Rebatet et les charmantes hérésies

Mais il est vrai aussi que les hérésies me charment. Et tandis que je n’ai jamais pu me visser plus de huit jours dans le crâne les preuves classiques de l’existence du Très-Haut, je ne me fatigue pas de dresser le catalogue des innombrables solutions que trois siècles ont proposées au casse-tête de l’Homme-Dieu ; les adoptiannistes pour qui Jésus a reçu l’esprit divin lors de son baptême, mais n’est devenu Dieu qu’après sa résurrection ; les docètes, qui veulent que Jésus soit un corps astral, un fantôme n’appartenant pas à notre monde pondérable ; les aphtartodocètes qui cherchent à écarter l’insoutenable et scandaleuse notion d’un Dieu souffrant, et font un Christ doté d’un corps pareil au nôtre mais jouissant d’une surnaturelle insensibilité ; les origénistes qui ne peuvent pas s’empêcher de nuancer l’égalité du Père et du Fils ; les sabéliens, les subordinationnistes, les ariens qui soutiennent que Jésus n’a été qu’un homme inspiré par Dieu, le plus grand des hommes créés ; les nestoriens qui donnent au Christ deux natures, humaine et divine, mais les séparent totalement et enseignent que l’homme seul est mort sur la croix ; l’évêque Photin qui invente un Verbe à extensions, Raison impersonnelle de Dieu dans la première extension, mais devenant fils de Dieu dans la seconde, pénétrant ainsi l’humanité de Jésus jusqu’à en faire une espèce de Dieu ; les monophysites, qui acceptent la nature humaine du Christ, mais enseignent qu’elle a été absorbée par sa nature divine ; les monothélites qui disent qu’il n’y a eu dans la nature humaine du Christ d’autre volonté que celle de Dieu, que son corps était un instrument du Tout-Puissant…
J’avoue que ces antiques folies me régalent. Les historiens orthodoxes que j’ai lus m’invitent à y voir une grande preuve de la Vérité qui a triomphé de tant d’assauts. Mais de quelle Vérité s’agit-il, puisqu’elle n’existait pas, qu’elle n’était pas écrite nulle part, qu’il a fallu cinq siècles de malaxation pour élaborer le dogme trinitaire – une théorie que l’on aurait triturée de Jeanne d’Arc jusqu’à nos jours – que ce dogme n’a été créé, les trois quarts du temps, que grâce aux hérésiarques plus inventifs et plus agiles, les vrais instigateurs de la doctrine ; qu’un saint du IIe siècle n’avait pas la moindre idée de la consubstantialité, qu’on pourrait établir une liste fort vraisemblable des saints de ce siècle qui auraient été d’affreux hérésiarques cent ans plus tard ? Je vois que la Vérité s’est confondue rapidement avec la plus vulgaire politique, qu’elle en a suivi les hasards, qu’il s’en est fallu d’un cheveu, d’un pape plus ou moins couillu, d’un empoisonnement plus ou moins réussi, d’une bataille gagnée, pour que nous devinssions tous ariens ou monophysites ; que la Croix, le Dieu Trinitaire, le Christ consubstantiel au Père ont gagné par la force, par les soldats, l’argent, la police et la censure, ni plus ni moins que tous les conquérants. Je vois le symbole de Nicée, fruit d’une interminable querelle parlementaire, imposé par un déploiement de gendarmes, d’anathèmes et de bûchers. Je vois les plus grand Pères de l’Église, Jérôme, Ambroise, Augustin, sous les traits de polémistes féroces, de fanatiques impitoyables, réclamant toujours davantage de flics, de juges et de prisons pour le service de leur Dieu. Et je n’ai guère lu que des histoires orthodoxes. À quoi bon lire les autres ? Que pourrais-je souhaiter d’y trouver encore ? Je n’oublie pas les martyrs, leur fermeté, leur grandeur, mais je n’oublie pas non plus les martyrs innombrables des autres partis. Combien d’ariens qui se firent égorger pour défendre leurs Dieu contre l’idée d’une Incarnation qu’ils jugeaient dégradante, impie ?

Les Deux étendards, Paris, Gallimard, NRF, 2007, p. 888 à 890

8 réflexions sur “Rebatet et les charmantes hérésies

  1. L’orthodoxie, « tension entre deux hérésies » selon Gomez-Davila.

    Rebatet est culotté de s’en prendre à l’Eglise. D’où vient le titre de son livre, sinon de saint Ignace de Loyola et de sa belle méditation sur deux étendards ? A défaut d’avoir la foi, le romancier « baroque et fatiguant » peut au moins reconnaître cette dette à l’égard de l’orthodoxie.

  2. Moi, j’aime bien. (Il ne dit rien de fondamentalement inexact, l’Eglise a toujours lutté avec les mêmes armes que ses adversaires…)Ne vous inquiétez pas, il mentionne la méditation de Loyola dans son roman. (Roman remarquable, que vous pouvez lire si vous avez le temps – 1 200 pages).

