L’Église en tant que chose sociale

« Ce qui me fait peur, c’est l’Église en tant que chose sociale. Non pas seulement à cause de ses souillures, mais du fait même qu’elle est entre autres caractères une chose sociale. Non pas que je sois d’un tempérament très individualiste. J’ai peur pour la raison contraire. J’ai en moi un fort penchant grégaire. je suis par disposition naturelle extrêmement influençable, influençable à l’excès, et surtout aux choses collectives. je sais que si j’avais devant moi en ce moment une vingtaine de jeunes Allemands chantant en chœur des chants nazis, une partie de mon âme deviendrait immédiatement nazie. C’est là une très grande faiblesse. Mais c’est ainsi que je suis. Je crois qu’il ne sert à rien de combattre directement les faiblesses naturelles. Il faut se faire violence pour agir comme si on ne les avait pas dans les circonstances où un devoir l’exige impérieusement ; et dans le cours ordinaire de la vie il faut bien les connaître, en tenir compte avec prudence, et s’efforcer d’en faire bon usage, car elles sont toutes susceptibles d’un bon usage.

J’ai peur de ce patriotisme de l’Église qui existe dans les milieux catholiques. J’entends patriotisme au sens du sentiment qu’on accorde à une patrie terrestre. J’en ai peur parce que j’ai peur de le contracter par contagion. Non pas que l’Église me paraisse indigne d’inspirer un tel sentiment. Mais parce que je ne veux pour moi d’aucun sentiment de ce genre. Le mot vouloir est impropre. Je sais, je sens avec certitude que tout sentiment de ce genre, quel qu’en soit l’objet, est funeste pour moi. »

Simone Weil, Attente de Dieu

7 réflexions sur “L’Église en tant que chose sociale

  1. Pingback: Tweets that mention L’Église en tant que chose sociale « Baroque et fatigué -- Topsy.com
  2. T’as pas pris le meilleur passage, j’ai beaucoup mieux, dans la lettre 4 :

    Quand d’authentiques amis de Dieu – tel que fut à mon sentiment maître Eckart – répètent des paroles qu’ils ont entendues dans le secret, parmi le silence, pendant l’union d’amour, et qu’elles sont en désac-cord avec l’enseignement de l’Église, c’est simplement que le langage de la place publique n’est pas celui de la chambre nuptiale.

    Tout le monde sait qu’il n’y a de conversation vraiment intime qu’à deux ou trois. Déjà si l’on est cinq ou six le langage collectif com-mence à dominer. C’est pourquoi, quand on applique à l’Église la pa-role « Partout où deux ou trois d’entre vous seront réunis en mon nom, je serai au milieu d’eux », on commet un complet contresens. Le Christ n’a pas dit deux cents, ou cinquante, ou dix. Il a dit deux ou trois. Il a dit exactement qu’il est toujours en tiers dans l’intimité d’une amitié chrétienne, l’intimité du tête-à-tête.

    Le Christ a fait des promesses à l’Église, mais aucune de ces pro-messes n’a la force de l’expression : « Votre Père qui est dans le se-cret. » La parole de Dieu est la parole secrète. Celui qui n’a pas enten-du cette parole, même s’il adhère à tous les dogmes enseignés par l’Église, est sans contact avec la vérité. »

    Et pour compenser :

    « La fonction de l’Église comme conservatrice collective du dogme est indispensable. Elle a le droit et le devoir de punir de la privation des sacrements quiconque l’attaque expressément dans le domaine spécifique de cette fonction.

    Ainsi, quoique j’ignore presque tout de cette affaire, j’incline à croire, provisoirement, qu’elle a eu raison de punir Luther.

    Mais elle commet un abus de pouvoir quand elle prétend contrain-dre l’amour et l’intelligence à prendre son langage pour norme. Cet abus de pouvoir ne procède pas de Dieu. Il vient de la tendance natu-relle de toute collectivité, sans exception, aux abus de pouvoir. »

  3. Cette lettre IV au Père Perrin est vraiment très belle. Elle est connue aussi sous le titre « Autobiographie spirituelle ». Elle se termine par les mots célèbres : « Toutes les fois que je pense à la crucifixion du Christ, je commets le péché d’envie ». Elle était chrétienne de coeur, même si elle n’adhérait pas au Credo de Nicée-Constantinople.

  4. Avant d’être chrétienne, elle était surtout désespérée, incapable de vivre ce qu’elle était : une intellectuelle, une juive, une française, une femme, une bourgeoise. C’est dans la négation de tout ce qu’elle fut, jusqu’à la mort, que son parcours prend sens et rejoint cette réflexion de Cioran  » Sans le suicide la vie serait à mon avis insupportable. On n’a pas besoin de se tuer. On a besoin de savoir qu’on peut se tuer. Cette idée est exaltante. Elle permet de tout supporter » et Simone Weil passé sa vie à tuer ce qu’elle était, ce qu’elle traduit par la pesanteur et la grâce

  5. Avant d’être chrétienne, elle était surtout désespérée, incapable de vivre ce qu’elle était : une intellectuelle, une juive, une française, une femme, une bourgeoise. C’est dans la négation de tout ce qu’elle fut, jusqu’à la mort, que son parcours prend sens et rejoint cette réflexion de Cioran  » Sans le suicide la vie serait à mon avis insupportable. On n’a pas besoin de se tuer. On a besoin de savoir qu’on peut se tuer. Cette idée est exaltante. Elle permet de tout supporter » et Simone Weil passé sa vie à tuer ce qu’elle était, ce qu’elle traduit par la pesanteur et la grâce
    +1

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s