La modernité et la mort (3)
29 mars 2008
Ernst Jünger, dans Second journal de Paris :
« [L'auteur raconte une rencontre avec Jouhandeau] Parlé de l’idiotie moderne, qui se manifeste aussi et surtout dans les rapports avec la mort et dans cet aveuglement devant les forces prodigieuses qui agissent dans notre voisinage immédiat. »
Le même, dans La cabane dans le vignoble :
« Au reste, la santé n’a d’important que son aspect de symbole. Il faut que soit contenu en elle un grain de cette santé qui nous permet de résister à l’ultime maladie. C’est ce reflet sur le visage des convalescents, et aussi des mourants. Sans quoi, chaque guérison resterait sursis dans une partie perdue d’avance. C’est souvent un spectacle affreux que de suivre la lutte pour une simple prolongation, pour un gain de quelques mois, où l’angoisse du malade arrache au médecin les dernières subtilités de sa technique. Jeu dont l’enjeu sont des noix creuses, jours vides ; et pourtant, chacun de ces jours pourrait offrir le plus haut des gains. Mourir aussi est une tâche. Dès que le malade l’a compris, il reprend les rênes. »
La modernité et la mort (2)
29 mars 2008
Charles Péguy, dans De la situation faite au parti intellectuel dans le monde moderne devant les accidents de la gloire temporelle :
“Le monde moderne avilit. Il avilit la cité ; il avilit l’homme. Il avilit l’amour ; il avilit la femme. Il avilit la race ; il avilit l’enfant. Il avilit la nation ; il avilit la famille. Il avilit même, (toujours nos limites) il a réussi à avilir ce qu’il y a peut-être de plus difficile à avilit au monde, parce que c’est quelque chose qui a en soi, comme dans sa texture, une sorte particulière de dignité, comme une singulière capacité d’être avili : il avilit la mort. [...]
La cérémonie, à l’intérieur du Panthéon, c’est-à-dire la cérémonie la plus officielle, la plus somptueusement et splendidement officielle et gouvernementale, cette cérémonie laïque voulue, mijotée comme une apothéose du monde moderne, imaginée comme une apothéose personnelle, fabriquée comme une apothéose du monde moderne en la personne et sur le corps de l’un de ses représentants les plus éminents (car ils sont poursuivis dans leurs imitations par l’idée du corps et de la présence réelle, au moins, à défaut d’un autre, à défaut de l’autre, de la présence au moins de ce misérable corps charnel, mortel, déjà mort, périssable), dans toute cette cérémonie apothéotique il n’y eut pas un geste qui ne fût une offense au respectable respect. On était debout, assis. Penché, tendu. On n’était pas couché. On avait son chapeau sur sa tête. Excepté, toutefois, ceux qui avaient trop chaud aux cheveux. On parlait, on criait, on riait, on s’interpellait, on tapait du pied, on ne s’entendait pas. On y avait mis, je pense, la musique de la Garde républicaine, comme à la nouvelle fête de Jeanne d’Arc. Et quand l’honorable M. Fallières fut en vue et près d’entrer, un des huissiers criant au chef de musique, dans le tumulte général, dans le brouhaha tumultueux des femmes de défense républicaine, dans les sornettes qui sonnaient, dans les balivernes qui bavaient, dans ce brouhaha de place publique transportée à l’intérieur d’un temple, dans ces potins, dans ces murmures, dans ces vanités, dans ces fatuités, dans ces curiosités malsaines, un huissier mal élevé, un huissier sans tenue, un huissier sans style criant à travers tout cela au chef de la musique : Allons ! hop ! là-bas ! la musique. V’là le président. Vot’ Marseillaise.
Vous autes.
Huissiers de la République, appariteurs de ces nouvelles pompes funèbres, nous ferez-vous regretter les moins grossiers sacristains ?”