  3. La plus belle des hérésies que ce texte nous livre est sans contexte celle de Rebatet, qui affirme que l’Eglise crée la Vérité -L’Eglise ne crée rien, elle expose. Ce qui est vrai c’est que l’erreur sert l’Eglise en lui fournissant matière à affiner la formulation de ses dogmes, par exemple, le concile de Nicée apporte des précisions au dogme de la Trinité face à Arius.
    D’ailleurs, Rebatet ne connaît pas si bien la théologie catholique qu’il voudrait nous le faire croire, sinon il ne pourrait pas dire que les prêtres du III ème siècle étaient hérétiques par rapport aux définitions des siècles précédents, car qui est dans l’erreur sans le savoir n’est pas considéré comme hérésiarque. (à supposer que les prêtres du III ème ignoraient la consubstantialité évidemment, ce qui reste à prouver…)
    Enfin, l’Eglise étant une société, il est normal qu’elle décrète.

  4. @ La voix dans le désert

    Oui, enfin vous me semblez un peu naïf, si je puis me permettre. Qu’est-ce qui vous permet de dire que l’Eglise expose la vérité tandis que ceux d’en face ne l’exposeraient pas ? En-dehors de l’argument d’autorité (qu’on pourrait d’ailleurs vous retourner, car les définitions dogmatiques dans les conciles se sont souvent joué à pas grand-chose, et de nombreux évêques issus en droite ligne de la succession apostolique ont enseigné des hérésies…) ? Il est assez évident qu’il y avait un large panel de systèmes théologiques plus ou moins cohérents possibles, une fois le Christ reparti à la droite du Père… L’Église, en raison de contingences historiques, en a choisi un. Bon. Soit. Acceptons-le. Après tout, ce n’est qu’un discours qui cherche péniblement à rendre compte de réalités auxquelles nous n’avons que très difficilement accès… (ce qui n’est déjà pas mal, je vous l’accorde…)

    Et puis, le “Oportet haereses esse” (il convient qu’il y ait des hérétiques) que vous nous servez – l’explication classique selon laquelle l’erreur est là pour rendre la vérité plus apparente – excusez-moi, c’est du grand-guignol. Autant dire que la venue d’Hitler était une bénédiction, car il nous a permis de prendre conscience du caractère néfaste de l’antisémitisme, Amen, Alleluia.

  5. La naîveté dans ce sens là, je la revendique 🙂
    Dans votre système il n’y a ni vérité, ni erreur; ni autorité, ni hérésie. Car si l’Eglise n’a pas plus raison que ses contradicteurs, pourquoi arguerait-elle de son autorité ? Il serait plus logique qu’elle organise des colloques de discussion, pour voir quel est le meilleur système, les meilleures propositions particulières. On est en plein relativisme, là.

    En bref, il faut faire la différence entre la théologie enseignée (celle de vos éveques hérétiques ou de bons prêtres orthodoxes) et celle qui est « enregistrée » par le magistère romain. Cette dernière est la grâce obtenue par le Christ de son père, que la foi de Pierre ne défaille pas. Mais je suis naîf de parler mystique. Votre système froid de nécessités, de contingences historiques, oublie parfaitement le Saint Esprit.

    « Il convient qu’il y ait des hérétiques » s’entend dans le sens que la théologie (comme la philosophie ou l’opinion du pékin moyen), peut trouver par le biais en négatif de l’opposition, des arguments plus pertinents our s’expliciter. Qu’est ce qu’il y a de grand guignol là dedans ?
    (La venue d’Hitler n’est pas une bénédiction. En positif, il ne nous sert de rien, car nous savons que l’antisémitisme est idiot et abject. En négatif, son Mein Kampf nous permet de le citer contre lui et sa politique d’ajouter un pan de notre expérience à nos syllogismes anti-hitlériens).

  6. @ La voix dans le désert

    Personnellement, ce que je considère comme un système « froid », c’est plutôt celui qui se servirait froidement de l’Esprit-Saint et de l’Ecriture pour justifier sa primauté et son infaillibilité… Je n’oublie pas l’Esprit-Saint, mais je trouve indécent d’en faire un pareil usage.

    Le « Oportet haereses esse » me paraît grand-guignolesque parce que les « hérétiques » peuvent le retourner aux « orthodoxes » sans qu’il perde la moindre valeur.

    @ Spendius

    De plus en plus, j’en ai bien peur…

  7. Remarquable ! Oui l’histoire est écrite par les vainqueurs. Les béni-oui-oui utilisent l’argument idiot que l’Eglise catholique officielle aurait l’appui de l’Esprit-Saint. Comme c’est facile. Nous ne sommes en réalité qu’au début du christianisme. 2000 ans, c’est peu de chose. Depuis Constantin et son coup de force politique au concile de Nicée, nous, catholiques, sommes dans la compromission permanente avec le monde. Nous sommes dans le pagano-christianisme. Tout reste à venir. Hors du temps physique. En Toi Seigneur.

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