Quelques réflexions sur la théodicée (Berdiaev)

[…] Le processus d’humanisation de l’idée de Dieu s’achève dans la révélation chrétienne, dans l’apparition de l’homme-Dieu, dans la religion de la divino-humanité. Il est impossible de construire une théodicée en parlant de Dieu, de même qu’il est impossible de construire une théodicée en partant de l’homme. Le sens du monde n’est compréhensible ni en partant de l’idée abstraite de Dieu, ni en partant de l’idée abstraite de l’homme. À séparer et à déchirer l’homme de Dieu, tout inspire l’effroi et tout s’enfonce dans les ténèbres. Le sens du monde ne se révèle, la lumière n’illumine la vie que dans l’union de la nature divine et de la nature humaine. Et il faut commencer à théologiser en partant, ni de Dieu, ni de l’homme, mais de la divino-humanité. L’on ne peut construire de théodicée qu’en partant de la divino-humanité. S’il n’y avait pas eu l’homme Dieu, si l’humanisation parfaite de Dieu et la divinisation parfaite de l’homme n’avaient pas été manifestées, alors la justification de Dieu, de même que celle de l’homme, serait impossible. Car, en vérité, la théodicée et l’anthropodicée sont les deux faces d’un même tout. Le Christ homme-Dieu est l’unique théodicée et l’unique anthropodicée possible. Le sacrifice du Christ sur le Golgotha, accompli par Dieu et par l’homme, est une théodicée, non pas en pensée, mais en action, dans la vie. L’agneau est immolé dès la création du monde. Dieu lui-même participe à la tragédie du monde, aux souffrances du monde, porte sur Lui les souffrances humaines. Le Dieu du monothéisme abstrait ne saurait être justifié. En même temps, un monothéisme abstrait, plus mahométan que chrétien, fit irruption dans la théologie chrétienne et l’altéra. Le monothéisme abstrait, le monarchisme céleste, dissimula le Mystère vivant du Dieu trinitaire, de la Sainte Trinité qui est Amour divin. Il n’y a que pour le monothéisme abstrait, pour le monarchisme céleste qui reflète le royaume terrestre de César, que Dieu est impassible et se suffit à Lui-même, que Dieu exige impérieusement la réalisation de sa volonté formelle et châtie ses transgressions. Mais le Père qui se révèle à travers Son Fils et dans l’Esprit saint n’est pas le Dieu du monothéisme abstrait. Sans le Fils, le Père demeure étranger, lointain et effrayant ; sans l’Esprit saint, Il n’agit pas en nous et nous ne participons pas à Sa vie. L’athéisme est dans le vrai pour ce qui concerne le monothéisme abstrait, le monarchisme céleste. L’athéisme n’est réfuté que par la révélation de la Sainte Trinité comme Amour divin. Le théisme statique, marqué au sceau de l’idée d’un Créateur impassible, ne vivant aucune tragédie, n’ayant nul besoin de la création et ne partageant pas sa destinée, est engendré par les catégories de pensée helléniques appliquées à la création : l’éléatisme, l’aristotélisme. Tel n’est pas le Dieu de la Bible, le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac et de Jacob, tel n’est pas le Dieu qui se dévoila à travers le Fils dans le Nouveau Testament. L’Écriture sainte nous révèle la tragédie de Dieu, nous laisse entrevoir le tragique de Sa vie intérieure. Le supplice de la Croix du Fils unique de Dieu est une souffrance dans le sein de la Sainte Trinité. Et reconnaître ce fait mystique ne dénote pas nécessairement un patripassianisme. Il s’agit de la seule voie possible pour la théodicée, pour une théodicée qui ne soit pas servile. Il y a, au tréfonds de la Trialité divine même, la souffrance née du mal et des ténèbres, de la séparation des destinées de la création, du monde et de l’humanité. Et cette souffrance ne constitue pas une imperfection ou une infirmité de la Divinité ; elle est, au contraire, un signe de Sa perfection. On ne saurait penser Dieu pareil à une pierre. Si Dieu ne souffrait pas, Il serait un Dieu imparfait et infirme ayant pris la félicité pour Lui-même et ayant laissé la souffrance à la création. L’amour suppose le sacrifice et la souffrance. Mais la Trialité divine est l’Amour infini. La vie intérieure, secrète, ésotérique de la Divinité s’entrevoit seulement dans l’amour. Pour nous, la théologie, non seulement apophatique, mais aussi cataphatique, n’est possible qu’à travers l’amour. Néanmoins, la théologie cataphatique a été construire, non pas sur l’amour sacrificatoire comme vie secrète de la Divinité, mais exclusivement sur la puissance, la gloire, la justice, le jugement, etc., c’est-à-dire à partir du dévoilement exotérique de la Divinité dans la nature pécheresse de l’homme. Dieu comme amour sacrificatoire n’aurait pas pu se dévoiler à travers l’homme. Il pouvait seulement se dévoiler à travers le Fils de Dieu, à travers l’homme-Dieu. À cela était nécessaire la kénose, l’abaissement volontaire, l’amoindrissement, l’épuisement de la Divinité. […]

Nicolas Berdiaev, Pour un christianisme de création et de liberté, Céline Marangé (éd.), Cerf, 2009, p. 87-90

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