Et si nous parlions de complémentarité homme/femme en regardant Casse-Noisette ?

Elizabeth Scalia (qui écrit notamment sur First Things et Patheos) vient d’écrire un billet qui me semble un bon point de départ pour évoquer les malentendus autour de la notion de complémentarité homme/femme. Elle s’appuie sur un article de la rubrique « danse » du New York Times ; l’auteur de cet article s’enthousiasme pour des danseurs de ballet, qui, dans des passages impliquant un homme et une femme, tirent parti de leurs talents respectifs, travaillent ensemble à produire un beau spectacle – en particulier, Casse-Noisette. Pour Elizabeth Scalia, ces scènes de ballet donnent un bon exemple de ce que peut être la complémentarité homme/femme, dans le mariage et dans la vie sociale en général. Elle s’inquiète d’avance des attaques dont elle va faire l’objet pour avoir oser parler de complémentarité, et en avoir fait l’éloge.

Je ne vois pas très bien ce qu’on peut reprocher à quelqu’un qui exalte la complémentarité homme/femme telle qu’elle peut se manifester dans un mariage « traditionnel » dans telle ou telle culture, ou dans telle ou telle activité sociale – la danse, par exemple. La seule et unique chose qui est reprochée aux promoteurs de la « complémentarité homme/femme », très en vogue ces derniers temps dans l’Église catholique, c’est la prétention à définir une éthique universelle et à militer en faveur de tel ou tel type de législation à partir de cette « complémentarité », de façon à imposer aux uns et aux autres un certain type de modèle de société.

Les sociétés humaines restent marquées par de nombreuses distinctions entre hommes et femmes, avec des traits de caractères, des emplois, des tâches de toute sorte, des loisirs, des devoirs, des droits, des comportements assignés de préférence aux unes ou aux autres. Ce qu’on peut appeler, pour résumer, des normes de genre. Il n’y a donc rien d’étonnant à ce que des formes de complémentarité – très variables d’une société à l’autre et au sein d’une même société – se manifestent entre hommes et femmes. Il se trouve également que la rencontre de deux gamètes fournis l’un par un homme et l’autre par une femme est, en l’état actuel de nos connaissances, nécessaire à la procréation.

On fera néanmoins remarquer que les normes de genre sont loin d’être fixes, et ne s’imposent pas de la même manière à tous : elles ont varié ; elles ont toujours été subverties, elles sont en train d’être subverties et elles seront subverties à l’avenir. Pour un chrétien, elles ne sauraient constituer en elles-mêmes une donnée d’ordre éthique : il peut être bon ou mauvais que je me conforme à ce que la société attend d’un individu appartenant au genre auquel je m’identifie. Il peut être bon ou mauvais que je ne m’y conforme pas. Vivre une certaine forme de complémentarité homme/femme peut tout à fait être un aspect essentiel de ma vocation de chrétien : c’est un choix que font notamment, tous les ans, les millions de couples chrétiens qui s’unissent devant Dieu. En-dehors du mariage, il existe d’autres formes de complémentarité, du fait, encore une fois, des normes de genre. Tout cela n’est ni bon, ni mauvais dans l’ensemble, c’est « disponible » : à nous de savoir discerner, d’en tirer du bien, de laisser Dieu faire son œuvre en nous et d’accepter d’être ses coopérateurs.

Ballet russe de Monte-Carlo - Casse-Noisette - Commons/Domaine public USCasse-Noisette, ballet russe de Montecarlo, 20 novembre 1940 (Wikimedia Commons – S. Hurok – Domaine public)

Force est de remarquer que l’Église n’a jamais cessé de subvertir les normes de genre. L’émergence du célibat consacré, dès les premières années du christianisme, et par la suite, celle de nouvelles formes de vie monastique (cénobitisme, érémitisme) n’ont pas été faciles – ni pour les hommes, ni pour les femmes. À travers les siècles, de la Méditerranée à l’Afrique subsaharienne en passant par l’Asie orientale, de Celse à Nietzsche, le discours anti-chrétien a souvent ridiculisé ces hommes et ces femmes qui renonçaient à s’unir à une personne de l’autre sexe et à procréer. Une grande partie des martyres chrétiennes ont été mises à mort parce qu’en se mettant à la suite du Christ, en choisissant la virginité consacrée, elle allaient à l’encontre des normes de genre de leur époque.

À l’encontre d’à peu près toutes les sociétés humaines, l’Église a toujours enseigné, à la suite de saint Paul, que le célibat religieux ou consacré était préférable au mariage (cette préférence doit être comprise avec prudence, mais cela appellerait de longs commentaires qui n’ont pas lieu d’être ici). Toutes les sociétés dans lesquelles l’Évangile a été prêché, sans exception, ont eu de grandes difficultés à accepter ce qu’il faut bien appeler une subversion des normes de genre. Cette subversion a, bien souvent, été combattue au moyen d’arguments appartenant au registre de la complémentarité homme/femme : la procréation serait le plus grand des biens et devrait être recherchée avant toute chose, un homme ne pourrait pas vivre dignement sans une femme, et inversement, etc. L’Église n’a pas fini de montrer toute la beauté de ces vocations et d’en rappeler la légitimité. Il suffit de voir comment, dans des sociétés christianisées depuis plus de quinze siècles, le célibat des prêtres, des religieux et des laïcs est encore trop souvent regardé : avec condescendance, si ce n’est avec mépris, quand ils ne sont pas soupçonnés de turpitudes diverses.

Le mariage, dans la plupart des sociétés humaines, implique la procréation – au moins en tant que projet, au cas où elle ne se serait pas encore concrétisée. Il existe par ailleurs généralement des dispositions permettant de trouver une « solution de repli » au cas où le couple ne parviendrait pas à avoir d’enfants : répudier la première épouse et en prendre une autre, prendre une deuxième épouse tout en conservant la première (la nécessité de procréer, ou de procréer davantage, est même un des arguments les plus souvent avancés pour justifier la polygamie), éventuellement épouser la sœur de son épouse, reconnaître des enfants dits « illégitimes », etc. L’Église à fermement bataillé pour mettre un terme à ces pratiques : l’indissolubilité du mariage passe avant l’impératif social de procréation. La stérilité de l’un des deux conjoints ne saurait légitimer un divorce ; la Tradition a également tranché en faveur du mariage de personnes trop âgées pour procréer.

