En ces temps fastes pour le traditionalisme, parlons linceuls

Je me fiche éperdument de savoir si le linceul de Turin est ou non authentique. Si je me fie à mes impressions, ainsi qu’à de nombreuses et déjà anciennes lectures sur le sujet, il ne l’est probablement pas, mais peu importe, je ne suis aucunement expert en la matière. Si je vous en parle, c’est parce que j’ai eu récemment la surprise de lire les lignes ci-dessous dans le Dictionnaire de théologie dogmatique de l’abbé Migne (au milieu du XIXe siècle, l’abbé Migne a coordonné la rédaction de pas mal d’encyclopédies, dont ce dictionnaire). L’abbé Migne, ou plutôt l’expert de l’époque qui a commis l’article « Suaire », n’envisage pas un seul instant que le suaire soit authentique. Je cite :

« Nous lisons dans l’Évangile que Joseph d’Arimathie, pour ensevelir Jésus-Christ, acheta un linceul, sindonem, et en enveloppa le corps du Sauveur. Il paraît que ce linceul fut coupé en bandelettes, pour serrer autour du corps et des membres les aromates dont on se servait pour embaumer les morts ; Joseph y ajoute un suaire ou mouchoir, pour envelopper la tête et le visage ; saint Jean, c. XX, v. 6, dit qu’après la résurrection de Jésus-Christ, saint Pierre entra dans le tombeau, qu’il n’y trouva que les linges ou bandelettes, placées d’un côté, et de l’autre le suaire qui avait été mis sur la tête de Jésus. Il dit de même, c. XI, v. 44, que Lazare ressuscité sortit du tombeau ayant les pieds et les mains liés de bandelettes, et le visage couvert d’un suaire. De là on conclut que le corps de Jésus-Christ ne fut point enveloppé d’un linceul entier, mais seulement avec des bandelettes comme Lazare. Ainsi les linceuls ou suaires que l’on montre dans plusieurs églises ne peuvent avoir servi à la sépulture du Sauveur, d’autant plus que le tissu de ces suaires est d’un ouvrage assez moderne. […] Il ne s’en suit point de là que ces suaires ne méritent aucun respect, ou que le culte qu’on leur rend est superstitieux. Ce sont d’anciennes images de Jésus-Christ enseveli, et il paraît certain que plus d’une fois Dieu a récompensé par des bienfaits la foi et la piété des fidèles qui honorent ces signes commémoratifs du mystère de notre rédemption. »

Première conclusion : à la probable exception des fidèles du diocèse de Turin, au XIXe, le sentiment dominant chez les clercs et les laïcs instruits était… que le suaire n’était pas authentique. L’expert embauché par l’abbé Migne pour écrire cet article a sans doute fait attention à ce qu’il écrivait, étant donné la large diffusion du Dictionnaire de théologie dogmatique, qu’on a longtemps trouvé dans tous les séminaires et bibliothèques de la catholicité francophone. En conséquence, les moues dubitatives quasi-universelles que cet objet suscite aujourd’hui (dans le meilleur des cas) ne sont pas réductibles à la montée de l’indifférence religieuse, à je ne sais quelle renonciation de l’Église aux miracles, ou à un prétendu malaise face à un soi-disant signe tangible de la venue du Christ sur terre – toutes choses dont on ne saurait accuser l’abbé Migne et ses comparses.

Deuxième conclusion : chez saint Jean, on trouve effectivement : « Simon-Pierre qui le suivait [« le » désigne saint Jean, qui, comme Jules César, parle de lui à la troisième personne], arriva à son tour et entra dans le sépulcre. Il vit les linges posés à terre, et le suaire qui couvrait la tête de Jésus, non pas posé avec les linges, mais roulé dans un autre endroit. » (Traduction chanoine Crampon).

Le texte grec distingue bien des linges au pluriel (sans doute des bandelettes enveloppant le corps) et un linge au singulier (le sindon, sudarium, suaire, ce qu’on voudra…), recouvrant la tête. (J’admets que les autres évangélistes ne parlent que « d’un linceul », au moment de l’ensevelissement, mais Jean est le seul à être aussi précis à ce sujet et à décrire les linges après la Résurrection… et pour cause, il est censé avoir été témoin oculaire). L’ennui, c’est que le linceul de Turin, si vous avez un tant soit peu suivi l’affaire, représente le corps de Jésus tout entier… Il est donc très amusant de constater qu’en fin de compte, les nombreux catholiques impliqués dans la Défense de l’Authenticité du Saint-Suaire dépensent une énergie considérable à démontrer que saint Jean raconte des conneries (alors que ces mêmes catholiques ont, pour beaucoup, tendance à lire les Écritures comme un livre d’histoire…). Je suis sûr qu’ils ont tout un tas d’explications foireuses pour montrer que c’est plus compliqué, et qu’en fait saint Jean a mal vu, etc. Ça ne m’intéresse pas.

11 réflexions sur “En ces temps fastes pour le traditionalisme, parlons linceuls

  1. Ben vous voyez que vous pouvez tomber d’accord avec Migne !

    Pour ma part, je pense que le Suaire est authentique, par défaut surtout, étant donné que je ne comprendrai jamais rien à tout ce qui s’est dit à ce sujet. La science, c’est vraiment pas mon truc.
    Je préfère la théologie. Et la théologie impose de croire que les évangiles sont un document historique aussi. (D’où l’intérêt que je porte à l’opinion de saint Jean, de Migne, etc. Merci donc, pour ces petits extrais)

  2. Les vielles dames en noir et les petits enfants ne se posent pas la question de la preuve. Ce sont eux qui sont dans le vrai.

