Pour Kipling (1)

On pourrait condamner Rudyard Kipling, officiellement, une bonne fois pour toutes. En nos temps de repentance post-colonialiste, il doit être possible de trouver une association prête à s’engager dans une longue procédure. Pour obtenir, je ne sais pas moi, l’interdiction de la vente de ses ouvrages aux moins de vingt-et-un ans, le retrait de son prix Nobel, le déboulonnage des quelques statues en son honneur qui doivent subsister outre-Manche. Le « fardeau de l’homme blanc », c’est lui. Le chantre de l’Inde britannique, c’est lui. Lourd dossier à charge.

   L’avenant Rudyard

En France, que pense-t-on de Kipling ? Pas tant de mal que ça, en y réfléchissant. On peut distinguer quatre groupes d’individus : 1) ceux qui n’en ont jamais entendu parler, disons un gros tiers de la population 2) ceux qui savent qu’il est l’auteur du Livre de la jungle, ont vu le dessin animé de Walt Disney, voire lu l’ouvrage en version abrégée et abominablement illustrée quand ils étaient petits, disons une grosse moitié 3) ceux qui savent que Kipling est un méchant colonialiste (le prolétariat intellectuel, les lecteurs de Libération) 4) ceux qui ont lu autre chose que le Livre de la jungle.

Alors évidemment, le Livre de la jungle, c’est très bien. Ce n’est pas un ancien louveteau qui vous dira le contraire. Akéla, Bagheera, nous-fe-rons-de-no-tre-mieux, et toute cette sorte de choses. Et puis les petites nouvelles qui suivent le Livre de la jungle, les aventures de Kotick le phoque blanc (un petit côté « We must secure the existence of our people and a future for White children »), de la gentille mangouste et du méchant cobra… charmant. Mais force est de constater qu’il y a mieux. Essayons d’inviter l’honorable lecteur à lire autre chose, par ordre croissant d’intérêt :

– Captains Courageous, Capitaines courageux en français. Bon roman moral, à faire lire à un adolescent. Sur le Grand Banc de Terre-Neuve, un jeune homme, fils de milliardaire, caractériel, tombe d’un bateau de croisière ; il est recueilli par des pêcheurs. C’est au milieu de ces hommes rudes qu’il va apprendre ce qu’est la vie, et ma bonne dame, y’en avait bien besoin ; y’a même une happy end du meilleur goût, mais je ne vous dévoile pas tout. Aurait pu être publié dans la collection Signe de piste. Ne pas lire après dix-huit ans, à cause de passages vraiment caricaturaux (le jeune homme qui pleure et tape du pied parce que personne ne veut croire qu’il est fils de milliardaire…) qui pourraient vous dégoûter de l’auteur.

The Light that Failed, La Lumière qui s’éteint en français. L’histoire d’un peintre qui devient progressivement aveugle. Très très glauque. Voyages en Orient, milieux interlopes à Londres, pauvreté, déchéance. Ce livre m’a fait chialer, à quinze ans. Si. Quelques années après, je me demande si ça en valait bien la peine, mais je n’étais pas alors le jeune homme pétri de culture classique et au jugement sûr que je suis devenu, donc tant pis, sans regret. Car force est de constater que, si l’idée de départ est géniale, dans le style comme dans la composition, Kipling aurait pu mieux faire – il faut dire que c’est un ouvrage de jeunesse, écrit à vingt-cinq ans. N’a pas été adapté au cinéma depuis les années 30, je suis persuadé que c’est le genre de roman qui pourrait donner quelque chose d’extraordinaire à l’écran, avec les moyens dont on dispose aujourd’hui.

 

Couverture de l’édition française de poche. Souvenir ému pour l’auteur de ce blog, sans doute le premier livre qu’il ait acheté « en personne », vers onze-douze ans – après quelques Arsène Lupin, quand même.

Stalky & Co, Stalky & Cie en français. Chef-d’œuvre méconnu. Une série de récits courts ayant pour personnages principaux Stalky et deux de ses amis, décrivant la vie dans une boarding school britannique. Délirant. Le lecteur se bidonne du début à la fin, à condition de n’être pas trop hermétique à l’humour anglais. On est très loin de Captains Courageous  et de ses jeunes gens idéalisés, le fils de milliardaire odieux en marche vers la rédemption et le rude fils de pêcheur simple et franc. Stalky et ses potes sont des adolescents, des vrais. Arrogants comme on l’est à cet âge. Un peu d’eros & thanatos, mais juste ce qu’il faut, aucune complaisance. Justesse et réalisme, équilibre entre légèreté et profondeur. Extraordinaire personnage d’aumônier de collège. Au palmarès des romans sur la vie en internat, je le mettrais des kilomètres au-dessus des fades Amitiés particulières  de Peyrefitte, un peu au-dessus des Cadets, d’Ernst von Salomon ; en revanche, Stalky reste à mon avis inférieur aux Désarrois de l’élève Törless de Robert Musil.

Je vous garde le meilleur au frais, ça arrive bientôt (les recueils de nouvelles et Kim, pour ne rien vous cacher).

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s