On voit donc mal au nom de quoi l’Église s’interdirait de continuer à subvertir les normes de genre, y compris celles qu’elle a contribué à mettre en place à d’autres époques, et de faire une place à de nouvelles vocations, en observant les évolutions du monde, éclairée par l’Esprit-Saint. Un des phénomènes les plus frappants ces dernières décennies concerne les personnes homosexuelles : y compris parmi les chrétiens, celles qui reconnaissent cette orientation sont de plus en plus nombreuses, et font de plus en plus souvent le choix d’une vie très semblable à celle des autres couples. Elles ont de plus en plus souvent à leur disposition des outils juridiques leur permettant de consolider leur engagement. D’autres vivent une forme de célibat « à deux » – si ce concept vous laisse sceptiques, je ne peux que vous recommander la lecture de ce qu’écrivent Lindsay et Sarah sur A Queer Calling. On voit aussi émerger de nouvelles formes de vies communautaires, temporaires ou plus durables : « béguinages » où se rassemblent des personnes âgées, communautés de vie entre « valides » et « handicapés », etc. Dans tout cela, la complémentarité homme/femme apparaît très secondaire.

Elle ne doit pourtant pas être rejetée absolument, et ne doit certainement pas être méprisée : c’est un élément central dans la vie de beaucoup d’hommes et de femmes, qu’elle soit vécue dans le cadre du mariage ou dans d’autres contextes. Si les uns voulaient bien ne pas tourner en dérision les couples de personnes de même sexe, si les autres voulaient bien ne pas tourner en dérision les familles « traditionnelles », nous éteindrions beaucoup de haines et gagnerions beaucoup de temps. Il me semble qu’il n’y a aucun inconvénient à exalter la complémentarité homme/femme, à donner en exemple les hommes et les femmes qui la vivent d’une façon particulièrement sainte. Mais cela ne veut pas dire qu’elle a vocation à occuper une place centrale dans la vie de tous les hommes, et peut-être a-t-elle été exaltée à l’excès ces derniers temps. Il me semble qu’en tant que chrétiens, nous devons nous garder de tout essentialisme : être humbles quand nous considérons ce vers quoi nous allons, mais aussi être humbles quand nous considérons ce dont nous venons – si nous portons notre regard à l’infini, nous venons de Dieu et nous retournons à Lui. Nous sommes arrogants quand nous prétendons créer sans Dieu – de fait, nous ne pouvons rien sans Lui ; mais nous le sommes tout autant quand nous prétendons figer le cours de Son œuvre. Elle n’est pas terminée : restons attentifs aux signes des temps.

Pour conclure, il me semble que nous n’avons rien à gagner à mettre la complémentarité homme/femme au service d’un agenda politique, ou à lui donner une importance excessive dans notre vie spirituelle – le christianisme est suffisamment riche en mystères d’une profondeur infinie pour qu’on la laisse tranquille. Exaltons-la pour ce qu’elle est : une grande richesse, quand on n’essentialise pas ce qui est accidentel, quand on n’universalise pas ce qui est particulier, quand on discerne ce qui est source de joies authentiques, dans le mariage ou ailleurs, de ce qui fait peser un fardeau trop lourd sur les épaules de beaucoup d’hommes et de femmes. Pour revenir au point de départ de ce texte, oui, il est possible, dans un certain sens, de parler de « complémentarité homme/femme » dans le ballet classique, oui, cela peut être très beau, un homme et une femme qui dansent ensemble en respectant les codes liés à une certaine façon d’envisager cette complémentarité. Mais ni le ballet classique, ni, a fortiori, la danse, ne se réduisent à cela.

17 réflexions sur “Et si nous parlions de complémentarité homme/femme en regardant Casse-Noisette ?

  1. Salut Baroque, et bonne année !

    Quelques réactions à la lecture de ton billet..

    1. On a l’impression, à la lecture, que tu essaies désespérément de sauver la catégorie « genre » en mettant tout et n’importe quoi dedans, de préférence des choses adoubées par l’Eglise, pour ensuite légitimer tes vues.

    2. Le célibat ‘religieux’ n’est pas une subversion, permettant d’attester du caractère « naturel » (nb. j’utilise le terme ici par opposition à « surnaturel », c.à.d. comme synonyme d’ « humain ») du célibat, que les sociétés n’auraient pas perçu et que cette subversion aurait pu leur faire percevoir ; il est « pour le Royaume « , c’est-à-dire comme un signe que nous sommes appelés à une communion plus grande que celle que nous vivons dans notre simple humanité.

    Si on le voit comme subversion, le simple fait qu’elle reste après vingt siècles un signe de contradiction montre bien le peu d’efficacité de la subversion comme méthode ; à l’inverse, ces vingt siècles d’oppositions montrent bien son caractère prophétique.

    3. Tu récuses que la « nature » soit une source de l’éthique ; pourtant, c’est au nom de l’existence du désir homosexuel (c’est à dire en affirmant qu’il fait partie de la nature humaine) que tu réclames des évolutions éthiques. Je crois que, justement, Lindsay et Sarah de « A queer calling » ont bien mieux compris l’enseignement de l’Eglise à ce sujet que ceux qui les citent🙂

    4. « On voit donc mal au nom de quoi l’Église s’interdirait de continuer à subvertir les normes de genre »
    => Si le Christ n’avait pas institué le célibat ecclésiastique, en affirmant précisément son origine et sa finalité sur-naturelle, je ne pense pas que l’Eglise en aurait fait la promotion. Et elle ne l’a jamais fait « pour subvertir les normes de genre » mais par fidélité à la nature humaine et à sa vocation divine, et par obéissance au Christ.

    • Bonne année de même, et merci pour ton commentaire !

      1) Et si c’était toi qui avait une vision un peu étroite du genre ? Si tu t’y intéressais davantage, tu verrais que c’est une catégorie très riche. La vision de l’homme, de la femme promue par les différentes religions et notamment par l’Église catholique – en particulier à travers la vie religieuse féminine et masculine – fait partie des sujets auxquels s’intéressent les études de genre. Je ne mets donc pas « n’importe quoi » dans la catégorie « genre » : si je reprends la définition que je donnais dans un autre billet, l’objet des études de genre, c’est « ce que c’est qu’être homme ou femme dans les sociétés humaines, la façon dont est vécue, dans telle ou telle société, la différence et le plus souvent la hiérarchie entre les hommes et les femmes ». Ce dont je parle en fait bel et bien partie.

      2) Le célibat religieux est tout ce que tu dis, mais c’est aussi une subversion (c’est-à-dire une façon de bouleverser l’ordre établi). Je ne dis pas que l’Église subvertit pour subvertir : mais en étant ce qu’elle est (c’est-à-dire, dans les termes du Catéchisme de l’Église catholique, « sacrement du salut, le signe et l’instrument de la communion de Dieu et des hommes »), de fait, elle subvertit, elle bouleverse l’ordre établi. Il me semble que tu attaches au terme « subversion » (comme au terme « genre » d’ailleurs) une connotation négative qui n’a pas lieu d’être dans une perspective chrétienne. L’Église reste « un signe de contradiction » : oui, et c’est bien pour cela que j’écris qu’elle n’a pas fini de subvertir.

