Dieu, Kojève et les niches fiscales

Si quelqu’un fait ce que je lui dis par « amour » pour moi, il le fait spontanément, car il fait tout pour me faire plaisir sans que j’aie besoin d’intervenir, d’agir sur lui. La relation de l’Amour est donc essentiellement autre chose que la relation de l’Autorité. Mais étant donné que l’Amour donne le même résultat que l’Autorité, on peut facilement commettre une erreur en confondant les deux phénomènes et parler d’une « autorité » que l’aimé aura sur l’amant, ou d’un « amour » qu’a celui qui subit – c’est-à-dire reconnaît – une autorité pour celui qui l’exerce. D’où l’explication de la tendance naturelle qu’a l’homme à aimer celui dont il reconnaît l’Autorité, ainsi qu’à reconnaître l’Autorité de celui qu’il aime. Mais les deux phénomènes restent néanmoins nettement distincts.

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Ces quelques lignes d’Alexandre Kojève dans La notion de l’Autorité (1942), c’est toute l’histoire du malentendu entre Dieu et l’homme. Kojève définit l’autorité comme la possibilité qu’a un agent d’agir sur un autre sans que ces autres réagissent sur lui. Il définit ensuite le divin comme tout ce qui peut agir sur moi sans que j’aie la possibilité de réagir sur lui ; dans le cas d’une autorité humaine, celui qui la subit a toujours la possibilité de réagir, et au moment même où il actualise cette possibilité de réagir, l’autorité n’en est plus une. Dieu n’est donc pas assimilable à une autorité.

La suite, c’est du baroque & fatigué, pas du Kojève – rassurez-vous, je n’invente rien. L’homme a tendance à faire de Dieu une supra-autorité, en se disant, « non seulement il agit sur moi sans que j’agisse sur lui, mais encore, même si je le voulais, je ne pourrais pas agir sur lui, je vais donc rechercher les moyens de me concilier cette supra-autorité ». Il ne faut pas mépriser cette attitude, elle est somme toute assez naturelle, et traduit, au minimum, une certaine conscience du divin.

Il y a pourtant une autre voie, que le christianisme a rendue possible (à défaut de l’actualiser en permanence…). On peut considérer que si Dieu ne correspond pas à la définition kojévienne de l’autorité, c’est non pas parce qu’il serait « au-dessus » de l’autorité, mais parce qu’il est « en-dessous » de l’autorité, ou pour mieux dire, parce qu’il est impossible de l’appréhender en termes d’autorité.

Notre incapacité à réagir sur Dieu ne doit pas être vue comme une manifestation éclatante de sa supériorité sur nous, de sa supposée toute-puissance, mais au contraire comme une formidable opportunité offerte à l’homme. Dans l’amour humain, nous peinons à lâcher prise, à renoncer à notre emprise sur l’autre. Face à Dieu, nous sommes immédiatement délivrés de ce fardeau : privés de toute forme d’emprise sur l’autre partie de la relation, nous avons l’occasion de vivre un amour unique. Il va falloir, bien entendu, épurer cet amour de notre tendance à agir ou à réagir sur Dieu, et les chrétiens qui me lisent savent que le risque est constant ; qu’on pense à notre manière de participer à l’Eucharistie ou au sacrement de pénitence.

Bref, un sacrement est un rendez-vous d’amour, pas une niche fiscale. Bon appétit.

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La preuve par Purcell :

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