Roger Nimier, de Lisbonne à Pékin
1 octobre 2009
Vous trouverez ci-après une liste des traductions des œuvres romanesques de Roger Nimier publiées à ce jour. C’est un travail d’érudition sans grand intérêt, je vous l’accorde. Pour le domaine non romanesque, signalons simplement l’existence d’une traduction en anglais de Versailles que j’aime sous le titre The Versailles I love en 1958, qui semble avoir eu un certain succès puisqu’on en trouve une dizaine d’exemplaires d’occasion sur Amazon.com ; l’ouvrage a également été traduit en allemand (Mein geliebtes Versailles, 1959). Si vous avez connaissance de traductions à ajouter, n’hésitez pas à me les signaler.
Les épées, 1948
- Italien : Le spade, trad. Massimo Raffaeli, Padoue, Meridianozero, 2002
Le hussard bleu, 1950
- Anglais : The Blue Hussar, trad. John Russell et Anthony Rhodes, 1952, Londres, Mayflower Books, 1966
- Anglais américain : The Blue Hussar, trad. Jacques Le Clercq, New York, Julian Messner, 1953
- Tchèque : Modry Husar, trad. Jindoich Novák, Prague, Odeon, 1968
- Chinois : Lanse zhuangjiabing, 1997

La très belle couverture du Hussard bleu en anglais, édition en livre de poche de 1956, semble-t-il ; à noter, la comparaison avec The Naked and the Dead, de Norman Mailer.
Les enfants tristes, 1951
- Anglais : Children of circumstance [en fait, il s'agit d'une compilation des Enfants tristes et d'Histoire d'un amour], trad. Robert Kee et John Russell, Londres, MacGibbon & Kee, 1954
- Italien : Giovani tristi, trad. Alfredo Cattabiani, Turin, Edizioni dell’albero, 1964
- Roumain : Copiii trişti, trad. Lucian Pricop, Bucarest, Paralela 45, 2006
Histoire d’un amour, 1953
- Italien : Storia di un amore, trad. Elisa Morpurgo, Milan, Longanesi, 1972
D’Artagnan amoureux ou Cinq ans avant, 1962
- Italien : D’Artagnan innamorato, ovvero Cinque anni prima, trad. Sandra Ricco, Milan, Longanesi, 1964
- Slovaque : Zamilovaný d’Artagnan; alebo, Pred piatimi rokmi, trad. Michal Bartko, Dušan Stopiak et Karol Rosmány, Bratislava, Slovenský spisovateľ , 1978
Les Slovaques n’ont pas traduit le Hussard bleu, mais peuvent lire d’Artagnan amoureux en édition de poche. Allez comprendre.
- Espagnol : D’Artagnan enamorado o Cinco años antes, trad. Joan Riambau, Barcelone – Buenos Aires, Edhasa, 2005
Nouvelles diverses (la plupart ont été publiées en français dans le recueil Les Indes galandes en 1989)
- Portugais : Contos de Natal, trad. Fernanda Branco, Porto, Asa, portugais, 1993
Nimier sur le conflit israélo-palestinien
12 janvier 2009
« Si les bombardements, la misère, n’ont rien enfanté, d’autres mettent leur confiance dans le travail, l’application, le pacifisme. Ils se réunissent dans des congrès, ils votent des motions d’encouragement à l’Europe. Ce n’est pas leur faute, sans doute, s’ils sont vieux et un peu ridicules. Ils supplient l’Histoire de les exaucer en raison de leurs bonne vie et mœurs, comme un impuissant qui réclamerait un enfant de sa femme parce qu’il a écrit des brochures sur la natalité. »
Roger Nimier, Vingt ans en 1945
Passez lire le pélicastre jouisseur, c’est très bien.