      3) Pour moi, la nature humaine s’identifie au dessein de Dieu sur l’homme. La question est donc : « quelle est la place du désir homosexuel dans le dessein de Dieu sur l’homme » ? Quelles vocations sont possibles pour une personne qui fait l’expérience du désir homosexuel ? Lindsey et Sarah donnent une très belle réponse, dans leur vie comme dans leurs écrits. Mais elles ne se permettent pas de dire que leur réponse est la seule que des personnes faisant l’expérience du désir homosexuel peuvent donner. Je pense qu’une vie de couple est une autre réponse possible, et qu’elle est parfaitement compatible avec le dessein de Dieu sur l’homme. Je sais que nous divergeons à ce sujet.

      4) Cf. 2), je ne dis pas que l’Église l’a fait « pour subvertir les normes de genre », mais de fait, elles les a subverties. Le christianisme a profondément bouleversé les normes de genre. Je crois qu’il les bouleversera encore à l’avenir « par fidélité à la nature humaine et à sa vocation divine, et par obéissance au Christ », pour reprendre ta formule.

  2. Comme tu le remarques justement, l’enseignement de l’Eglise est très loin d’idolâtrer une certaine vision traditionnelle de la famille mais pourtant, il maintient fermement que la distinction h/f est un fondement anthropologique qui va bien au-delà de ce que tu veux bien concéder (cad qch d’accidentel, de particulier, de fluctuant d’une personne à l’autre).
    Pourquoi ne pas porter cette richesse au crédit de l’Eglise plutôt que de laisser entendre qu’elle est incohérente et devrait nous lâcher la grappe sur la « complémentarité h/f » ?

    A lire les « cathos pro-genre » (pardon pour la réduction simpliste), l’insistance sur le socle anthropologique de la différence h/f serait uniquement l’héritage de la théologie du corps de JP2. N’est-ce pas un peu réducteur ?

    Je veux bien qu’on rejette l’essentialisme (si on désigne par là une vision fermée et rigide qui assignerait à chacun son rôle) mais il me semble qu’il est possible d’envisager un juste regard sur l’altérité h/f, situé entre cet « essentialisme » honni et le continuum que tu sembles envisager où chacun se placerait (ou se trouverait placé) sur une échelle continue homme-femme…

    Je partage ton intérêt pour les études de genre, mais ce qui me gêne foncièrement, c’est le prérequis (non démontré) selon lequel il ne saurait y avoir de fondement « naturel »/donné à une distinction homme/femme. Ce qui me gêne en somme, c’est que ce point capital n’apparaît pas tant comme la conclusion que le postulat de la plupart des travaux que j’ai lus sur le sujet.

    Dans cette approche gender, les nombreuses différences que chacun peut constater entre un homme et une femme sont assimilées soit à de la pure apparence biologique soit à des « normes de genre » dont le jeu consiste ensuite à décrypter les mécanismes sociaux de transmission/assignation (et souvent à envisager les moyens de contrecarrer ces mécanismes).

    J’entends bien qu’il ‘est utile de reconnaître le caractère strictement social de nombre de caractères qu’on attribuerait spontanément à un « naturel féminin ». Et j’approuve les efforts visant à donner à chacun les moyens de s’accomplir, de grandir en humanité, de poursuivre sa vocation (quitte à bousculer les pures normes sociales qui auraient été identifiées).

    Mais je trouve erroné de vouloir construire une vision anthropologique où cette différence h/f ne serait pas de l’ordre du « donné reçu ». Et je trouve dangereux (en termes pédagogiques) de prétendre diffuser largement cette vision (cf le fameux tableau Ligne Azur insistant sur les multiples possibilités d’identité et d’orientation sexuelle, dans une parfaite « neutralité »).

    OK bien sûr pour ouvrir les intelligences et les cœurs à la différence, et pour lutter fermement contre toutes injures/brimades à caractère homophobe. Mais inutile pour cela de chercher à prétendre qu’il n’y a aucune différence structurante entre un couple h/f et un couple h/h.

    La promotrice de la Ligne Azur, dans une de ses vidéos de présentation, partait du constat que les garçons se montrent à l’école davantage attirés par le sport, y voyait une pure « norme de genre » et invitait les éducateurs à lutter contre ce phénomène censé entériner un complexe d’infériorité chez les petites filles. OK.
    Ne serait-il pas plus judicieux (et efficace) d’aider les petites filles à voir en quoi cette aptitude au sport est secondaire dans leur développement ? (tout en encourageant, évidemment, celles montrant elles aussi un goût marqué pour le sport…)

    De la même manière, j’observe en entreprise que les discours sur la parité tendent bien à promouvoir des femmes (youpi!) mais trop souvent des femmes qui, en fait, renoncent à (ou diffèrent exagérément) la maternité. Certaines vont jusqu’à adopter des codes comportementaux outrageusement dominateurs et selfish (des codes masculins ?)

    Est-ce cette vision là de l’égalité homme/femme dont nous avons besoin ? Est-ce ainsi qu’on sert le bien commun ? Ne serait-il pas plus fécond de mettre l’accent sur la promotion des salariés ayant charge de famille (hommes ou femmes) ?

  3. Je crois qu’il convient d’être beaucoup plus mesuré sur la complémentarité homme/femme comme « fondement anthropologique » dans l’enseignement de l’Église. (Et j’explique précisément pourquoi dans ce billet.) Il me semble justement qu’elle cesse d’être une richesse quand on lui donne une place excessive. Pour le reste, il y a bien plus essentiel et bien plus fondateur dans l’enseignement de l’Église : l’Incarnation, la Rédemption, la Trinité, ce genre de choses. Avant de s’enflammer sur la complémentarité homme/femme – en exagérant, en disant des choses inexactes et en éloignant beaucoup de gens de l’Église – peut-être pourrait-on se concentrer là-dessus, n’est-ce pas ?

    Non, la complémentarité homme/femme n’est pas uniquement l’héritage de la théologie du corps de Jean Paul II, ce n’est pas ce que je dis. Mais force est de constater que c’est devenu un thème prépondérant dans l’enseignement de l’Église depuis le début de son pontificat. Et il me semble précisément pertinent de revenir à la Tradition dans un sens plus large, en ne lui donnant pas une place aussi importante.

