Contre l’apologétique

[…] Le malheur n’est pas que la doctrine ne soit pas prêchée (et il n’est pas non plus le défaut de prêtres) ; mais qu’elle soit prêchée de telle sorte qu’en définitive une foule de gens n’en pensent absolument rien (tout comme la foule ne voit dans le sacerdoce rien d’autre qu’une banale fonction comme celle du marchant, de l’avocat, du relieur, du vétérinaire, etc.) ; par suite, les choses les plus sublimes et les plus sacrées ne produisent aucune impression ; on les écoute comme des choses que, dans notre train de vie, Dieu sait pourquoi, il est d’usage d’entendre, comme tant d’autres choses. Comment alors s’étonner que – faute de trouver sa propre conduite injustifiable – on juge nécessaire de justifier le christianisme.

Un prêtre devrait pourtant bien être un croyant. Et le croyant ! Il est pourtant bien un amant ; et même, le plus épris des amants, comparé au croyant, n’a pourtant qu’un enthousiasme de jeune homme. Imagine un amant. Il serait capable, n’est-ce pas, de parler de son amour toute la journée, et la nuit encore, et jour après jour. Mais crois-tu qu’il aurait l’idée, qu’il lui serait possible, qu’il ne trouverait pas répugnant de s’efforcer de montrer par trois raisons que l’amour n’est pas une chimère – à peu près comme le prêtre prouve par trois raisons qu’il est salutaire de prier, montrant par là que la prière a tant perdu de sa valeur qu’il faut trois arguments pour relever son prestige. Ou encore comme le prêtre qui, de même façon, mais avec plus de ridicule, prouve par trois raisons que prier est une félicité qui dépasse tout entendement. Il n’a pas de prix, cet anticlimax où, pour montrer qu’une chose dépasse tout entendement, on recourt à trois… raisons qui, si d’ailleurs elles sont capables de quelque chose, ne le sont certes pas de passer tout entendement, mais doivent au contraire faire éclater aux yeux de l’intelligence que cette félicité ne dépasse nullement tout entendement ; car des « raisons » relèvent pourtant bien de la raison. Non ; pour ce qui dépasse tout entendement et pour qui y croit, trois raisons n’ont pas plus de signification que trois bouteilles ou trois cerfs ! – En outre, crois-tu qu’un amant s’aviserait de présenter la justification de son amour, c’est-à-dire d’avouer qu’il n’est pas pour lui l’absolu sans réserve, mais qu’il pense ensemble et sa passion et les objections qu’on peut y faire pour en tirer une justification ; en d’autres termes, crois-tu qu’il pourrait ou voudrait reconnaître qu’il n’est pas épris et se dénoncer comme tel ? Et ne crois-tu pas encore qu’il traiterait de fou quiconque lui proposerait de parler de la sorte ; et si l’amoureux qu’il est, est aussi un observateur, ne penses-tu pas qu’il soupçonnerait que, pour lui faire une pareille proposition, il faut n’avoir rien connu de l’amour, ou vouloir amener à trahir et renier celui qu’on éprouve – en le justifiant. N’est-il pas clair qu’un amant authentique ne s’aviserait jamais de prouver ou de défendre son amour par trois raisons ; car il aime, et l’amour est au-dessus de toutes les raisons et de toutes les apologies ; et qui se livre à ces démonstrations n’est pas un amant : il se donne simplement pour tel et par malheur – ou par bonheur – il est tellement sot qu’il dénonce simplement qu’il n’est pas un amant.

Mais voilà justement comment parlent du christianisme… des prêtres croyants ; ou bien on le « défend » ou bien on le traduit en « raisons », si l’on n’accroît pas encore le galimatias en se mêlant de le « concevoir » par la spéculation ; voilà ce qu’on appelle prêcher ; et l’on tient déjà dans la chrétienté pour un grand succès qu’il y ait de pareilles prédications et des gens pour les écouter. Et c’est justement pourquoi (et ceci en est la preuve) la chrétienté est si loin d’être ce qu’elle s’appelle que, pour le christianisme strict, la vie de la plupart est trop longée dans l’insensibilité spirituelle pour être appelée péché.

Kierkegaard, La Maladie à la mort, Robert Laffont, 1993, p. 1280-1282

Une réflexion sur “Contre l’apologétique

  1. Intéressante citation ! L’apologétique m’a toujours semblé une réduction de la foi. C’est àmha le principal vice du catholicisme anglosaxon.

    Cependant, je ne me satisfais pas non plus de la version kierkegaardienne. Si on le suit jusqu’au bout, il n’y aurait dans cette vie que la mystique comme manière d’être en relation avec Dieu. Tout ce jouerait dans une intense étreinte, où l’intellect, la théologie et le credo n’auraient pas droit de cité.

    L’auteur suppose que le prêtre ne devrait parler que de l’amour qu’il a pour Dieu ; mais il s’agit pour lui de partager l’amour que Dieu a pour le monde, de manifester l’unité du peuple de Dieu face à cet Amour qui s’exprime et se donne. Il lui faut aussi aider ses ouailles à discerner comment trouver cet Amour (et ce passage de la fin aux moyens implique également l’intellect).

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