  3. Sans pratiquer la télépathie, je crois deviner que vous trouvez que Polydamas se fait trop rare sur votre blog actuellement…

  4. @ La voix dans le désert

    Les Évangiles sont un document historique, certes, mais pas un ouvrage d’histoire. Je ne vous suis pas, au final, vous pensez que saint Jean raconte des conneries, ou que le suaire de Turin est authentique ?

    @ Au milieu des ruines

    Peut-être, mais n’étant ni une vieille dame en noir ni un petit enfant, je fais comment ?

    @ Vhp

    Ah, parce que le suaire est un de ses dadas ? Je pense qu’il a suffisamment à faire actuellement avec ces histoires d’évêques…

  5. Voir ici :

    http://abimopectore.over-blog.com/article-10294807.html

    Je ne sais pas si le débat sur la veracité ou non du suaire à un sens. En premier lieu parce que je ne suis pas certain que l’on puisse trancher définitivement et scientifiquement dans un sens ou dans l’autre. En second lieu parce quue savoir si le suaire est vraiment « non fait de main d’homme » ou pas importe peu : le christianisme n’est pas iconoclaste, rien n’interdit la vénération du suaire même si il s’agit d’un travail – génial – d’artiste.

  6. je ne crois pas qu’un seul catholique vénère encore les reliques de la vraie Croix, la question du suaire est donc à la fois le symptôme d’une certaine idolâtrie envers les preuves vestigiales de la présence du Christ parmi les hommes après la Crucifixion et un refus explicite des critères d’établissement de la vérité mises en œuvres par les sciences, c’est devenu un différend étrange puisque l’Eglise transige sur la foi qui désormais s’établit de manière probabiliste selon le raisonnement suivant : croire en la résurrection du Christ sans preuve positive c’est tout de même douteux donc nous tiendrons les évangiles non pas pour un récit de la bonne nouvelle mais pour une œuvre cousinant avec celle de Thucydide tandis que le saint suaire ou tout autre trace archéologique deviendra la trace matérielle manquante, la preuve de son existence si bien qu’il est recommandé d’y adhérer même à moitié, la foi se déplaçant des lieux du mystère vers ceux de la pseudo-controverse scientifique

  7. « Toute personne désirant soutenir la théorie que le Suaire de Turin est un faux doit, avant toute chose, pouvoir expliquer le caractère de négatif photographique
    ET
    expliquer comment le faussaire a pu produire cette image
    ET
    être en mesure de reproduire une image équivalente et ayant un caractère tridimensionnel
    ET
    être capable de retirer le corps du Suaire sans laisser de trace de cet enlèvement
    ET
    le tout, bien sûr, sur un tissu des premiers siècles, de bonne dimension, ne contenant pas de trace de laine.
    ET
    par souci du détail, n’omettons pas les monnaies, les pollens, la boue, l’exactitude médicale…  »

    Ca serait déjà bien de commencer par battre en brèche les arguments scientifiques, avant de se baser sur des traductions de traductions pour étayer sa théorie…

  8. @ Vhp

    Ah mais tout à fait, libre à tout un chacun de vénérer le linceul si ça lui chante, même à titre de travail génial d’artiste.

    @ John Wayne

    N’exagérons rien, le Vatican n’a jamais déclaré officiellement que le suaire était authentique, ou que c’était une preuve de l’existence du Christ. Mais effectivement, pour certains chrétiens, c’est sans doute bien pratique.

    @ Joni

    Manque de pot, c’est dans le texte grec que saint Jean parle de « bandelettes de tissu ». Pour le reste, un argument n’est pas une preuve, et c’est aux partisans de l’authenticité du linceul de Turin de faire la preuve de ce qu’ils avancent.

    Donc saint Jean raconte des conneries ?

  9. Honnêtement je ne sais si le Vatican peut s’opposer à un désir de relique voire de la relique mais pour avoir ferraillé avec des tradis de choc et d’autres qui ne l’étaient pas, j’en suis arrivé à penser que la véracité de ce suaire était devenu pour certains comme un analogon de l’objet de leur foi

  10. fandenimier,

    On est d’accord sur l’histoire et les évangiles.

    Mais saint Jean n’empêche pas vraiment de croire en l’authenticité du suaire de Turin. Il y avait un voile sur le visage, et rien n’interdit de penser que ce voile ne couvrait pas seulement le visage, mais le visage et le corps tout entier. Les orientaux ne sont pas les hommes les plus férus d’exactitude. (Un évangéliste parle d’un larron, et l’autre de deux, comme le font remarquer les musulmans, trop heureux de trouver une contradiction.) Il ne faut donc pas prendre le texte à la lettre. S’il y a une contradiction entre l’authenticité et la lettre de l’évangile de saint Jean, cela ne suffit pas à dire que l’Evangile de saint Jean impose de croire que le suaire est un faux.
    Pour autant, ma foi ne repose pas sur les bienfaits de la science qui tend à prouver l’authenticité du dit suaire, Dieu merci.

  11. Effectivement, j’ai fort à faire ailleurs en ce moment. Et il est vrai que je crois à l’authenticité du linceul.

    Cela dit, il n’est pas inconcevable que St Jean ait raison et que le suaire soit authentique, en ce que l’on sait que le suaire d’Oviedo, petit linge ayant entouré la tête d’un condamné à mort, semble avoir été porté par la même personne que celle du linceul du Christ, on sait que les groupes sanguins concordent (et je ne parle pas des miracles eucharistiques…)

    Il est possible également que ce soit juste une question de périodes. Il a pu être nettoyé avec des premiers linges avant d’être enveloppé dans ce linceul. Bref, il y a plein de raisons qui peuvent expliquer ces passages.

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