    Non, je ne crois pas qu’on puisse être « un peu » essentialiste. Il ne me semble pas que le salut, sur ce sujet comme sur bien d’autres, soit dans un « juste milieu ». Les bouleversements apportés par le christianisme sont radicaux. Il faut les prendre au sérieux, et se laisser transformer par le Christ. Si pour certaines personnes, cela veut dire aller à l’encontre des normes de genre de telle ou telle société, qu’il en soit ainsi. Sainte Thècle, sainte Wilgeforte, sainte Jeanne d’Arc et bien d’autres leur montrent la voie. Je n’ai jamais envisagé de continuum, tu me prêtes des idées qui ne sont pas les miennes. Je vois plutôt des identités multiples, en fonction de ce qui accessible et possible à chacun, et surtout de ce que Dieu veut pour elles.

    La question, pour les études de genre, n’est pas de savoir s’il y a un « fondement naturel à une distinction homme/femme », mais comment cette distinction homme/femme est construite et vécue. Cette distinction s’appuie bien entendu sur les corps et leur matérialité : personne ne songe à nier cela. Butler consacre un ouvrage à « ces corps qui comptent ». Simplement, cette matérialité n’est pas tout, et elle est toujours perçue, interprétée, etc. Elle n’impose rien par elle-même. Bien sûr qu’il y a une part de « donné » et de « reçu », mais on peut donner et recevoir de mille manières différentes. Ce n’est pas parce qu’une femme a un utérus qu’elle a vocation à porter un enfant.

    Il ne me paraît aucunement « dangereux » de diffuser ce genre d’idées, parce que la vie, c’est cela : ce sont des gens qui s’identifient et s’orientent de façon différente. On ne fera que rendre la vie de tous plus « vivable » en laissant à chacun le soin d’interpréter, de vivre les normes de genre comme il le peut et comme il le veut, sans rien imposer.

    Personne ne dit qu’un couple homme/homme, un couple femme/femme et un couple homme/femme ne sont pas différents. Le présupposé de la récente loi sur le mariage pour tous votée en France était simplement qu’ils se ressemblaient assez pour qu’on puisse à bien des égards les traiter de la même manière.

    Quand aux aptitudes… qu’est-ce qui te permet d’affirmer que l’aptitude au sport est secondaire dans le développement d’une fille… ? Même en ayant une vision très traditionnelle des rôles de genre, dans pas mal de cultures, la pratique du sport par les filles et les femmes a été vue à certaines périodes comme un excellent moyen de se préparer à porter des enfants ! Par ailleurs, nous vivons dans une civilisation où les aptitudes physiques des mâles ont une importance très secondaire. La plupart des hommes peuvent s’abstenir sans inconvénient de chasser l’auroch ou de fendre du bois pour l’hiver…

    Pitié, pas le coup des femmes qui se mettent à ressembler aux hommes, c’est une critique tellement primaire et caricaturale du féminisme… une piste de réflexion : quand tous les postes de pouvoir sont occupés par des hommes, n’est-il pas concevable que celles qui visent ces mêmes postes adoptent les comportements de ceux qui les occupent, au moins dans un premier temps ? Il est toujours très amusant de voir, notamment en contexte professionnel, que le seuil de tolérance à l’autoritarisme est beaucoup plus bas vis-à-vis d’une femme que vis-à-vis d’un homme. Enfin, est-il interdit de s ‘efforcer de faire une place à toutes les formes d’équilibres entre vie familiale et vie professionnelle que les uns et les autres souhaitent adopter ?

    En France, l’importance de la famille est d’ores et déjà très largement reconnue et soutenue, y compris financièrement ; la seule politique familiale proprement dite coûte environ 70 milliards d’euros par an aux administrations publiques (soit plus que le budget de l’Éducation nationale hors enseignement supérieur et recherche), avec des spécificités plutôt rares à l’étranger (quotient familial, supplément familial des fonctionnaires…) – et, certes, quelques points faibles (crèches, notamment).

  4. Merci de ta longue réponse.

    Quelques rapides remarques dans le désordre :

    – bien sûr que l’enseignement de l’Eglise sur la complémentarité h/f est marginal par rapport à « Incarnation, Rédemption, Trinité, et ce genre de choses »… Mais si une partie de l’Eglise peut te paraître braquée sur cette question, n’est-ce pas en réaction (à mon avis très légitime) face à une forte accélération de la fracture entre la vision anthropologique chrétienne et le discours ambiant sur ce qu’est l’homme ? L’Eglise croit que la vision constructiviste n’est porteuse ni de sens ni de bonheur pour l’homme ;

    – à ce sujet, il est tout à fait symptomatique de voir les deux camps se réclamer de « l’anthropologie », les uns dans une approche philosophique (réclamant un effort de compréhension de ce qui définit l’homme en tant qu’homme, au-delà de la manière singulière dont chacun choisit de vivre sa vie…), les autres en visant les travaux d’anthropologues ramenant de leurs voyages le constat qu’en termes de constructions sociales, on peut trouver de tout de par le monde ;

    – « On ne fera que rendre la vie de tous plus « vivable » en laissant à chacun le soin d’interpréter, de vivre les normes de genre comme il le peut et comme il le veut, sans rien imposer. » Oui, je suis d’accord mais avec la réserve de taille que nous ne mettons pas la même chose dans « normes de genre ». Pour moi (et c’est une conviction « philosophique » autant qu’un constat empirique, crois-moi), la différence entre un homme et une femme va bien au-delà (ou plutôt bien plus profondément) que les seules différences anatomiques et les seules constructions sociales. Je ne trouve pas dans les études de genre la démonstration inverse (probatio diabolica, peut-être…) puisque tout est vigoureusement « socialisé », ramené à une affaire de transmission (Bourdieu s’avère fort commode) ;

    – les études de genre, dis-tu, s’intéressent à la manière dont la « distinction homme/femme est construite et vécue ». Oui, mais en postulant que la catégorie du donné/reçu se résume aux « corps et à leur matérialité ». Ce faisant, amha, ces études, pour stimulantes qu’elles soient, passent à côté d’une réalité humaine plus essentielle (essentialisme ? soit). Si on veut absolument des preuves d’ordre scientifique, il me semble qu’on peut trouver des pistes dans le fonctionnement et le rôle des hormones. Mais sur ce sujet (comme sur tant d’autres), peut-être que « ce que est caché aux sages et aux savants (a été) révélé aux petits »…
    – note plus anecdotique : en termes de parité, je trouve qu’on n’a pas assez salué (dans nos cercles cathos) la promotion d’Isabelle Kocher, remplaçante de Mestrallet chez GDF SUEZ. Outre ses 5 enfants, on peut relever que sa mère est Marie-Noelle Thabut, célèbre bibliste. Comme quoi un cadre traditionnel n’a pas enfermé sa progéniture dans un quelconque jeu de rôles rigide😉

    • Je n’ai pas très bien compris en quoi le fait que le donné/reçu se résume à corps/matérialité masque une réalité humaine plus essentielle. À quelle réalité humaine plus essentielle pensez-vous ? Et pourquoi pensez-vous que le rôle des hormones illustreraient votre propos ?

