En un demi-paragraphe, Gauchet dit à peu près tout

On ne saurait trop y insister, par « fin de la religion », c’est un phénomène très précis que l’on désigne : la fin du rôle de structuration de l’espace social que le principe de dépendance a rempli dans l’ensemble des sociétés connues jusqu’à la nôtre. La religion ne s’explique historiquement dans ses contenus et dans ses formes que par l’exercice d’une fonction exactement définie. Or cette fonction non seulement n’existe plus, mais, ce qui signe bien plus sûrement sa résorption, s’est retournée en son contraire moyennant une transformation qui, loin d’abolir ses éléments, les a intégrés au fonctionnement collectif. La société moderne, ce n’est pas une société sans religion, c’est une société qui s’est constituée dans ses articulations principales par métabolisation de la fonction religieuse.

(Marcel Gauchet, Le désenchantement du monde)

Au sein du christianisme actuel (chez les catholiques comme chez les autres), certains, à la marge, refusent cette analyse, interprétant superficiellement certains faits (l’avortement légal de masse, par exemple, ou la chute du taux de pratique religieuse) pour en conclure au caractère areligieux ou antireligieux de notre société. Mais grosso modo, la principale ligne de fracture sépare deux camps : 1) ceux qui se désolent de la situation décrite par Gauchet : le christianisme n’est plus le christianisme s’il ne joue plus la fonction sociale qu’il jouait autrefois, et les efforts des chrétiens doivent tendre à ce qu’il exerce à nouveau cette fonction ; 2) d’autres (dont j’incline à faire partie), au contraire, estiment qu’il s’agit d’une occasion inespérée d’être chrétien différemment, peut-être plus discrètement, en renonçant à tout ce qui pouvait faire du christianisme ancien une armature, un cadre pour la société.

Les affaires de pédophilie impliquant des prêtres et leur traitement médiatique devraient nous inspirer : au lieu de chercher à communiquer plus et mieux, nous devrions nous taire, laisser la justice des hommes faire son travail, renoncer définitivement à tout ce qu’il pouvait y avoir de juridique dans notre Église et qui lui a fait, en fin de compte, tant de mal. Et surtout prier, prêcher par l’exemple, transmettre l’Évangile à ceux qui veulent le recevoir. Après de tels drames et les passions qu’ils ont déchaînées, ce ne sont pas de bons plans de communication qui rapprocheront notre prochain du Christ et de son Église, mais les saints ou presque qu’il rencontrera, espérons-le, sur sa route.