Vingt ans en 2008
4 août 2008
En exclusivité, un brouillon d’il y a quelques semaines, que je n’ai pas voulu terminer – et ça vaut sans doute mieux.
« C’est bien cette indifférence que nous avons retrouvée pour finir. »
Roger Nimier, Vingt ans en 1945
De prime abord, l’idée de parler au nom d’une génération m’a semblé tout à fait inconvenante. Cette génération existe-t-elle seulement ? Autour de quels événements fondateurs, sur quels principes, sous l’égide de quels maîtres aurions-nous pu construire une identité commune ? Mais il faut s’y essayer. Ne serait-ce que pour satisfaire nos aînés. Des discours ministériels aux conversations de comptoir, ils semblent y tenir, aux jeunes, à la jeunesse. Armons-nous donc de courage, employons utilement ce qu’il nous reste de bonne volonté, et tâchons de voir ce que pourrait être cette génération.
Le matin du douze septembre 2001 – un mercredi – c’est sans grand enthousiasme que nous nous sommes réveillés. C’était, paraît-il, le début d’une ère nouvelle. Nous avons été immédiatement confrontés à la curiosité des adultes, parents, professeurs et journalistes, tous avides d’interroger notre perception de l’évènement : avions-nous pris conscience de la formidable irruption de l’Histoire dans notre quotidien ? Cet empressement frisait l’indécence. De toute façon, il était déjà trop tard ; on ne pouvait plus nous la faire : invasion de l’Irak à quatre ans, Sarajevo à neuf, le Kosovo à treize, en direct et en couleur, avec ou sans commentaires de Bernard-Henri Lévy, nous avions tout vu, tout entendu. Après-Guerre froide, nouvel équilibre mondial et géopolitique postmoderne, nous ne connaissions que cela. Pendant une bonne semaine, nous nous sommes inquiétés de ce qu’allait devenir la Tour Eiffel. Allons, cette affaire était de médiocre importance ; d’ailleurs, le nombre des victimes diminuait d’heure en heure, signe manifeste que face au premier tsunami venu, la catastrophe ne faisait pas le poids.
Puis il y a eu le vingt-et-un avril 2002. Nous avions quinze ou seize ans, l’année scolaire touchait à sa fin, c’était une belle occasion de visiter la capitale. Reconnaissons-le : certains y ont vraiment cru. Il faut dire que nous avions fait l’objet de délicates attentions. Pendant deux semaines, nous n’avons pu ouvrir un journal (mais en ce temps-là nous en arrivions rarement à cette extrémité, le journal gratuit n’ayant pas encore été inventé), allumer la radio ou la télévision sans nous entendre rappeler ces vérités premières : c’était bien entendu, la jeunesse emmerdait le Front national, et ne permettait pas le retour de phénomènes historiques divers, de l’Inquisition aux camps de concentration en passant par la pratique – faute de mieux – du coitus interruptus (toutes choses indissolublement liées au fascisme immense et rouge, comme chacun sait). À peine six ans plus tard, le programme d’un certain nombre de très respectables gouvernements dits libéraux-conservateurs présente d’étranges similitudes avec celui du parti contre lequel nous avions courageusement défilé. Certains d’entre nous en ont déduit que le libéral-conservatisme n’était qu’un des multiples visages de l’hydre fasciste. D’autres ont juré, mais un peu tard, qu’on ne les y prendrait plus.
Depuis, nous avons assisté à une bonne demi-douzaine de scrutins d’intérêt variable. Nous avons changé de président de la République. Ingrid Betancourt a disparu dans la jungle colombienne, pour en ressortir six ans plus tard. Un sentiment d’ennui domine. Ils sont assez rares dans nos rangs, ceux qui veulent refaire le monde. Il ne s’agit pas de reprendre l’éternel couplet sur la jeunesse qui n’aurait plus d’idéaux alors qu’au bon vieux temps, u.s.w. Deux constats s’imposent cependant. D’abord, peut-être existe-t-il encore des gens qui pensent avant d’avoir trente ans ; peut-être, mais il est permis de les trouver discrets. Dans quel journal chroniquent-ils ? Quels essais, quels romans ont-ils publiés ? Où sont exposées leurs œuvres, où sont-elles jouées ? Si malgré tout on trouve quelques rescapés, ont-ils un public ? Ensuite – cette observation est un lieu commun depuis le début du XXe siècle, mais la situation semble aujourd’hui poussée à son paroxysme : il n’y a plus de maîtres, au sens que ce mot prend quand on parle de relation entre maître et disciple, il n’y a plus d’écoles, de courants raisonnablement cohérents, clairement identifiables par le grand public. Je ne dis pas que c’est en soi un problème. Mais quel nouveau moyen a-t-on trouvé pour stimuler et diffuser la réflexion de ceux qui ont aujourd’hui notre âge ? Les universités d’été des partis politiques ? Les syndicats universitaires ? Qu’on nous permette d’esquisser un sourire désabusé.