      (vraies questions)
      sd

    • Merci pour ta réponse.

      – Je ne crois pas qu’il soit approprié d’opposer « vision anthropologique chrétienne » et « constructivisme ». D’une part, la vision anthropologique chrétienne ne peut pas être réduite à un certain courant philosophique. Elle peut s’exprimer de différentes manières, et on peut emprunter au constructivisme des idées tout à fait compatibles avec le christianisme. Il me semble qu’il faut faire attention à ne pas confondre christianisme et courants philosophiques (ou épistémologiques, dans le cas qui nous occupe) historiquement liés au christianisme. S’il y a « fracture », c’est aussi à cause du repli de certains religieux et laïcs chrétiens – pas tous, loin de là – et de leur refus de prendre en compte de nouvelles approches qui, contrairement à ce qu’ils pensent, sont parfaitement compatibles avec le christianisme (constructivisme épistémologique, études de genre…).

      – Je trouve ta présentation des deux « anthropologies » extrêmement réductrice. En effet, il y a une approche philosophique, un effort de compréhension de ce qui définit l’homme en tant qu’homme, chez les anthropologues de l’anthropologie « universitaire » – qui vont un peu plus loin, merci pour eux, que « montrer qu’on peut trouver de tout par le monde »… Après, je ne suis pas spécialiste. J’ai un peu lu Clifford Geertz, que je trouve passionnant et dont je trouve la vision de l’homme profonde et belle. https://baroqueetfatigue.wordpress.com/2010/10/26/were-all-cultural-artifacts/

      – Si tu veux imposer des choses aux hommes et aux femmes sur la base de ce que tu estimes être des différences non socialement construites entre hommes et femmes… bon courage, il va falloir soigner ta démonstration. D’ailleurs, le simple fait de devoir les imposer ne montre-t-il pas que ces différences sont socialement construites ? (Ce qui, bis repetita placent, ne veut pas dire qu’elles sont nécessairement mauvaises.) Le problème que j’ai, c’est que du côté des études de genre, on trouve une littérature extrêmement abondante montrant de façon convaincante comment telle ou telle différence, tel ou tel aspect de la « masculinité » ou de la « féminité » a été construit. De ce qui serait « l’autre côté »… rien !

      – Rien, donc, parce que (en parlant d’hormones), à part une poignée d’études extrêmement contestées dans les milieux scientifiques (et non contestées par des militants, comme le sont les études de genre, qui, si elles ont connu des débuts assez houleux, ne sont plus guère remises en causes dans leur principe), toujours les mêmes (les petits singes qui jouent avec des camions, etc.), on ne trouve pas grand chose de convaincant pour montrer que les différences sociales entre hommes et femmes ne sont pas construites. Encore une fois, cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas des corps, avec une matérialité, et que les représentations ne s’appuient pas sur cette matérialité. Au contraire. C’est précisément ce dont traitent, bien souvent, les études de genre. Autre chose, je ne dis pas (et Butler non plus) que le « donné/reçu se résume au corps et à leur matérialité ». Dans le « donné/reçu », il y a un héritage familial, social, etc., un environnement, que nous ne choisissons que très partiellement (et même pas du tout à la naissance…). L’individu réinterprète tout cela (« performe » en jargon butlérien) en fonction de ce qui possible, disponible, et dans une certaine mesure, de ce qu’il veut. Il ne s’agit donc absolument pas d’un fantasme de volonté toute-puissante, contrairement à ce que s’obstinent à dire beaucoup d’« anti-genre » qui n’ont manifestement pas lu une ligne des écrits de Judith Butler.

      – Dans cette « catégorie », on pourrait aussi citer Laure Saint-Raymond, mathématicienne brillante et mère de six enfants. Clara Gaymard, p.-d.g. de General Electric et mère de neuf ans. Foutons la paix aux gens et essayons de faire en sorte que chacun puisse vivre sa vocation dans les meilleures conditions possibles. Je ne dis pas autre chose. Concernant l’éducation qu’aurait reçu Isabelle Kocher, je trouve que la qualifier de « traditionnelle » est beaucoup s’avancer. Ce n’est pas parce qu’on est chrétien qu’on élève ses enfants d’une manière donnée, « traditionnelle » ou non (d’ailleurs, « traditionnelle », de quelle tradition ?). Les chrétiens ont bien souvent été à l’origine de nouvelles méthodes d’éducation (Maria Montessori, pour ne citer qu’elle), pourquoi ne continueraient-ils pas ?

  5. Bonsoir,
    j’ai lu avec soin le billet de Baroque et les réponses. J’avoue, Stanislas, rester un peu perplexe devant les vôtres (mais j’avoue aussi de grosses lacunes de formation, notamment en philosophie). Je suis curieuse de votre réponse à Baroque sur le sport comme « secondaire dans le développement des filles » (mais fondamental dans celui des garçons ?).
    Sur les hormones que vous évoquez : oui, on sait qu’elles influent sur les comportements. Mais on sait aussi qu’elles ne suffisent pas à définir une fille et un garçon, d’une part (toutes les femmes souffrant d’hirsutisme vous le diront…) ; d’autre part que les différences de comportement féminin-masculin liées aux hormones ne sont pas radicalement plus nettes que celles induites par la construction des genres. Bien des filles ressemblent plus à tel ou tel garçon qu’à leur voisine, et vice-versa. C’est encore Baroque, je crois, qui disait ailleurs qu’il est quand même difficile de considérer un homme « français moyen » comme plus semblable à un indien d’Amazonie, qu’à une femme « française moyenne », au seul titre que le français et l’indien sont de même sexe.
    En quoi la différence homme-femme est-elle « essentielle » ? et « plus essentielle » que celle qui distingue deux individus de même sexe ?
    Baroque, d’ailleurs, je suis un peu gênée par votre billet : je pense profondément que là où beaucoup croient, dans le mariage, mettre en oeuvre une complémentarité homme-femme, ils mettent en fait en oeuvre une complémentarité entre individus. Les couples où les rôles ne correspondent pas aux normes de genre invitent à s’interroger sur la consistance d’une complémentarité qui serait nécessairement sexuée / genrée. Elle est, parce que les deux personnes sont différentes l’une de l’autre. Former un couple, et encore plus choisir en couple d’avoir et d’élever des enfants, c’est choisir une forme de complémentarité. Qu’elle soit « fondamentalement » liée à la différence de sexe, j’en doute.