Résistance
5 janvier 2009
« Pourquoi le nier ? En 44, Vichy m’emmerde plus que jamais, mais les nazis sont devenus passionnants. J’ai pressenti la grandeur de la catastrophe allemande et les derniers efforts de son génie. À côté de cela, nos mouvements de résistance m’ont paru mériter un simple paragraphe dans les manuels d’histoire. Je le voyais d’avance ce petit paragraphe, blanc et glacé, juste connu des bons élèves, comme celui qui relate la résistance du Major Schlick en Bavière, sous Napoléon. »
Roger Nimier, Les épées
Vous voulez susciter des hurlements d’horreur lors de vos dîners de famille (la période s’y prête), n’hésitez plus : parlez de la Résistance. Dans notre beau pays, les mythes résistantialistes (version gaulliste, version communiste, version « celui qui croyait au ciel et celui qui n’y croyait pas », c’est au choix) ont la vie dure : vous êtes sûr du résultat. Voici une petite sélection maison de phrases propres à heurter les sensibilités chatouilleuses de belle-maman, de grand-papa et du cousin Alphonse, dûment éduqués à l’école de la République et des téléfilms et documentaires de la télévision publique. Garanti à peu près exact factuellement parlant. Peut aussi servir au Café du Commerce.
Pour les plus prudents, ceux qui ont un héritage en vue :
– On peut dire ce qu’on veut, sans le STO, la résistance française, c’est peau d’zob.
– Ouais, pour la plupart, y z’ont quand même passé plus de temps à glander dans les bois et à voler des poules qu’à faire sauter des trains.
– Bon, d’accord, y’a deux-trois trucs pas mal, mais va parler de la résistance française aux Yougoslaves ou aux Ukrainiens, franchement, les mecs, y se bidonnent…
– Tuer un pauv’ sous-off allemand qu’a jamais fait de mal à personne, sérieux, si c’est pour faire massacrer cinquante otages, moi je dis : bof.
– Au bout du compte, c’est quand même les Ricains qui nous ont libérés. Le blaireau à casquette étoilée, même si à force de faire le mariolle il a fini par nous sauver la mise à la fin, l’a pas branlé grand-chose…
Pour les vrais, les durs, les tatoués, bref, ceux qui ne tiennent pas à regoûter de la dinde l’année prochaine :
– T’as vu tous ces villages où y’a une « place de la Libération » alors que jamais un Allemand n’y a mis le pied ? Libérés de quoi ? Du notable dont une bande de blaireaux torchés à la gnôle a violé les filles ? Du milicien de dix-sept ans qu’avait jamais tenu une arme, et dont les tripes ont fini dans le ruisseau ?
– Résistance, si tu veux, mais les Juifs, ceux qui en ont le plus bavé pendant l’Occupation, à part deux ou trois belles âmes, tout le monde s’en foutait comme de l’an quarante, à l’époque, les gens pensaient à leur cul…
– Ouais, la France, la France, d’accord, mais quand même, le général pensait surtout à l’avenir et les communistes pensaient surtout à la révolution… pas un hasard si en 44 tout le monde s’est rué sur les préfectures et les rotatives des quotidiens locaux avant de s’attaquer à la Kommandantur… quand y en avait une…
– Je me demande même si y z’ont pas tué plus de Français après la Libération qu’avant…
Amusez-vous bien.
[En cas d'enquête de la HALDE, je peux fournir aux censeurs un arbre généalogique pur à la troisième génération, avec plein de gentils propriétaires terriens ou officiers en retraite de sensibilité nationalo-royaliste, genre « il a l'air sympa, ce Charles à particule bourgeoise, si nous écoutions Radio-Londres » ou « armistice d'accord, mais cachons des armes pour leur maraver la gueule quand ça recommencera ». D'autant plus que des deux côtés, y'avait des châteaux, donc des sortes de Kommandanturs, et que l'occupant à domicile, c'était pas la joie. C'est après l'Algérie que ça c'est gâté et qu'on est tous devenus un peu fascistes sur les bords, mais c'est une autre histoire.]
