L’Évangile n’est ni une politique, ni une morale
17 juin 2012
[...] La perversion a donc été de transformer l’Évangile en Loi pour prétendre répondre au défi porté à la Révélation par les explosion successives d’immoralité et de dérèglement éthique. Bien entendu, les chrétiens et l’Église ne pouvaient pas ne pas réagir contre ce déchaînement de violence, de sexualité, contre ces corruptions multiples, mais l’erreur a été de traiter cela sur le plan de la morale et du droit, au lieu de reprendre l’exemple de Paul : celui-ci remonte chaque fois de la question d’immoralité à la question spirituelle, il reprend l’essentiel de la révélation de Christ, et de là dérivent certains modèles de conduite, cohérents avec la foi ou avec l’amour. C’est ce que n’a plus fait l’Église. Elle s’est alors située au niveau même de tout le monde, elle a traité une affaire de morale sur le plan de la morale.
C’est la même erreur que commettent actuellement les théologiens dans les questions politiques ou sociales, au lieu de suivre le chemin montré par Paul (fidèle, très fidèle interprète de l’action de Jésus), ils se situent au niveau et sur le terrain de tout le monde. Une question politique doit être traitée en politique. Une question sociale, sur le terrain social, avec des interprétations, des remèdes politiques. C’est encore la transformation de l’Évangile en morale. Même erreur qu’au IVe siècle, qu’au VIe et au VIIe siècles, etc. Avec d’ailleurs le même comportement secondaire : une fois qu’on a prétendu donner une solution morale, politique, sociale, comme on est quand même chrétien, on y ajoute un petit badigeon de vocabulaire théologique et de références bibliques, à qui on fait dire n’importe quoi. Aujourd’hui, comme sous Constantin, la théologie vient après les prises de positions politiques ou moralistes, et pour légitimer la dénomination chrétienne. Avec ce cheminement, on fait du contenu de la foi une idéologie.
Jacques Ellul, La subversion du christianisme, p. 139-140
Bien vu, Frédo
22 mars 2010
« Ayant distingué entre « l’idée du christianisme » et ses « apparences » multiples et vulgaires, on se fait accroire à soi-même que cette « idée » trouve un malin plaisir à se manifester sous des formes toujours plus pures, pour choisir enfin la forme la plus translucide dans le cerveau de l’actuel theologus liberalis vulgaris. Mais quand il entend ces christianismes les plus purs se prononcer sur les christianismes antérieurs qui étaient impurs, l’auditeur impartial a souvent l’impression qu’il n’est point du tout question de christianisme… »
Nietzsche, Seconde considération intempestive
La foi selon Tillich
16 décembre 2009
La foi n’est pas l’affirmation théorique de quelque chose d’incertain, elle est l’acceptation existentielle de quelque chose qui transcende l’expérience ordinaire. La foi n’est pas une opinion mais un état. Elle est l’état d’être saisi par la puissance de l’être qui transcende tout ce qui est et à laquelle participe tout ce qui est. Celui qui est saisi par cette puissance est capable de s’affirmer parce qu’il sait qu’il est affirmé par la puissance de l’être-même. [...]
La foi qui rend possible le courage du désespoir est l’acceptation de la puissance de l’être, même dans l’étreinte du non-être. Même dans le désespoir concernant le sens, l’être s’affirme lui-même à travers nous. L’acte d’accepter l’absence de sens est en lui-même un acte plein de sens : il est un acte de foi. Nous avons vu que celui qui possède le courage d’affirmer son être en dépit du destin et de la culpabilité de les a pas supprimés : il demeure sous leur menace et il subit leurs coups. Mais il accepte d’être accepté par la puissance de l’être-même à laquelle il participe et qui lui donne le courage d’assumer les angoisses du destin et de la culpabilité. Il en est de même de l’angoisse du doute et de l’absurde. La foi qui crée le courage de les intégrer n’a pas de contenu spécifique : c’est la foi, tout simplement, sans direction précise, absolue. Elle ne se définit pas, puisque tout ce qui se définit se dissout dans le doute et l’absurde. Néanmoins, même absolue, la foi est autre chose qu’un surgissement d’émotions subjectives ou une disposition sans fondement objectif.
Paul Tillich, Le courage d’être
Ce qui est épatant chez Tillich s’est sa façon de rester fidèle à la tradition chrétienne, derrière les apparences parfois déroutantes de son vocabulaire. Il n’est pas très difficile d’identifier derrière les termes qu’il emploie dans le passage ci-dessus les catégories classiques de la théologie chrétienne. Je viens de dévorer son bouquin, je trouve ce qu’il écrit très beau, et cela m’attriste.
Cela m’attriste parce que je sais que la plupart de mes contemporains (disons les jeunes catholiques d’aujourd’hui) ne le liront probablement jamais. Quelle est l’attitude des jeunes catholiques d’aujourd’hui à l’égard de la théologie contemporaine ? Au mieux, le découragement à la seule idée d’en lire une page, au pire, un tranquille aveu d’ignorance (notez ce qu’il y a d’odieux à ignorer en toute tranquillité). Les causes en sont diverses, mais les principales me semblent être d’une part la paresse, de l’autre la peur.
Paresse de se colleter à un vocabulaire finalement pas plus abscons que celui du catéchisme, mais plus exigeant, au sens où il va requérir une attention soutenue, un réel effort personnel (bon, il peut y avoir une approche exigeante du catéchisme, mais ce n’est pas la plus commune et ce n’est pas vraiment l’objectif du catéchisme…). Bref, aller plus loin que l’interprétation de la dernière encyclique par le curé de service lors de la dernière réunion d’aumônerie (et encore, à ce niveau-là il s’agit des jeunes catholiques les plus "engagés").
Peur de prendre des risques, de lire des auteurs qui ont parfois été en bisbille avec Rome (comme si les plus grands théologiens de l’histoire n’avaient jamais été en bisbille avec Rome). Refuser de donner une consistance intellectuelle à ses doutes est beaucoup plus simple, beaucoup plus sûr. Un doute vague, on peut l’écarter d’un revers de la main. Une fois qu’on s’y est attardé et qu’on l’a précisé, c’est beaucoup plus difficile.
Il ne s’agit pas de mépriser qui que ce soit ou d’affirmer mon éclatante supériorité (j’en sais sans doute moins qu’un séminariste de première année et ne consacre hélas pas assez de temps à approfondir ma foi), mais de déplorer un état de fait, et éventuellement d’encourager ceux qui se sentiraient concernés à ouvrir l’un ou l’autre bouquin (pas la peine de s’attaquer à Balthasar, Barth ou Rahner, mais le Tillich cité ci-dessus, ou les livres les plus accessibles de Geffré, Lubac, Montcheuil, Sesbouë), et pourquoi pas à aller suivre l’un ou l’autre cours (à Paris, Lyon, Strasbourg ou Toulouse, les bons endroits ne manquent pas, ailleurs cela risque d’être un peu plus compliqué).