    • Merci pour votre commentaire.

      Je suis d’accord pour dire que la complémentarité homme/femme que certains croient mettre en œuvre dans le mariage est avant tout une complémentarité entre individus. Complémentarité entre individus qui me semble beaucoup plus solidement ancrée dans la tradition chrétienne et plus essentielle que la complémentarité homme/femme. Néanmoins, je ne suis pas sûr qu’il faille renoncer à parler de complémentarité homme/femme, en s’efforçant d’éviter les écueils que je cite dans mon billet.

      Surtout parce que, au-delà de l’expression « complémentarité homme/femme » elle-même, qui est récente, il me semble que beaucoup d’hommes et de femmes par le passé, et parmi nos contemporains, ont vécu ou vivent les choses de cette façon-là et l’expriment de cette façon-là. Je crois qu’il faut le respecter. Mettre en garde contre les dangers de cette façon de présenter les choses, mais respecter cet état de fait. Des visions plurielles de la complémentarité homme/femme, ne prétendant pas à l’exclusivité, à l’universalité, attentives à ne pas cautionner la domination masculine, etc., ne me semblent pas mauvaises. L’Église pourrait même utilement contribuer à les élaborer… !

  6. Merci, Baroque, d’avoir osé pousser la porte. Je pense que la complémentarité est une invention permanente, donnée à chacun, pour vivre son ajustement à autrui. C’est une manière « intelligente » de dire à l’autre : « Vois comme je suis bien auprès de toi ». Vois comme le manque nous a attiré l’un vers l’autre. »
    Vouloir en faire une norme surplombante, c’est un coup de force insupportable, c’est une intrusion dans la vie d’autrui. C’est pourquoi le Comité de la jupe refuse obstinément tout discours différentialiste, au nom du caractère sacré de la liberté d’autrui.

  7. Je n’ai pas le temps (ni sans doute la compétence) pour produire une démonstration que l’altérité h/f va plus loin que ce mix de « corps et matérialité » d’une part et de « construction sociale », d’autre part. Ces échanges sont (encore) plus riches dans des conversations personnelles.
    Je conçois que ça soit insuffisant.
    Cela dit, je ne suis pas sûr qu’il soit vraiment possible de « prouver » quoi que ce soit en la matière, tant chaque personne est singulière. (et à vrai dire, j’ai un peu l’impression d’une inversion de la charge de la preuve, mais passons…)

    Je réalise surtout que cette insistance sur l’altérité h/f présente l’inconvénient immense de « laisser de côté » les personnes trans et les couples homos, qui vivent eux aussi au quotidien une complémentarité relationnelle.
    Je n’ai (heureusement) pas de réponse toute faite et je n’ai pas l’indécence de prétendre « penser la question homosexuelle » en termes anthropologiques. J’ajoute que c’est un des (très rares) points où les éléments de discernement proposés par l’Eglise (un amour blessé, incomplet…) ne me paraissent pas tout à fait convaincants. Disons que je peux « vivre avec » ces explications, mais que je sais que je ne m’en contenterai pas, par exemple si mon fils se révèle un jour avoir une tendance homosexuelle structurante.

    Ceci étant dit… quelques idées en vrac pour essayer de progresser de façon constructive :

    – J’ai l’impression très nette que ceux qui s’opposent au MPT le font EN RAISON de leur vision anthropologique qui accorde une grande place à l’altérité h/f.
    Inversement, il me semble que le refus de toute « complémentarité h/f » est bien souvent la conséquence d’un « parti-pris » en faveur de la reconnaissance des couples de même sexe (soit pour des raisons personnelles, soit refus de principe de toute apparence de discrimination). A nouveau, ma lecture des études de genre (forcément partielle et sans doute un peu partiale) me donne trop souvent l’impression que les chercheurs sont bien souvent en même temps des militants ;

    – J’ai fait une allusion rapide aux hormones. Il me semble que (i) c’est un champ sur lequel planent encore bcp d’incertitudes mais que (ii) on voit que la différence h/f (présente dans chaque cellule) s’exprime par bien d’autres choses que les organes sexuels, et que (iii) ces hormones (lieu d’une notable différence h/f) entraînent des conséquences d’ordre à la fois corporel et « psychique » qui rentrent donc mal dans la dichotomie « corps/matérialité »/ construction sociale… ;

    – Je répugne cependant à vouloir rendre compte de l’altérité h/f sur ce terrain-là… Il y a quelque chose de plus profond, de plus essentiel que je ressens fortement (à titre personnel, bien sûr) en voyant grandir mon fils et ma fille (mais aussi dans d’autres circonstances concrètes de ma vie). C’est un peu désolant de voir certains vouloir nier/masquer une expérience concrète aussi massive et aussi partagée. (merci à Baroque pour son intervention sur ce point) ;

    – J’ai évoqué aussi (à titre d’exemple) le sport à l’école. Je ne doute pas que le sport soit important pour l’éducation des filles comme des garçons ! Je fais le constat basique que les garçons, en moyenne, sont plus attirés par la compétition et le sport.
    Ce qui m’étonne, c’est qu’il semble si difficile pour certains d’envisager que ce constat puisse résulter du simple fait qu’un garçon (en moyenne) est spontanément plus attiré par le sport. Pourquoi faudrait-il s’évertuer à y voir une construction sociale (les garçons aiment le sport parce que, depuis tout petits, leurs parents et leurs éducateurs les y poussent) ou un avatar d’évolution (cf la saillie de Baroque sur les hommes qui n’ont plus besoin de chasser le mammouth) ?
    Pourquoi faudrait-il fixer comme objectif aux éducateurs d’aboutir à une égale participation/un égal engouement des filles et des garçons pour le sport ? N’est-ce pas un projet un peu vain, voire dangereux ? N’est-ce pas finalement attentatoire à la liberté de chacun de se développer comme il l’entend, en suivant sa personnalité ?
    Pour schématiser grossièrement : aujourd’hui, il est vrai que les méthodes d’enseignement peuvent conduire à délaisser la fille (sur 10) qui aimerait être stimulée dans son goût pour le sport. Mais serait-il tellement préférable, demain, de pousser les 9 autres filles à « faire du sport comme les garçons » ? J’exagère, évidemment, mais je voudrais donner à comprendre les risques inhérents à une approche trop platement égalitariste…