Stéréotypons, discriminons
13 novembre 2008
J’ai rapidement parcouru le Rapport final sur la place des stéréotypes et des discriminations dans les manuels scolaires commandé par la HALDE. Ce rapport est un ramassis de conneries comme on en voit peu. Une phrase au hasard :
Les photographies qui illustrent le manuel renforcent également les stéréotypes classiques : p.55, quatre garçons jouent au football, p.72, un garçon s’occupe de sa collection de philatélie, p.75, des hommes courent un marathon, p.148, des garçons jouent à la pelote basque, p.186, un garçon tient un petit voilier et observe un véritable bateau au loin.
Le fait est que dans les cours de récréation, les filles jouent rarement au football. Le fait est que j’ai rarement vu une fille s’intéresser à la philatélie (cette lecture n’aura pas donc pas été tout à fait inutile, puisque je n’y avais jamais fait attention – tout en ne voyant pas très bien ce que la pratique de la philatélie a de particulièrement machiste, mais il se trouve que le collectionneur est souvent un homme). Le fait est que lors des marathons, on voit assez peu de femmes. Le fait est qu’au Pays basque, on voit rarement (pour ne pas dire jamais) des filles jouer à la pelote basque. Le fait est que la marine marchande attire assez peu de candidatures féminines, en dépit des efforts louables de Philippe Lavil.
De tout cela, les auteurs du rapport n’ont rien à foutre (et pour cause, les femmes et les impuissants sont largement majoritaires dans l’équipe qui a commis la chose… c’est terrible, ma conseillère en communication – retourne sous la table, Martine – me signale que par cette gauloiserie, je viens de me discréditer… enfin, au moins, dans le trou du cul du monde où je me trouve en ce moment, la HALDE ne viendra pas me chercher… et si jamais, ce serait la première fois que quelqu’un de menotté fait le trajet Afrique noire-Europe dans ce sens-là, ah ah ah… bon, Martine m’informe que par cette allusion indécente au sort des sacro-saints expulsés, je viens de franchir à nouveau les bornes, et puis ça devient décousu, là. Reprenons).
Les auteurs du rapport n’en ont rien à foutre, disais-je. La réalité ne les intéresse pas. Ce qui les intéresse, c’est la société vers laquelle ils veulent nous emmener. Celle où la composition des entreprises, des écoles, des assemblées, sera fixée par décret. D’un éditeur à un romancier : « – Monsieur, je suis désolé, votre ouvrage ne pourra pas être publié. Notre comité de lecture l’avait retenu. Mais hélas, le Conseil consultatif sur les discriminations en littérature à remarqué l’absence de personnage issu d’une minorité : ni femme, ni senior, ni immigré, ni handicapé, ni homosexuel. Il a donc été interdit de parution. – Mais enfin, j’y raconte mes années de collège à Passy dans les années cinquante ! Page 53, il y a un surveillant bossu ! Et page 82, je touche le zizi de Pierre-Alexandre ! – Je sais, mon bon Monsieur, je sais. Nous avions mis ces passages en évidence dans une note jointe. Cela n’a pas suffi. » Bref. Ce rapport a donc l’avantage d’être clair. Très clair.
C’est que, voyez-vous, moi, à proprement parler, je n’ai pas de projet de société. Je ne peux pas sacquer les ingénieurs sociaux. Je suis un garçon simple. Et j’aime les jeunes filles timides (ce qui, d’ailleurs, n’a rien à voir avec le sujet qui nous occupe). Alors voyez-vous, je renâcle un peu, devant tout ça. Je me sens las, las, las. Heureusement, pour redonner le goût de vivre au lecteur suicidaire, les chiennes de garde qui ont pondu l’objet font quelques suggestions divertissantes, en toute fin de volume.
Les éditeurs doivent lutter contre l’exclusion des catégories sociales souffrant d’un problème de représentativité dans leurs manuels, en s’efforçant de les introduire dans des situations où ils pourront les faire apparaître quelle que soit la discipline. Des propositions concrètes ont été faites à ce sujet. Ce principe peut être expliqué, voire rédigé très clairement, aux équipes d’auteurs, en leur demandant de penser aux femmes ou encore aux minorités visibles dans les illustrations ou le choix des prénoms, comme certains le font déjà ; ils doivent également aller plus loin, aussi bien sur le nombre de critères pris en compte, que sur les contextes d’apparition, par exemple en s’efforçant de trouver des personnages célèbres de la discipline répondant à ces critères.
