devient décousu, là. Reprenons).
Les auteurs du rapport n’en ont rien à foutre, disais-je. La réalité ne les intéresse pas. Ce qui les intéresse, c’est la société vers laquelle ils veulent nous emmener. Celle où la composition des entreprises, des écoles, des assemblées, sera fixée par décret. D’un éditeur à un romancier : « – Monsieur, je suis désolé, votre ouvrage ne pourra pas être publié. Notre comité de lecture l’avait retenu. Mais hélas, le Conseil consultatif sur les discriminations en littérature à remarqué l’absence de personnage issu d’une minorité : ni femme, ni senior, ni immigré, ni handicapé, ni homosexuel. Il a donc été interdit de parution. – Mais enfin, j’y raconte mes années de collège à Passy dans les années cinquante ! Page 53, il y a un surveillant bossu ! Et page 82, je touche le zizi de Pierre-Alexandre ! – Je sais, mon bon Monsieur, je sais. Nous avions mis ces passages en évidence dans une note jointe. Cela n’a pas suffi. » Bref. Ce rapport a donc l’avantage d’être clair. Très clair.
C’est que, voyez-vous, moi, à proprement parler, je n’ai pas de projet de société. Je ne peux pas sacquer les ingénieurs sociaux. Je suis un garçon simple. Et j’aime les jeunes filles timides (ce qui, d’ailleurs, n’a rien à voir avec le sujet qui nous occupe). Alors voyez-vous, je renâcle un peu, devant tout ça. Je me sens las, las, las. Heureusement, pour redonner le goût de vivre au lecteur suicidaire, les chiennes de garde qui ont pondu l’objet font quelques suggestions divertissantes, en toute fin de volume.
Les éditeurs doivent lutter contre l’exclusion des catégories sociales souffrant d’un problème de représentativité dans leurs manuels, en s’efforçant de les introduire dans des situations où ils pourront les faire apparaître quelle que soit la discipline. Des propositions concrètes ont été faites à ce sujet. Ce principe peut être expliqué, voire rédigé très clairement, aux équipes d’auteurs, en leur demandant de penser aux femmes ou encore aux minorités visibles dans les illustrations ou le choix des prénoms, comme certains le font déjà ; ils doivent également aller plus loin, aussi bien sur le nombre de critères pris en compte, que sur les contextes d’apparition, par exemple en s’efforçant de trouver des personnages célèbres de la discipline répondant à ces critères.
Soit, mais je tiens à prévenir. Labé, Scudéry, La Fayette, Sévigné, Sand, Desbordes-Valmore, Colette, Beauvoir, Duras – et encore – en littérature, les pauvres vont vite s’emmerder. C’est vrai qu’en termes d’homosexualité, quelques adolescences troubles… avec mes collégiens, je nous vois déjà commencer une séquence sur les internats masculins dans la littérature contemporaine… Les Désarrois de l’élève Törless de Musil, Les Cadets de von Salomon, Les Amitiés particulières de Peyrefitte… deux ou trois passages des Deux Étendards de Rebatet et un peu de Matzneff pour pimenter toutes ces choses un peu fades… il y a de quoi s’amuser. Et puis on rééquilibrera les cours d’histoire en parlant des maîtresses de Louis XIV ; c’est une idée qui aurait beaucoup plu à Nimier.
L’utilisation de contre-stéréotypes est à encourager dans des proportions qui doivent rester raisonnables.
Là, à mon avis, ils ont senti le piège. Voyez les « proportions raisonnables ». On les comprend. On les voyait venir à grands pas, les grands infirmiers baraqués, les parachutistes eurasiennes à la taille svelte, les capitaines d’industrie en sandalettes roses, les secrétaires sénégalais au crâne rasé et au sourire débonnaire. Dommage. Sans doute la crainte que les manuels scolaires ne se mettent à ressembler à des revues pornographiques pour amateurs de fantasmes extrêmes. (Pour les jeunes filles timides – décidément c’est une obsession – et belles qui me lisent, auprès desquelles je ne voudrais pas gâcher mes chances, je tiens à préciser que j’ignore à quoi est censée ressembler une revue pornographique, même pour amateurs de fantasmes sages).
Dans le contexte actuel de l’édition française des manuels scolaires, il s’agit de trouver un équilibre entre le principe de liberté et de neutralité des éditeurs et celui de la responsabilité des autorités compétentes, et tout particulièrement de l’État, de veiller à ce que plus aucun support pédagogique ne supporte de stéréotype. L’idée d’un label « anti-discrimination » a été rejetée par le comité de pilotage de cette étude car « la méthode paraît lourde à mettre en place et parce qu’elle risque d’être mal acceptée par les éditeurs, évoquant le précédent du régime de Vichy » (extrait du compte rendu du comité de pilotage du 31 janvier 2008).
Il nous paraît cependant nécessaire de poursuivre le travail entrepris dans ce rapport en proposant des objectifs de prévention et d’observation. La mise en place de groupes de travail disciplinaires peut répondre au premier objectif et la création d’un “comité de vigilance” peut satisfaire le second. Cependant, ces deux objectifs n’ont aucun sens si l’institution scolaire n’est pas fortement mobilisée sur ces questions.
« Veiller », « plus aucun », « label », certes « régime de Vichy », « cependant » « nécessaire » « comité de vigilance ». Ceci se passe de commentaires. En parlant du régime de Vichy, il est temps de finir en beauté.
Ils sont vigilants à l’égard de la présence des stéréotypes mais pas suffisamment outillés pour les éradiquer. Les bonnes intentions et l’intuition ne suffisent pas. Plusieurs responsables expriment un intérêt pour devenir plus compétents, voire proactifs en gestion de la diversité, mais le levier principal de ce changement réside dans l’évolution des programmes qui amènera l’ensemble des acteurs à véritablement s’engager sur ces questions.
Sujet de rédaction donné à un groupe de jeunes fonctionnaires dynamiques, dans l’Allemagne des années trente :
Développez l’implicite du texte ci-dessus, en remplaçant « stéréotypes » par « parasites sociaux » et « diversité » par « question juive ». Vous avez cinq heures. (Documents joints : Prospectus de la société Bayer. Carte de la Pologne. Papier à dessin. Papier calque. Papier millimétré. Calculatrice recommandée).