Ferdinand Ossendowski
17 mars 2009
J’avance dans la lecture de Beasts, Men and Gods de Ferdinand Ossendowski (disponible grâce au Projet Gutenberg). Ossendowski est un personnage fascinant. Polonais, il publie des récits de voyage ; l’un d’eux lui vaut, à vingt ans et quelques, un prix de la Société de littérature de Saint-Pétersbourg. Il séjourne brièvement à Paris, avant de retourner en Russie, à Tomsk (Sibérie), puis dans l’Extrême-Orient russe (Harbin, Vladivostok). Il participe au comité révolutionnaire de Mandchourie en 1905, puis à l’organisation d’une grève de protestation contre l’occupation de la Pologne, ce qui lui vaut quelques années de travaux forcés… dont le récit est, encore une fois, prétexte à un ouvrage qui lui vaut l’estime de la bonne société pétersbourgeoise.
En 1917, il est à Omsk (Sibérie), où il enseigne à l’université. Après la Révolution d’Octobre, il s’engage aux côtés de l’amiral Koltchak et effectue de nombreuses et délicates missions (renseignement, liaison avec les volontaires américains et polonais…). En 1920, la défaite de Koltchak l’amène à fuir vers l’Inde en compagnie de quelques autres Polonais et Russes blancs. Au cours de son voyage, il tombe sur ce cher Ungern-Sternberg (chevalier romantique, pour les connaisseurs), qui ne résiste pas bien longtemps aux Rouges. Ossendowski parvient cependant à fuir aux Etats-Unis, où il écrit Beasts, Men and Gods, récit de ses aventures pendant la guerre civile russe. Il rentre ensuite en Pologne où il est enseignant et conseiller auprès du gouvernement polonais. Il trouve le moyen de participer au gouvernement clandestin de Pologne pendant la Deuxième Guerre mondiale, et meurt de maladie en janvier 1945, alors que les militaires soviétiques le recherchent pour l’arrêter. Une destinée singulière, comme on dit dans le Nouvel Obs.
Il y a sans aucun doute de nombreuses exagérations et inexactitudes dans cet ouvrage. Par exemple lorsqu’il prétend avoir vu des centaines de cadavres descendre l’Ienisseï au moment de la débâcle (cela dit, il y a Cendrars à l’appui, dans la Prose du Transsibérien : Et les eaux limoneuses de l’Amour / Charriaient des millions de charognes). La guérison de la femme du chef mongol par le voyageur de passage est un peu trop cliché. Mais dans l’ensemble, c’est très intéressant, très convenablement écrit, avec quelques beaux passages. Je vous en ai traduit un bout.
Il nous arrivait de traverser des villages intégralement communistes ; mais nous apprîmes très vite à les reconnaître. Quand nous entrions dans un village, que les cloches de nos chevaux tintaient, et que nous trouvions les paysans assis devant leurs maisons, prêts à se lever en fronçant les sourcils et en grommelant que d’autres démons venaient d’arriver, nous savions qu’il s’agissait d’un village opposé aux communistes, et que nous pouvions y séjourner en toute sécurité. Mais si les paysans s’approchaient, et nous saluaient cordialement, en nous appelant camarades, nous savions aussitôt que nous étions chez l’ennemi, et nous prenions les plus grandes précautions. Les habitants de ces derniers villages n’étaient pas des paysans sibériens, qui aiment la liberté, mais des émigrants venus d’Ukraine, paresseux, accoutumés à boire, qui vivaient dans des huttes pauvres et sales, alors que leur village était entouré du sol noir et fertile des steppes.
… ça n’a rien à voir, mais moi, c’est pareil. Au boulot, les types qui pratiquent le tutoiement systématique, arrivent le sourire aux lèvres et le cœur en bandoulière, j’ai tendance à m’en méfier. J’ai eu récemment à travailler avec des types de l’entourage de notre cher petit père du peuple monté sur talonnettes, c’était exactement le genre, 35-50 ans, cocaïnomanes, salut mon pote tu vas bien on va faire du bon boulot. Moi c’est niet. En revanche, les gens distants et sérieux sans être désagréables ont tendance à me plaire. Et si on s’entend, y’a carrément moyen par la suite de bien se marrer autour d’une bonne bouteille en se donnant de grandes tapes dans le dos.
Réflexions politiques confuses
5 avril 2008
Partons, si vous le voulez bien, de deux éléments caractéristiques du discours politique de droite : 1) les problèmes ne sont pas avant tout économiques ou sociaux, mais moraux – ou civilisationnels, si l’on veut (« civilisation » au sens que Paul Valéry donne à ce terme, pas à celui qu’il prend dans la « politique de civilisation » [sic] de J. L. Zapatero…) ; 2) d’une manière générale, il ne s’agit pas de progresser, mais d’échapper à l’abîme. Il faut être conscient des deux reproches que l’on peut faire à ce type de discours : 1) il est souvent plus confortable de dénoncer la décadence que de chercher à régler les problèmes économiques et sociaux ; 2) la rhétorique du « nous ou le chaos » est facile et démagogique. Ce sont des reproches fondés, qui frappent l’esprit du public, et qu’il faut donc accepter ; en outre, ils présentent l’avantage de mettre face à face deux conceptions de la politique.