Soit, mais je tiens à prévenir. Labé, Scudéry, La Fayette, Sévigné, Sand, Desbordes-Valmore, Colette, Beauvoir, Duras – et encore – en littérature, les pauvres vont vite s’emmerder. C’est vrai qu’en termes d’homosexualité, quelques adolescences troubles… avec mes collégiens, je nous vois déjà commencer une séquence sur les internats masculins dans la littérature contemporaine… Les Désarrois de l’élève Törless de Musil, Les Cadets de von Salomon, Les Amitiés particulières de Peyrefitte… deux ou trois passages des Deux Étendards de Rebatet et un peu de Matzneff pour pimenter toutes ces choses un peu fades… il y a de quoi s’amuser. Et puis on rééquilibrera les cours d’histoire en parlant des maîtresses de Louis XIV ; c’est une idée qui aurait beaucoup plu à Nimier.
L’utilisation de contre-stéréotypes est à encourager dans des proportions qui doivent rester raisonnables.
Là, à mon avis, ils ont senti le piège. Voyez les « proportions raisonnables ». On les comprend. On les voyait venir à grands pas, les grands infirmiers baraqués, les parachutistes eurasiennes à la taille svelte, les capitaines d’industrie en sandalettes roses, les secrétaires sénégalais au crâne rasé et au sourire débonnaire. Dommage. Sans doute la crainte que les manuels scolaires ne se mettent à ressembler à des revues pornographiques pour amateurs de fantasmes extrêmes. (Pour les jeunes filles timides – décidément c’est une obsession – et belles qui me lisent, auprès desquelles je ne voudrais pas gâcher mes chances, je tiens à préciser que j’ignore à quoi est censée ressembler une revue pornographique, même pour amateurs de fantasmes sages).
Dans le contexte actuel de l’édition française des manuels scolaires, il s’agit de trouver un équilibre entre le principe de liberté et de neutralité des éditeurs et celui de la responsabilité des autorités compétentes, et tout particulièrement de l’État, de veiller à ce que plus aucun support pédagogique ne supporte de stéréotype. L’idée d’un label « anti-discrimination » a été rejetée par le comité de pilotage de cette étude car « la méthode paraît lourde à mettre en place et parce qu’elle risque d’être mal acceptée par les éditeurs, évoquant le précédent du régime de Vichy » (extrait du compte rendu du comité de pilotage du 31 janvier 2008).
Il nous paraît cependant nécessaire de poursuivre le travail entrepris dans ce rapport en proposant des objectifs de prévention et d’observation. La mise en place de groupes de travail disciplinaires peut répondre au premier objectif et la création d’un “comité de vigilance” peut satisfaire le second. Cependant, ces deux objectifs n’ont aucun sens si l’institution scolaire n’est pas fortement mobilisée sur ces questions.
« Veiller », « plus aucun », « label », certes « régime de Vichy », « cependant » « nécessaire » « comité de vigilance ». Ceci se passe de commentaires. En parlant du régime de Vichy, il est temps de finir en beauté.
Ils sont vigilants à l’égard de la présence des stéréotypes mais pas suffisamment outillés pour les éradiquer. Les bonnes intentions et l’intuition ne suffisent pas. Plusieurs responsables expriment un intérêt pour devenir plus compétents, voire proactifs en gestion de la diversité, mais le levier principal de ce changement réside dans l’évolution des programmes qui amènera l’ensemble des acteurs à véritablement s’engager sur ces questions.
