L’Évangile n’est ni une politique, ni une morale

[...] La perversion a donc été de transformer l’Évangile en Loi pour prétendre répondre au défi porté à la Révélation par les explosion successives d’immoralité et de dérèglement éthique. Bien entendu, les chrétiens et l’Église ne pouvaient pas ne pas réagir contre ce déchaînement de violence, de sexualité, contre ces corruptions multiples, mais l’erreur a été de traiter cela sur le plan de la morale et du droit, au lieu de reprendre l’exemple de Paul : celui-ci remonte chaque fois de la question d’immoralité à la question spirituelle, il reprend l’essentiel de la révélation de Christ, et de là dérivent certains modèles de conduite, cohérents avec la foi ou avec l’amour. C’est ce que n’a plus fait l’Église. Elle s’est alors située au niveau même de tout le monde, elle a traité une affaire de morale sur le plan de la morale.

C’est la même erreur que commettent actuellement les théologiens dans les questions politiques ou sociales, au lieu de suivre le chemin montré par Paul (fidèle, très fidèle interprète de l’action de Jésus), ils se situent au niveau et sur le terrain de tout le monde. Une question politique doit être traitée en politique. Une question sociale, sur le terrain social, avec des interprétations, des remèdes politiques. C’est encore la transformation de l’Évangile en morale. Même erreur qu’au IVe siècle, qu’au VIe et au VIIe siècles, etc. Avec d’ailleurs le même comportement secondaire : une fois qu’on a prétendu donner une solution morale, politique, sociale, comme on est quand même chrétien, on y ajoute un petit badigeon de vocabulaire théologique et de références bibliques, à qui on fait dire n’importe quoi. Aujourd’hui, comme sous Constantin, la théologie vient après les prises de positions politiques ou moralistes, et pour légitimer la dénomination chrétienne. Avec ce cheminement, on fait du contenu de la foi une idéologie.

Jacques Ellul, La subversion du christianisme, p. 139-140

Ferdinand Ossendowski

J’avance dans la lecture de Beasts, Men and Gods de Ferdinand Ossendowski (disponible grâce au Projet Gutenberg). Ossendowski est un personnage fascinant. Polonais, il publie des récits de voyage ; l’un d’eux lui vaut, à vingt ans et quelques, un prix de la Société de littérature de Saint-Pétersbourg. Il séjourne brièvement à Paris, avant de retourner en Russie, à Tomsk (Sibérie), puis dans l’Extrême-Orient russe  (Harbin, Vladivostok). Il participe au comité révolutionnaire de Mandchourie en 1905, puis à l’organisation d’une grève de protestation contre l’occupation de la Pologne, ce qui lui vaut quelques années de travaux forcés… dont le récit est, encore une fois, prétexte à un ouvrage qui lui vaut l’estime de la bonne société pétersbourgeoise.

En 1917, il est à Omsk (Sibérie), où il enseigne à l’université. Après la Révolution d’Octobre, il s’engage aux côtés de l’amiral Koltchak et effectue de nombreuses et délicates missions (renseignement, liaison avec les volontaires américains et polonais…). En 1920, la défaite de Koltchak l’amène à fuir vers l’Inde en compagnie de quelques autres Polonais et Russes blancs. Au cours de son voyage, il tombe sur ce cher Ungern-Sternberg (chevalier romantique, pour les connaisseurs), qui ne résiste pas bien longtemps aux Rouges. Ossendowski parvient cependant à fuir aux Etats-Unis, où il écrit Beasts, Men and Gods, récit de ses aventures pendant la guerre civile russe. Il rentre ensuite en Pologne où il est enseignant et conseiller auprès du gouvernement polonais. Il trouve le moyen de participer au gouvernement clandestin de Pologne pendant la Deuxième Guerre mondiale, et meurt de maladie en janvier 1945, alors que les militaires soviétiques le recherchent pour l’arrêter. Une destinée singulière, comme on dit dans le Nouvel Obs.

Il y a sans aucun doute de nombreuses exagérations et inexactitudes dans cet ouvrage. Par exemple lorsqu’il prétend avoir vu des centaines de cadavres descendre l’Ienisseï au moment de la débâcle (cela dit, il y a Cendrars à l’appui, dans la Prose du Transsibérien : Et les eaux limoneuses de l’Amour / Charriaient des millions de charognes). La guérison de la femme du chef mongol par le voyageur de passage est un peu trop cliché. Mais dans l’ensemble, c’est très intéressant, très convenablement écrit, avec quelques beaux passages. Je vous en ai traduit un bout.

Il nous arrivait de traverser des villages intégralement communistes ; mais nous apprîmes très vite à les reconnaître. Quand nous entrions dans un village, que les cloches de nos chevaux tintaient, et que nous trouvions les paysans assis devant leurs maisons, prêts à se lever en fronçant les sourcils et en grommelant que d’autres démons venaient d’arriver, nous savions qu’il s’agissait d’un village opposé aux communistes, et que nous pouvions y séjourner en toute sécurité. Mais si les paysans s’approchaient, et nous saluaient cordialement, en nous appelant camarades, nous savions aussitôt que nous étions chez l’ennemi, et nous prenions les plus grandes précautions. Les habitants de ces derniers villages n’étaient pas des paysans sibériens, qui aiment la liberté, mais des émigrants venus d’Ukraine, paresseux, accoutumés à boire, qui vivaient dans des huttes pauvres et sales, alors que leur village était entouré du sol noir et fertile des steppes.

… ça n’a rien à voir, mais moi, c’est pareil. Au boulot, les types qui pratiquent le tutoiement systématique, arrivent le sourire aux lèvres et le cœur en bandoulière, j’ai tendance à m’en méfier. J’ai eu récemment à travailler avec des types de l’entourage de notre cher petit père du peuple monté sur talonnettes, c’était exactement le genre, 35-50 ans, cocaïnomanes, salut mon pote tu vas bien on va faire du bon boulot. Moi c’est niet. En revanche, les gens distants et sérieux sans être désagréables ont tendance à me plaire. Et si on s’entend, y’a carrément moyen par la suite de bien se marrer autour d’une bonne bouteille en se donnant de grandes tapes dans le dos.