    – Sur l’essentiel, je suis bien sûr d’accord avec Baroque : le point essentiel est d’éviter à tout prix toute intervention extérieure qui tendrait à brider/imposer/ « détourner » le développement personnel d’autrui.
    L’histoire est riche de personnes ayant subi des assignations violentes. Je ne l’ignore pas. Je n’ignore pas non plus que, dans ces débats, la souffrance (et le sentiment d’injustice) sont surtout présentes chez les personnes LGBT.
    Mais je m’inquiète (sincèrement) aussi de la violence avec laquelle certains militants (dotés d’une réelle influence, manifestement) cherchent à nier toute réalité/pertinence au « sens commun » reconnaissant une altérité h/f riche de sens et structurante pour la construction de la personne. La lutte contre l’homophobie et le combat pour la reconnaissance des personnes LGBT doivent envisager de coexister avec ce « sens commun » (et pas seulement parce qu’il est majoritaire). Même s’il leur renvoie, implicitement mais nécessairement, l’idée d’une «norme hétérosexuelle »…
    La lettre de Peillon aux recteurs, de janvier 2013, me paraît un bel exemple d’interventionnisme déplacé: le Ministre de l’Education intime le silence à toute influence religieuse et demande dans le même temps de relayer énergiquement un dispositif (Ligne Azur) véhiculant une vision idéologique très contestable de la personne et de la sexualité, manquant à la neutralité (c’est le Conseil d’Etat qui le dit). Permettez qu’on se soit un peu alarmé…

    « Foutons la paix aux gens et essayons de faire en sorte que chacun puisse vivre sa vocation dans les meilleures conditions possibles. Je ne dis pas autre chose. » Moi non plus, en fait… Mais gare aux leurres.

    Bonne soirée !

    • Bonsoir,
      Pour reprendre l’exemple du sport, d’où vient ce 1 fille sur 10 ?😉
      Il se trouve que j’ai deux garçons ; qui sont extrêmement différents, y compris dans leur « imprégnation » des codes genrés. Le petit, pour une raison que j’ignore, y a été sensible bien plus vite que le grand, dont la couleur préférée est depuis toujours le rose (une fois que je lui ai expliqué, après que la cour de l’école ait fait son effet, qu’on s’en fichait que ce soit « pour les filles » et qu’il pouvait bien faire ce qu’il voulait, y compris mettre des chaussettes roses), par exemple, et qui jusqu’à récemment (il a 6 ans) ne disait presque jamais d’un jeu qu’il était « pour les filles » ; le petit (4 ans) l’a très vite dit. Qu’il me dise qu’il ne veut pas jouer à la poupée, qu’il préfère le bleu au rose et les voitures aux perles, ne me soucie aucunement. Qu’il me le dise parce que « c’est pour les filles », ça, ça me gêne. Qu’à mon aîné, qui fait du patinage artistique, on demande systématiquement s’il compte faire du hockey plus tard, ça me gêne.
      Qu’on me dise que je conduis « comme un homme » me fait rire ; mais un homme qui conduit « comme une gonzesse », c’est déjà plus difficile à vivre…
      Actuellement, il ne me semble pas qu’il soit question que tout le monde, garçon ou fille, fasse de fait les mêmes choses. Mais que tout le monde ait les mêmes possibilités. Ce n’est pas du tout la même chose ! De fait, bien des gens vivent très bien dans les normes de genre qui sont majoritaires. L’autre objectif étant que ceux qui sont « hors-normes » ne soient pas stigmatisés.
      Scientifiquement, je trouve cela intéressant de comprendre comment ces normes se sont construites. Ceci dit, l’enjeu en société n’est pas là : dans le fond, on se contreficherait de savoir si elles sont naturelles ou non, si la manière dont on envisage leur existence ne se traduisait pas de fait par des contraintes, ou des souffrances. Pas pour la majorité des gens, non, et je ne crois pas que leur mode de vie soit menacé… Mais les autres ? Les études de genre sont nées dans des milieux militants, oui ; cela ne les rend pas invalides pour autant ! L’a-normal interroge en même temps qu’il demande à ce qu’on le laisse vivre sa vie, sans constamment le renvoyer à ce qu’il « devrait être ». Pourquoi éprouve-t-on tant le besoin de dire « les filles sont ci, les garçons sont ça » ? sans réaliser ce que cela a de déstabilisant pour toutes les filles qui ne sont pas ci et les garçons qui ne sont pas ça…
      Je me contrefiche que le goût de mon fiston pour le rose, les trains, les « petits poneys », les kapla, soit spontané ou non. En revanche, je refuse que le fait qu’il aime le rose et les « petits poneys » lui valent des remarques et fassent de lui un « faux garçon ». Il n’est pas plus naturel (et peut-être pas moins) à son frère d’aimer le jaune qu’à lui d’aimer le rose.
      J’ai longtemps détesté le rose, pour ma part ; et il est évident que cela n’avait rien de naturel !

      • Merci Véro pour ces quelques lignes, empreintes de nuance et de bon sens.
        J’adhère à tout ce que vous écrivez et notamment à l’objectif que « ceux qui sont hors-normes ne soient pas stigmatisés (…que cela ne se) traduise pas de fait par des contraintes ou des souffrances ».

        Mais cela laisse ouverte une question délicate : faut-il, pour qu’ils ne soient plus stigmatisés/assignés, se débarrasser de l’idée même de « norme » ?
        Il me semble qu’on pourrait le faire, pour le bien de ces personnes, si la population se divisait nettement entre (i) une majorité de gens pour qui l’identité sexuelle et les normes de genre sont plus ou moins un non-sujet, et (ii) une minorité de gens pour qui toute idée de « norme » en la matière semble une injustice et représente une souffrance.

        Il me semble que, « dans la vraie vie », les choses ne se présentent pas tout à fait de cette manière et que la période souvent troublée de l’adolescence représente, pour beaucoup de jeunes, un moment de « flottement » où l’affectivité/la sexualité se mettent progressivement en place… Je ne suis pas sûr du tout que l’idéal soit le discours-type Ligne Azur, mettant exactement sur le même plan toutes les formes d’affectivité et de sexualité…

        Ce discernement nécessite avant tout une approche personnelle, par des parents délicats et des éducateurs à l’écoute, se gardant soigneusement de toute rigidité « straight » comme de tout militantisme LGBT.
        Bien sûr, on ne peut que constater les immenses dégâts causés par un excès de rigidité…

  8. @ Stanislas

    Pourquoi diable se garder de tout « militantisme LGBT » ? Ce que demandent 99,99 % des militants LGBT (je réserve un 0,01 % pour d’hypothétiques militants qui rêveraient de convertir le monde à l’homosexualité, mais je n’en ai jamais rencontré…), c’est tout simplement « cinq minutes pour la défense ». Que les jeunes puissent avoir accès à d’autres modèles que ceux qui leur sont proposés par leur famille, leurs pairs, les médias, etc. C’est ce qui motive les interventions d’associations dans les établissement d’enseignement. Rien d’autre. Des maladresses et des excès ? Il y en a eu, il y en aura, c’est regrettable, mais de grâce, qu’on ouvre aussi les yeux sur tous ceux commis au nom d’un certain modèle de vie familiale, de sexualité, etc.

