La foi selon Tillich

La foi n’est pas l’affirmation théorique de quelque chose d’incertain, elle est l’acceptation existentielle de quelque chose qui transcende l’expérience ordinaire. La foi n’est pas une opinion mais un état. Elle est l’état d’être saisi par la puissance de l’être qui transcende tout ce qui est et à laquelle participe tout ce qui est. Celui qui est saisi par cette puissance est capable de s’affirmer parce qu’il sait qu’il est affirmé par la puissance de l’être-même. […]

La foi qui rend possible le courage du désespoir est l’acceptation de la puissance de l’être, même dans l’étreinte du non-être. Même dans le désespoir concernant le sens, l’être s’affirme lui-même à travers nous. L’acte d’accepter l’absence de sens est en lui-même un acte plein de sens : il est un acte de foi. Nous avons vu que celui qui possède le courage d’affirmer son être en dépit du destin et de la culpabilité de les a pas supprimés : il demeure sous leur menace et il subit leurs coups. Mais il accepte d’être accepté par la puissance de l’être-même à laquelle il participe et qui lui donne le courage d’assumer les angoisses du destin et de la culpabilité. Il en est de même de l’angoisse du doute et de l’absurde. La foi qui crée le courage de les intégrer n’a pas de contenu spécifique : c’est la foi, tout simplement, sans direction précise, absolue. Elle ne se définit pas, puisque tout ce qui se définit se dissout dans le doute et l’absurde. Néanmoins, même absolue, la foi est autre chose qu’un surgissement d’émotions subjectives ou une disposition sans fondement objectif.

Paul Tillich, Le courage d’être

Ce qui est épatant chez Tillich s’est sa façon de rester fidèle à la tradition chrétienne, derrière les apparences parfois déroutantes de son vocabulaire. Il n’est pas très difficile d’identifier derrière les termes qu’il emploie dans le passage ci-dessus les catégories classiques de la théologie chrétienne. Je viens de dévorer son bouquin, je trouve ce qu’il écrit très beau, et cela m’attriste.

Cela m’attriste parce que je sais que la plupart de mes contemporains (disons les jeunes catholiques d’aujourd’hui) ne le liront probablement jamais. Quelle est l’attitude des jeunes catholiques d’aujourd’hui à l’égard de la théologie contemporaine ? Au mieux, le découragement à la seule idée d’en lire une page, au pire, un tranquille aveu d’ignorance (notez ce qu’il y a d’odieux à ignorer en toute tranquillité). Les causes en sont diverses, mais les principales me semblent être d’une part la paresse, de l’autre la peur.

Paresse de se colleter à un vocabulaire finalement pas plus abscons que celui du catéchisme, mais plus exigeant, au sens où il va requérir une attention soutenue, un réel effort personnel (bon, il peut y avoir une approche exigeante du catéchisme, mais ce n’est pas la plus commune et ce n’est pas vraiment l’objectif du catéchisme…). Bref, aller plus loin que l’interprétation de la dernière encyclique par le curé de service lors de la dernière réunion d’aumônerie (et encore, à ce niveau-là il s’agit des jeunes catholiques les plus « engagés »).

Peur de prendre des risques, de lire des auteurs qui ont parfois été en bisbille avec Rome (comme si les plus grands théologiens de l’histoire n’avaient jamais été en bisbille avec Rome). Refuser de donner une consistance intellectuelle à ses doutes est beaucoup plus simple, beaucoup plus sûr. Un doute vague, on peut l’écarter d’un revers de la main. Une fois qu’on s’y est attardé et qu’on l’a précisé, c’est beaucoup plus difficile.

Il ne s’agit pas de mépriser qui que ce soit ou d’affirmer mon éclatante supériorité (j’en sais sans doute moins qu’un séminariste de première année et ne consacre hélas pas assez de temps à approfondir ma foi), mais de déplorer un état de fait, et éventuellement d’encourager ceux qui se sentiraient concernés à ouvrir l’un ou l’autre bouquin (pas la peine de s’attaquer à Balthasar, Barth ou Rahner, mais le Tillich cité ci-dessus, ou les livres les plus accessibles de Geffré, Lubac, Montcheuil, Sesbouë), et pourquoi pas à aller suivre l’un ou l’autre cours (à Paris, Lyon, Strasbourg ou Toulouse, les bons endroits ne manquent pas, ailleurs cela risque d’être un peu plus compliqué).

2 réflexions sur “La foi selon Tillich

  1. Il y a aussi le Père Molinié, dont les livres sont un peu plus accessibles que ceux de Tillich. C’est du moins mon sentiment. Je me demande si Le courage d’avoir peur n’est pas un clin d’oeil au livre que vous citez. J’aime bien le style de ce prédicateur dominicain.

    « Je peux dire aujourd’hui que je suis plus dérouté, effaré, écrasé, que je ne l’ai jamais été. Je ne comprends rien à la manière dont Dieu gouverne le monde. Et cependant cette perception, cette évidence que je ne comprends rien, est beaucoup plus dense, plus positivement et joyeusement obscure, que tout ce que je pouvais dire avant d’avoir trouvé le Christ : il y a des étoiles dans cette nuit de la foi, plus épaisse que le brouillard de l’incroyance. Vous voyez qu’en un sens je ne suis pas plus avancé qu’avant ma conversion : si je suis plus avancé, c’est précisément dans l’obscurité, le désarroi, l’interrogation. Ce n’est donc pas la solution d’un problème que m’a fait découvrir le Christ. »

    (Adoration ou désespoir)

  2. Je lis en ce moment le Carl Schmitt du glossarium et de l’ex captivitate Salus, c’est d’un catholicisme tranchant et douloureux, celui d’un « nazi » capable de dire au détour d’une phrase Jésus n’est pas mort de la main des juifs comme un des leurs ou comme un ennemi de Rome, il fut mis en croix comme un esclave et de cette mise en croix je tire la force de continuer

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