Il n’est pas question ici d’engagement – il ne s’agit d’ailleurs en aucun cas d’appeler aux armes. Mais nous ne sommes pas même légers. [...]
Le lecteur perplexe peut très légitimement se demander où l’auteur veut en venir. Celui-ci doit avouer qu’il n’en sait rien. [...]
Et de fait, comme je ne voyais vraiment pas où je voulais en venir, je me suis arrêté là… Je sais, ça n’est pas terrible. Mais, à mon avis, au moins pour les deux paragraphes concernant le 11 septembre et le 21 avril, le pastiche n’est pas mauvais – évidemment, il faut avoir lu le texte de Nimier dont j’ai essayé de m’inspirer. Peut-être un jour. Allez, on repart en vacances.
Ah, tiens, Soljenitsyne est mort. Requiescat in pace. Bien entendu, on se garde bien de rappeler qu’il a été traité comme un malpropre par une bonne moitié de l’intelligentsia française quand ses premiers bouquins ont été publiés. Et tout le monde de se gargariser sur le thème “c’est grâce à lui qu’on a su ce qu’était le goulag, hein, avant on ne savait pas”. Bande d’enculés. On savait parfaitement ce qui se passait depuis les années 1920. Mais c’était la droite – et surtout l’extrême-droite – qui en parlaient. On ne pouvait donc pas prendre leurs dénonciations au sérieux – raisonnement entendu de la bouche d’innombrables personnes censément intelligentes et cultivées.
Roger Nimier prisonnier des FARC
25 mars 2008
Ma petite maman,
Je suis dans la jungle depuis cinq ans déjà, et n’ai pu te donner de mes nouvelles qu’aujourd’hui. J’en suis désolé. Tout va bien. Je relis pour la quarante-troisième fois les Mémoires du cardinal de Retz : c’est extraordinaire. Si tu pouvais me faire parvenir les Commentaires de Monluc ?
Nos geôliers sont des gens charmants. Hier soir encore, j’ai gagné le concours de gobage d’œufs qui opposait gardiens et prisonniers. L’un de nos adversaires est mort tragiquement au cours de cet exploit. La conduite me manque, mais le sous-commandant José me fait miroiter d’heureuses perspectives : en jouant sur le syndrome de Stockholm, il n’est pas impossible que je sois nommé ambassadeur de Colombie à Paris lorsque les révolutionnaires auront renversé le gouvernement, Aston Martin de fonction à la clé. Espérons.
L’une de nos compagnes de captivité est insupportable. Elle ne cessait de nous entretenir de sujets abscons, droits de l’homme, démocratie, humanisme. J’en passe. La situation s’est cependant améliorée : depuis qu’une de ses amies est tombée enceinte, elle n’adresse plus la parole à personne. Une sombre histoire de rivalité pour les beaux yeux d’un combattant de la cause prolétarienne.
Meilleur souvenir à Jacques (publie-t-il les lettres quotidiennes qu’il ne peut plus m’envoyer ?) et Antoine (mais dissuade-le de venir me rejoindre – j’ai appris par les journaux qu’il s’était mis au parachutisme). Bises à Nadine. Prie pour ton
Roger
PS : Le premier qui fait mine de vouloir lâcher des ballons, accrocher mon portrait à la façade d’une mairie, ou tout autre faute de goût – même et surtout si c’est en vue d’obtenir ma libération – peut numéroter ses abattis en attendant mon retour.