Les ex-voto de Notre-Dame des Victoires : best of

J’ai eu l’occasion de visiter ce midi la basilique Notre-Dame des Victoires, d’où ce palmarès.

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Dans la catégorie ambiguïté :

Des enfants ont demandé à Marie le retour à Dieu de leur père.
Ils ont été exaucés.
1855

Tes père et mère honoreras afin de vivre longuement, qu’y disaient….

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Dans la catégorie prospectus publicitaire :

Témoignage de reconnaissance à la Sainte Vierge
pour mon retour à Dieu le 25 mai 1855
Gustave Bizot artiste peintre
élève de M. M. Ingres et Hte Flandrin
et Berrias.

Remarquez, il aurait pu ajouter ses tarifs.

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Dans la catégorie cercle vertueux :

En lisant le numéro 2204, ô Vierge Marie !
J’ai senti la confiance s’emparer de mon âme ;
moi aussi je vous priai pour mon frère
et vous l’avez sauvé
octobre 1863 W.C.

On pense immédiatement à un jeu de piste, genre "l’aventure dont vous êtes le héros", priez devant cet ex-voto, si vous êtes exaucés, allez au numéro 3281, sinon, retournez à la statue de sainte Thérèse, etc. Hum. Excusez. Vieux réflexe d’animateur d’aumônerie habitué à trouver l’élément ludique dans les endroits les plus austères.

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Plus sérieusement, on observe à Notre-Dame des Victoires de très beaux témoignages de foi et d’espérance. Sur les murs, mais pas que.

Notre-Dame, tradis, rabbins et pleurs (ou presque)

Dimanche dernier, à Notre-Dame de Paris, un rabbin parisien, Rivon Krygier, était invité à donner une conférence de Carême par l’archidiocèse de Paris. Quelques dizaines de personnes ont perturbé son intervention, contraignant le rabbin à prononcer sa conférence depuis la sacristie. Qui sont les perturbateurs ? Des néo-païens vêtus de noir, adeptes de la cueillette du gui en forêt de Fontainebleau ? Des musulmans venus exiger que la cathédrale soit transformée en mosquée ? Des lesbiennes trotskystes hostiles au pape nazi et homophobe ?

Non. Les perturbateurs étaient des catholiques. Pas simplement baptisés, non, des catholiques pratiquants, tout ce qu’il y a de plus pratiquants. Traditionalistes (Civitas et le MJCF, deux associations liées à la Fraternité en question, ont ouvertement revendiqué leur geste). Ils ont perturbé l’intervention du rabbin en récitant le chapelet. J’ai appris cette nouvelle avec résignation, en me disant, "bons, ce sont les jeunes cons habituels". Vous savez, ceux qui perturbent les séances de questions en fin de conférence en posant des questions n’ayant la plupart du temps rien à voir avec le sujet traité. Plusieurs personnes non suspectes de malveillance m’ont assuré qu’un certain mouvement de jeunesse proche de la Fraternité Saint-Pie-X encourageait vivement ses membres à se comporter ainsi, et allait jusqu’à donner des formations en ce sens. Je n’ose le croire.

Dans un premier temps, j’ai donc pris la chose avec philosophie. Malheureusement, curieux de nature et disposant de temps libre en raison d’une interruption de travail des principaux syndicats de la RATP, bref, j’ai été jeter un œil sur le Forum catholique (dont la majorité des participants sont de sensibilité catholique traditionaliste, avec des nuances, puisque certains critiquent l’action entreprise), où j’ai découvert un lien vers une vidéo de l’affaire. J’ai lancé ladite vidéo, qui dure un peu moins de deux minutes. Au bout d’une minute trente, j’étais au bord des larmes.

Pas pour le rabbin, non pas pour le rabbin. Je n’ai rien contre les rabbins, mais ce n’est pas pour le rabbin que j’aurais voulu pleurer. C’était pour le Je crois en Dieu, pour le Je vous salue Marie, pour le Christus vincit qui ont servi d’arme à nos joyeux perturbateurs. C’est que j’en ai récité, des Je vous salue Marie, des Je crois en Dieu. J’en ai chanté des Christus vincit. Mais jamais je n’aurais cru qu’on pouvait être assez stupide pour en faire des armes (ce n’est pas moi qui le dit, ce sont les auteurs de la vidéo, qui écrivent : "ils n’avaient ni armes, ni battes de baseball, simplement des chapelets"). Et contre qui ? Un rabbin ? Un rabbin menaçant pour la foi catholique ?

J’ai pris la peine de lire l’argumentation des militants catholiques en question. J’en reste muet. Mais comment peut-on, aujourd’hui (je ne dis pas il y a cent ans, je ne dis pas il y a cinq siècles, à l’époque, c’était l’air du temps et il aurait été impossible ou héroïque de ne pas le respirer), vivre sa foi chrétienne de cette manière ? Être catholique, ce n’est pas être en lutte contre les juifs, les musulmans, les athées and so on. Ces gens vous diront qu’ils luttent contre l’erreur et non contre ceux qui se trompent, argument très pauvre mais hélas très commun aujourd’hui. D’une part, l’erreur en matière religieuse est quelque chose d’assez difficile à définir, et si erreur il doit y avoir, il me semble que les plus graves ne sont pas celles des juifs ou des athées mais celles de ces perturbateurs.

D’autre part, l’erreur en tant que telle n’a aucun intérêt, elle n’a même pas d’existence réelle, il y a avant tout mon prochain, qui envisage Dieu, qui aime Dieu d’une certaine manière. Aimer son prochain, le considérer comme son frère, c’est être capable d’écouter ce qu’il a à dire, être capable au besoin (et qui pourrait nier que les chrétiens aient besoin d’entendre ce que les juifs ont à leur dire ?) de lui donner la parole, être capable de penser avec lui. [Il faudra que je revienne à l'occasion sur cette facilité rhétorique à laquelle l'Église a très souvent eu recours au long des siècles, sur le thème "nous détestons le péché mais nous aimons le pécheur", "nous détestons l'hérésie mais nous aimons l'hérétique", etc. ; le problème, c'est, pour parodier Joseph de Maistre, qu'"il n'y a point de péché dans le monde. J'ai vu dans ma vie des voleurs, des menteurs, des orgueilleux ; je sais même, grâce à Marcel Proust, qu'on peut être adultère ; mais quant au péché, je déclare ne l'avoir rencontré de ma vie; s'il existe, c'est bien à mon insu..."]

Pour finir, il y a un point sur lequel je ne suis absolument pas d’accord avec Mgr Jérôme Beau, qui affirme que les perturbateurs appartiennent "à un groupe qui n’a aucun lien avec l’Église catholique". Ces personnes se disent catholiques. Elles assistent très régulièrement à une liturgie qui est toujours celle de l’Eglise – quelles que soient les problèmes canoniques que pose le statut de la Fraternité Saint-Pie X, celui de ses prêtres et de ses fidèles. Nous sommes en partie responsables de leurs actes, spirituellement, mais aussi très concrètement, historiquement. Nous devons assumer. J’ai eu l’occasion de m’intéresser à la façon dont la question traditionaliste a été prise en compte par l’Église, à tous les niveaux, notamment à la fin des années 60 et pendant les années 70, avant qu’on observe une certaine radicalisation au sein de cette tendance, et je tiens à le dire : là aussi, il y a de quoi pleurer.