Sujet de rédaction donné à un groupe de jeunes fonctionnaires dynamiques, dans l’Allemagne des années trente :
Développez l’implicite du texte ci-dessus, en remplaçant « stéréotypes » par « parasites sociaux » et « diversité » par « question juive ». Vous avez cinq heures. (Documents joints : Prospectus de la société Bayer. Carte de la Pologne. Papier à dessin. Papier calque. Papier millimétré. Calculatrice recommandée).
Vingt ans en 2008
4 août 2008
En exclusivité, un brouillon d’il y a quelques semaines, que je n’ai pas voulu terminer – et ça vaut sans doute mieux.
« C’est bien cette indifférence que nous avons retrouvée pour finir. »
Roger Nimier, Vingt ans en 1945
De prime abord, l’idée de parler au nom d’une génération m’a semblé tout à fait inconvenante. Cette génération existe-t-elle seulement ? Autour de quels événements fondateurs, sur quels principes, sous l’égide de quels maîtres aurions-nous pu construire une identité commune ? Mais il faut s’y essayer. Ne serait-ce que pour satisfaire nos aînés. Des discours ministériels aux conversations de comptoir, ils semblent y tenir, aux jeunes, à la jeunesse. Armons-nous donc de courage, employons utilement ce qu’il nous reste de bonne volonté, et tâchons de voir ce que pourrait être cette génération.
Le matin du douze septembre 2001 – un mercredi – c’est sans grand enthousiasme que nous nous sommes réveillés. C’était, paraît-il, le début d’une ère nouvelle. Nous avons été immédiatement confrontés à la curiosité des adultes, parents, professeurs et journalistes, tous avides d’interroger notre perception de l’évènement : avions-nous pris conscience de la formidable irruption de l’Histoire dans notre quotidien ? Cet empressement frisait l’indécence. De toute façon, il était déjà trop tard ; on ne pouvait plus nous la faire : invasion de l’Irak à quatre ans, Sarajevo à neuf, le Kosovo à treize, en direct et en couleur, avec ou sans commentaires de Bernard-Henri Lévy, nous avions tout vu, tout entendu. Après-Guerre froide, nouvel équilibre mondial et géopolitique postmoderne, nous ne connaissions que cela. Pendant une bonne semaine, nous nous sommes inquiétés de ce qu’allait devenir la Tour Eiffel. Allons, cette affaire était de médiocre importance ; d’ailleurs, le nombre des victimes diminuait d’heure en heure, signe manifeste que face au premier tsunami venu, la catastrophe ne faisait pas le poids.
Puis il y a eu le vingt-et-un avril 2002. Nous avions quinze ou seize ans, l’année scolaire touchait à sa fin, c’était une belle occasion de visiter la capitale. Reconnaissons-le : certains y ont vraiment cru. Il faut dire que nous avions fait l’objet de délicates attentions. Pendant deux semaines, nous n’avons pu ouvrir un journal (mais en ce temps-là nous en arrivions rarement à cette extrémité, le journal gratuit n’ayant pas encore été inventé), allumer la radio ou la télévision sans nous entendre rappeler ces vérités premières : c’était bien entendu, la jeunesse emmerdait le Front national, et ne permettait pas le retour de phénomènes historiques divers, de l’Inquisition aux camps de concentration en passant par la pratique – faute de mieux – du coitus interruptus (toutes choses indissolublement liées au fascisme immense et rouge, comme chacun sait). À peine six ans plus tard, le programme d’un certain nombre de très respectables gouvernements dits libéraux-conservateurs présente d’étranges similitudes avec celui du parti contre lequel nous avions courageusement défilé. Certains d’entre nous en ont déduit que le libéral-conservatisme n’était qu’un des multiples visages de l’hydre fasciste. D’autres ont juré, mais un peu tard, qu’on ne les y prendrait plus.