    Nous vivons dans une société qu’on peut qualifier par commodité d' »ouverte ». En matière politique, religieuse, culturelle, etc., tout n’est pas au beau fixe (cf. les récents événements en France), mais dans l’ensemble, nous acceptons la pluralité des modèles, des orientations, des références. Avant que nous acceptions cette pluralité, il n’a pas manqué de prophètes de malheur pour nous annoncer que tout allait s’effondrer. Tout ne s’est pas effondré. Les sociétés ouvertes sont même beaucoup moins violentes et beaucoup plus stables que les autres. J’ai la faiblesse de penser que ceux qui annoncent que tout va s’effondrer si on accepte mieux la pluralité des modèles familiaux, sexuels, etc., se plantent.

    • J’essaie de lutter contre un tempérament pessimiste qui tend peut-être à me ranger dans les « prophètes de malheur » ;-)… Et je n’ai aucun mal à ne pas idéaliser la société rigide qui prévalait jusqu’à une date récente (interdiction du divorce, infériorité juridique de la femme…). J’ai les yeux ouverts sur ses excès.

      Mais, en matière de vie affective/familiale/sexuelle, j’ai quand même du mal à ressentir à un grand bonheur collectif chez mes contemporains. Je vois des collègues interrompre leur vie commune pour des raisons qui paraissent bien superficielles, selon des conceptions étroites de l’amour et de l’engagement.
      « Tout ne s’est pas effondré », sans doute. Mais sur quels critères mesurerais-tu un effondrement ?

      Les statistiques (IVG, divorces, enfants nés hors de tout engagement de leurs parents) témoignent indéniablement de la liberté de chacun. Cette liberté est bien sûr en soi un immense bien, mais pourquoi s’interdirait-on de chercher à l’éclairer, à l’éduquer ?
      L’Etat se mêle bien d’éduquer les gens à consommer des légumes, à ne pas écouter leurs iphones trop fort… C’est souvent les mêmes qui promeuvent le « nudge » (http://www.modernisation.gouv.fr/les-services-publics-se-simplifient-et-innovent/par-des-services-numeriques-aux-usagers/le-nudge-au-service-de-laction-publique) et qui veulent infléchir le moins possible sur les choix des gens en matière de couple/famille (ou plutôt dont l’action consiste à rendre tous les choix possibles)…
      Mais est-on sûr qu’il s’agit de « choix » et pas d’accidents de la vie ? Le « choix » de l’un n’est-il pas souvent subi par l’autre ?

      Pourquoi s’interdire de valoriser l’engagement ? Pourquoi ne pas affirmer qu’un enfant sera plus épanoui s’il est éduqué par ses deux parents (ttes choses égales…) ? Pour ne pas blesser ceux qui ont fait un autre « choix » ?
      Leurre cruel.

      « Accepter la pluralité des modèles familiaux, sexuels, etc. » n’implique pas nécessairement de perdre de vue que certaines formes sont plus « exemplaires » que d’autres.

      H. de Soos l’exprime assez bien ici: http://www.alliancevita.org/2013/11/modeles-familiaux-si-tout-se-vaut-rien-ne-vaut/

      « Toutes les personnes se valent, elles ont une égale dignité, et il n’y a pas de hiérarchie à établir entre elles. Il faut d’ailleurs saluer le mérite et le courage des parents – bien souvent des femmes seules – qui éduquent des enfants avec efficacité sans bénéficier de la structure idéale.

      Par contre, toutes les organisations familiales ne sont pas équivalentes : elles ne favorisent pas toutes de la même manière l’épanouissement et le bonheur de [leurs] membres. Si le « modèle classique » n’est pas une garantie de succès conjugal et de bonheur familial, les autres formes d’organisations familiales le sont encore moins. »

  9. Stanislas, je pense qu’il y a deux choses différentes (et bien sûr liées) :
    – la question du genre, des normes de genre, des stéréotypes de genre etc. Tout ce qui fait qu’à chaque anniversaire de Fiston1, je serre les fesses en attendant l’immanquable commentaire « mais c’est pas pour les filles, ça ? ». Tout ce qui fait qu’à chaque anniversaire de Fiston2, je serre les fesses en entendant l’immanquable « ah c’est un vrai petit mec, lui ! ». (bon, j’exagère ; on a eu droit à ces deux remarques, mais ce n’est pas notre quotidien, ouf). Tout ce qui fait que quand je suis en déplacement professionnel, on me demande ce que j’ai fait des enfants (ça, c’est systématique, je vous assure), question qu’on ne pose jamais ni à mon mari à ni à mes collègues hommes. Et sur tout ça, franchement, il est où le danger à lutter contre ? Il est où le danger à dire et répéter que ce sont des normes culturelles qui ne sont ni plus ni moins valides que d’autres ? Il est où le danger qu’un garçon comprenne qu’il ne sera pas « moins bien » s’il n’adopte pas tous les comportements qu’on attend de lui ?
    – la question des sexualités. Je ne connais pas le contenu de ce qui se dit sur la Ligne Azur. Mais je ne vois pas, pas du tout, le danger qu’il y a à dire aux jeunes homosexuel-le-s qu’ils-elles ne sont pas « mauvais » parce qu’ils-elles sont homos. Je ne vois pas le danger qu’il y a à leur souhaiter de rencontrer un-e partenaire avec qui s’épanouir et construire, et de leur dire qu’ils peuvent le faire. Je ne vois pas le danger qu’il y a pour notre société à ce que les LGBT puissent vivre ce qu’ils sont, comme tout un chacun. Sauf à considérer que l’homosexualité est une maladie ou une faiblesse affective qu’il convient de soigner ou corriger. Ce qui, franchement, me semble absurde et n’est démontré par rien ni personne.
    Quant au « militantisme LGBT », j’aimerais bien savoir ce qu’on met derrière l’expression pour le condamner (je rejoins évidemment Baroque dans sa réponse sur ce qu’est le militantisme LGBT de fait, que je vois mal à quel titre condamner).

  10. Bon, le débat est resté à peu près sain jusque là, je propose qu’on s’arrête. Éviter les tentations, toute cette sorte de choses. Merci. Commentaires clos.

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