Dans la situation actuelle, la seule réponse qui tienne face à ce type de reproches me semble être celle des libéraux-conservateurs les plus radicaux, ceux qui se revendiquent d’Hayek principalement. En allant vite : 1) Nous vous l’accordons ; mais ça tombe bien : la conception que nous nous faisons de l’individu – conception qui, quoi qu’on en dise, est avant tout morale – nous interdit de mener des politiques économiques et sociales nationales, voire internationales, de coût et d’ampleur démesurés. Sauf situations d’exception, d’urgence, qui sont précisément celles dans lesquelles l’État peut et doit intervenir (il y a des choses intéressantes chez Carl Schmitt à ce sujet). Et les libéraux-conservateurs sont loin d’être les seuls à voir là un problème – v. toutes les réflexions sur la subsidiarité, issues de Proudhon, Chesterton & Belloc, la doctrine sociale de l’Église, etc. 2) Le progrès, c’est fini, aucune personne douée de raison ne peut plus croire que les découvertes scientifiques et les « avancées sociales » vont améliorer la condition humaine. De plus, nous vivons dans une société pluraliste où règne le relativisme (ou qui se présente comme telle, peu importe) qu’on le déplore ou qu’on s’en félicite, là n’est pas la question : on ne reviendra pas là-dessus avant plusieurs siècles, sauf cataclysme.
C’est une des raisons pour lesquelles, à mon avis, la pensée politique contemporaine (qui, pour aller vite, reste très largement fondée sur l’homme politique au service de la communauté, s’efforçant au minimum de mettre le plus grand nombre dans la situation d’accéder à ce qui est beau et bon – idée ancienne -, et la recherche du consensus – idée pas si récente, en fait, même si c’était exprimé différemment autrefois) va devoir se renouveler profondément (puisque personne n’est plus d’accord sur ce qui est beau et bon), et je ne vois pas très bien comment ce renouvellement pourra avoir lieu sans les outils intellectuels des anarchismes de gauche et de droite – pour aller très vite, là encore, c’est un anarchisme pris au sens le plus large qui soit – enfin les seuls qui ont envisagé le foutoir dans lequel nous sommes actuellement. On arriverait à une situation dans laquelle les finalités du politique seraient avant tout définies de façon négative (i. e. faire de la politique, c’est d’abord ne pas faire telle et telle chose), et on assisterait, après la déthéologisation, à une dépolitisation de la société (politique comme substitut de la religion, toute cette sorte de choses, rien d’original).
Cette dépolitisation serait lente (conservatisme oblige), et laisserait se reconstituer (ou se constituer, d’ailleurs, il ne s’agit pas de revenir à un âge d’or, temps de la Chrétienté ou temps des corporations) peu à peu des structures sociales non politiques, des communautés, fondées sur des bases géographiques, professionnelles, religieuses, peu importe (l’individu pouvant se définir par plusieurs appartenances, ou pas d’appartenance du tout…), communautés contraignantes certes, mais infiniment moins que l’État que nous connaissons actuellement – qui subsisterait, avec un pouvoir beaucoup plus fort et efficace mais des prérogatives considérablement réduites (et plus fort précisément parce que ses prérogatives auront été réduites…), qui serait devenu un État-recours en cas de défaillance de la communauté (… où nous retrouvons la philosophie politique scolastique, son recyclage par les communautariens, et un tas d’autres choses), et bien entendu recours en cas de contraintes indues de la part des communautés (monopoles…). Tout ceci repose bien entendu sur une hypothèse, guère plausible à vrai dire : il faudrait que nous ayons le courage de porter au pouvoir des homme politiques qui acceptent de laisser le pouvoir leur échapper, acceptent de renoncer à agir, admettent que leur champ d’action s’est indûment élargi ces n dernières années – et de ce point de vue, notre chef d’État actuel incite au scepticisme.
Certes, il y a une autre solution : c’est la social-démocratie, avec éducation nationale, discours politiques démagogiques et sentimentalistes, dirigisme économique, gloubiboulga idéologique consensuel véhiculé par la presse et la télévision, État mis au service de toutes les revendications communautaires, j’en passe et des pires. Il me semble cependant que nous voyons déjà cela à l’œuvre – la France en fournissant un exemple des plus aboutis, même si à mon très humble avis nous n’avons encore rien vu – et que nous ne voulons de cela ni pour nous ni pour nos enfants. On peut évidemment dire que tout ça débouchera nécessairement sur une sorte de Grand Soir, et après le Grand Soir, le petit matin – oui, moi aussi, j’ai lu Drieu La Rochelle. Toutefois, au terme de ces éventuels joyeux épisodes, probablement violents – et qu’il est donc malvenu d’appeler de ses vœux – le camp de la liberté n’a pas la moindre chance d’être vainqueur. Je maintiens donc ma préférence pour la solution évoquée dans le paragraphe précédent, si maigres que soient les chances de la voir appliquer.
[C'est très confus et demande à être revu, développé (je n'ai pas abordé la question cruciale des rapports entre famille et État), nourri de lectures, mais c'est en gros ce que je pense à l'heure présente.]