Depuis, nous avons assisté à une bonne demi-douzaine de scrutins d’intérêt variable. Nous avons changé de président de la République. Ingrid Betancourt a disparu dans la jungle colombienne, pour en ressortir six ans plus tard. Un sentiment d’ennui domine. Ils sont assez rares dans nos rangs, ceux qui veulent refaire le monde. Il ne s’agit pas de reprendre l’éternel couplet sur la jeunesse qui n’aurait plus d’idéaux alors qu’au bon vieux temps, u.s.w. Deux constats s’imposent cependant. D’abord, peut-être existe-t-il encore des gens qui pensent avant d’avoir trente ans ; peut-être, mais il est permis de les trouver discrets. Dans quel journal chroniquent-ils ? Quels essais, quels romans ont-ils publiés ? Où sont exposées leurs œuvres, où sont-elles jouées ? Si malgré tout on trouve quelques rescapés, ont-ils un public ? Ensuite – cette observation est un lieu commun depuis le début du XXe siècle, mais la situation semble aujourd’hui poussée à son paroxysme : il n’y a plus de maîtres, au sens que ce mot prend quand on parle de relation entre maître et disciple, il n’y a plus d’écoles, de courants raisonnablement cohérents, clairement identifiables par le grand public. Je ne dis pas que c’est en soi un problème. Mais quel nouveau moyen a-t-on trouvé pour stimuler et diffuser la réflexion de ceux qui ont aujourd’hui notre âge ? Les universités d’été des partis politiques ? Les syndicats universitaires ? Qu’on nous permette d’esquisser un sourire désabusé.
Il n’est pas question ici d’engagement – il ne s’agit d’ailleurs en aucun cas d’appeler aux armes. Mais nous ne sommes pas même légers. [...]
Le lecteur perplexe peut très légitimement se demander où l’auteur veut en venir. Celui-ci doit avouer qu’il n’en sait rien. [...]
Et de fait, comme je ne voyais vraiment pas où je voulais en venir, je me suis arrêté là… Je sais, ça n’est pas terrible. Mais, à mon avis, au moins pour les deux paragraphes concernant le 11 septembre et le 21 avril, le pastiche n’est pas mauvais – évidemment, il faut avoir lu le texte de Nimier dont j’ai essayé de m’inspirer. Peut-être un jour. Allez, on repart en vacances.
Ah, tiens, Soljenitsyne est mort. Requiescat in pace. Bien entendu, on se garde bien de rappeler qu’il a été traité comme un malpropre par une bonne moitié de l’intelligentsia française quand ses premiers bouquins ont été publiés. Et tout le monde de se gargariser sur le thème “c’est grâce à lui qu’on a su ce qu’était le goulag, hein, avant on ne savait pas”. Bande d’enculés. On savait parfaitement ce qui se passait depuis les années 1920. Mais c’était la droite – et surtout l’extrême-droite – qui en parlaient. On ne pouvait donc pas prendre leurs dénonciations au sérieux – raisonnement entendu de la bouche d’innombrables personnes censément intelligentes et cultivées.
Angry young boy
25 juin 2008
« Nous sommes quelques-uns dont les traits communs sont un certain sérieux, un besoin de vérité, un air sombre. Mais les choses sont établies de telle sorte que nous faisons figure d’esprits légers. Nous ne respectons ni les lois, ni les êtres qui nous gouvernent. Nous ne faisons pas leurs prières : lecture quotidienne et suivie des journaux de la République, discussions hebdomadaires sur le Cours des Choses, contribution à la Conscience morale universelle… Nous sommes les libertins du siècle. »
Roger Nimier, « Lettre d’un fils à son père », dans Le Grand d’Espagne, Paris, La Table Ronde, 1950
Ça, c’est une idée
11 juin 2008
Trop d’absolu et des mots trop lourds pour les hommes qui les employaient, voilà un régime indigeste. Nous réclamons un peu plus de mesure. C’est elle qui nous guidera. Puisque personne, parmi nos aînés, ne s’en est montré capable, nous voici condamnés à une sorte de prudence envers les événements. Nous avons envie de les mettre en ordre. On nous dira que cette attitude est indigne et qu’il faut courir dans les rues pour manifester sa flamme, son goût de la liberté, son amour de la patrie. Nous ne demandons pas mieux. Nous ne voulons à aucun prix passer pour des égoïstes. Alors nous descendons dans la rue, mais le premier cri qui s’échappera de nos lèvres sera : “Vivent les Armagnacs !” Nous avons cinq siècles de retard. On nous reproche d’avoir la mémoire courte, eh bien ! nous prouverons le contraire. Dès aujourd’hui, nous allons constituer une Ligue dont le but principal sera l’extermination du Parti bourguignon et nous tiendrons pour fols, mal avisés ou perfides, ceux qui n’y prendront point part.
