Colonisation et cirage de pompes
7 avril 2009
Je parle toujours de colonisation, et jamais de colonialisme. Le terme “colonialisme” ne me semble pas pertinent. J’accepterais de parler de colonialisme s’il avait existé une idéologie, assez simple à définir, partagée par un grand nombre de personnes, et si cette idéologie, une fois mise en œuvre, avait engendré un système relativement semblable quels que soient le colonisateur et le colonisé. De toute évidence, ce n’est pas le cas. Aujourd’hui, l’emploi du terme colonialisme participe d’une tentative d’assimiler la colonisation à d’autres crimes de masse, ceux du nazisme, du stalinisme, etc. ; et cette tentative est ordonnée à des fins politiques (culpabiliser l’Occident, dont on exige des compensations, des réparations, des indemnités – directement ou indirectement -, et surtout, surtout, pour les gouvernements africains en particulier, se dédouaner de toute responsabilité quant au sort peu enviable des populations qu’ils administrent).
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Ce midi, tandis que je me faisais cirer les pompes pour 100 francs CFA, je méditais sur la colonisation. Une des erreurs les plus répandues consiste à croire que les Européens n’ont fait qu’imposer un système, une vision du monde aux Africains. En fait, les Européens se sont assez largement adaptés aux Africains. On reproche aux Blancs d’avoir chicoté les Noirs. Mais les Noirs employaient la chicote (fouet fabriqué à partir de lanières de peau d’hippopotame) avant l’arrivée des colonisateurs. On reproche aux Blancs d’avoir gouverné de façon autoritaire, sans associer les Noirs à la prise de décision, etc. Mais les chefs Noirs gouvernaient de façon au moins aussi violente et autoritaire. Tout ce que les Blancs ont fait dans le domaine de l’éducation, de la construction d’infrastructures, puis la façon dont ils ont, en quelques années, laissé le pouvoir aux Noirs, tout cela était pour les Noirs une surprise, quelque chose d’inimaginable. On dit souvent que la colonisation a été un choc terrible pour les Africains. En quoi ? La violence, l’exploitation, ils la connaissaient avant l’arrivée des Européens. Le choc, ce qui a bouleversé les sociétés africaines, c’est plutôt le travail rémunéré, la possibilité d’échapper aux structures sociales traditionnelles, etc.
Je me fais cirer les pompes. Je prends le taxi pour le moindre déplacement. Cela peut sembler indécent, vu la misère qui m’entoure. (Certains Blancs ici ne supportent pas de se faire cirer les pompes – c’est le complexe de l’ancien colonisateur). Mais si je le fais, ce n’est pas vraiment pour moi. J’aime beaucoup marcher. Les reflets de mes chaussures ne me préoccupent que très médiocrement. Si je fais tout cela, c’est pour tenir mon rang. Eux ne comprendraient pas. Ce qui les choquerait, c’est de voir un Blanc marcher dans la rue avec des chaussures sales ; à la limite, ils seraient prêts à me les cirer gratuitement, mes chaussures, pourvu que je veuille bien rester à ma place de Blanc, de Blanc qui doit circuler en voiture, de préférence tout-terrain, et qui doit être bien habillé (“ah, tu es Français… ah, la France, là-bas…” “là-bas quoi ?” “les gens sont bien habillés !” “ah !”).
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Enfin, le fou-rire du mois. Nous sommes partis voir de grosses bêtes dans la forêt. Je reste le seul Blanc, le soir au coin du feu, avec les chauffeurs, les gardes forestiers et les pisteurs pygmées. L** est venu de la capitale avec nous, il a la télévision, travaille dans un ministère, etc. Il nous parle de l’un de ses professeur de collège, qui l’impressionnait parce qu’il employait des mots français compliqués. “C’est comme cet homme politique français, là, qui parle très bien… je l’admire beaucoup… Jean-Marie Le Pen. La semaine dernière, le parlement européen a voulu lui interdire de prononcer un discours, alors qu’il devait le faire parce qu’il était le plus vieux [Murmures désapprobateurs. Les Blancs n'ont plus de respect pour leurs anciens]. Alors, Jean-Marie Le Pen, il a dit : – Bientôt, ils feront une loi pour interdire que la Terre tourne autour du Soleil.” Et tout le monde éclate de rire. Moi plus fort que les autres, mais je ne tiens pas à leur expliquer pourquoi.
C’est vous qui le dites…
26 mai 2008
« La supériorité des Européens dans les manufactures et dans les arts excitait, plus que toute autre chose, l’admiration et l’étonnement de Karfa ; il examinait avec attention tous les meubles de la maison du docteur, ainsi que les mâts, les voiles, les agrès, et la construction d’un shooner de traite, qui se trouvait dans la rivière ; il s’écriait à chaque instant, avec un soupir involontaire, “Les noirs ne sont rien !”. »
Tableau historique des découvertes et établissemens des Européens, dans le nord et dans l’ouest de l’Afrique, jusqu’au commencement du XIXe siècle, ouvrage publié par la Société d’Afrique et traduit par Cuny, Paris, Fain, an XII (1803-1804), t. II, p. 193-194
Jugement sans appel de Psichari, et question
21 mai 2008
« J’ai devant moi un des porteurs recrutés au dernier village. C’est un Laka. Quelle belle bête, pleine de sang et bien racée. Le poids de la caisse n’a aucune importance pour lui. Il marche à son allure vive, élégante, un peu dansante, très légère et donnant un peu l’impression de l’envol. Pourquoi les humanistes de France ne veulent-ils pas admettre que la tête du noir est faite pour porter des caisses et celle du blanc pour penser ? »
Ernest Psichari, Carnets de route, dans ses Œuvres complètes, t. I, éd. Jacques Lambert, Paris, 1948, p. 121
Au fait, peut-être qu’il n’est pas judicieux de lire les Mémoires de Casanova de Seingalt tout en apprenant par cœur des vers de Racine, mais en toute honnêteté, chers lecteurs : quand dans Phèdre, de Racine, Phèdre déclare – c’est dans la fameuse tirade où l’on trouve aussi les célèbres « Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue » et « C’est Vénus tout entière à sa proie attachée » – donc, quand elle déclare « En vain sur les autels ma main brûlait l’encens », chers lecteurs, à quoi pensez-vous ?