Roger Nimier, « Vingt ans en 1945 », dans Le Grand d’Espagne, Paris, La Table Ronde, Folio 632, 1950
On vous l’aura assez répété, c’est un complot
11 juin 2008
Roger Nimier et son œuvre nous suggèrent, à mon narrateur et à moi-même, comment aurait pu se développer la bourgeoisie cultivée en Suède – dont nous sommes tous deux issus -, si on lui avait permis de continuer son existence. Mais ces animaux-là ont été pratiquement exterminés de notre société, par des moyens pacifiques bien sûr, par une politique économique, scolaire et universitaire très consciente qui a remplacé en trente ans la bourgeoisie cultivée par une nouvelle bourgeoisie moins cultivée et plus facile à manier pour le pouvoir.
Carl-Henning Wijmark, “La présence de Nimier dans le roman 1962”, dans Roger Nimier quarante ans après Le Hussard bleu, Actes du colloque international des 23 et 24 mars 1990, Association des Cahiers Roger Nimier-Bibliothèque nationale de France, Paris, 1995, p. 143-144
Pour en finir avec Maurras
5 mai 2008
Beaucoup de gens citent Maurras sur Internet en ce moment. Les choses sont compliquées. Il y a ceux qui pensent que la pensée de Maurras est on ne peut plus actuelle, ceux qui veulent être rebelles tout en se démarquant du vieux Maître, ceux qui stigmatisent tous ceux dont la gueule ne leur revient pas en les plaçant dans le même camp qu’un académicien épuré. Comme toujours, c’est Nimier qui a le dernier mot – d’autant plus que lui et moi sommes d’accord.
« Il lui est arrivé de raisonner en philosophe grec, aveugle et sourd aux cris de l’époque, quand ses hypothèses, maniées par des fous et transformés en vérités d’État, servaient à tuer. Pendant l’occupation, il continuait à manier ses balances, sans savoir que les poids étaient truqués et que son antisémitisme littéraire, félibre, imbécile et d’ailleurs modéré, s’appelait ailleurs Auschwitz ou Dachau. Il est grave pour un politique d’ignorer son temps. Il est vrai que si l’époque avait compris sa politique, les choses auraient peut-être connu un cours différent. »
Journées de lecture, « Charles Maurras », p. 200
Littérature
3 avril 2008
« À quoi sert ce livre ? Comment peut-on l’appliquer à la moralisation et au bien-être de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre ? Quoi ! Pas un mot des besoins de la société, rien de civilisant ni de progressif ! Comment, au lieu de faire la grande synthèse de l’humanité, et de suivre, à travers les événements de l’histoire, les phases de l’idée régénératrice et providentielle, peut-on faire des poésies et des romans qui ne mènent à rien, et qui ne font pas avancer la génération dans le chemin de l’avenir ? Comment peut-on s’occuper de la forme, du style, de la rime, en présence de si graves intérêts ? »
Théophile Gautier, dans sa préface de mai 1834 à Mademoiselle de Maupin, Paris, G. Charpentier, 1880, p. 18, cité dans P.-A. Taguieff, Le Sens du progrès, Flammarion, 2004, p. 135
Dans le même ordre d’idées :
« La littérature engagée, avec son air martial et ses bonnes résolutions, est sympathique dans la mesure où les fayots sont sympathiques dans un régiment de cavalerie. »
Roger Nimier, Les écrivains sont-ils bêtes ?, Rivages, 1990, p. 19