C’est plustost un esbat qu’une inimitié

Comme d’habitude, mettons-nous à genoux devant Blaise de Monluc et chantons sa gloire. On a affaire à un type qui n’a pas reçu une éducation particulièrement soignée, qui a passé toute sa vie à taper sur des Italiens, des protestants et des reîtres, et qu’on a envie d’embrasser à toutes les pages de ses Commentaires, tellement qu’y cause bien français. Nimier en disait du bien, et Nimier s’y connaissait.

« Aussi peut-on dire que jamais prisonnier n’est sorty de mes mains ou de lieu où j’eusse puissance, qui fust malcontant de moy. Cela est indigne de les escorger jusques aux os, quand ce sont personnes d’honneur qui portent les armes, mesmement quand c’est une guerre de prince à prince ; c’est plustost un esbat qu’une inimitié. »

(En matière de lutte contre la torture, vous voudrez bien reconnaître que c’est plus convaincant qu’un communiqué d’Amnesty International).

Quelques échantillons :

« Et pour ce, Monseigneur, que j’ay dict en ce préambul que je pense estre ung des plus contens hommes de Dieu et du Roy et de ma fortune qui soit au jour d’huy en ce monde, j’ay voullu coucher icy toutes mes raisons pourquoy je diz que je suis content, et aussi pour monstrer à tout le monde le contraire de ce qu’on m’a voullu charger. Que s’il se trouve ung mot de vérité de ce que l’on luy a voullu fere entendre, sa Majesté ne fera pas son debvoir, si ne me faict trencher la teste. Et, pourveu que je demeure en la bonne grace du Roy, de la Reyne et vostre et de monsieur vostre frère, je me diray tousjours le plus content homme de ce monde. Et quant aux aultres princes et seigneurs qui m’ayment, je suis leur très humble et très obéissant serviteur ; et quand à ceux qui ne m’ayment, je m’en suis bien passé jusques icy, comme je feray d’icy en avant. »

« Car c’est leur oster le coeur [aux soldats], si on ne leur donne quelque curée ; et peu de choses qu’ils gaignent de l’ennemy les contente plus que quatre payes. »


« Il y en a ung quatriesme ; si vous ne le pouvés esviter, au moings allés-y sobrement, sans vous perdre : c’est l’amour des femmes. Ne vous y engagés pas, cella est du tout contraire à ung bon coeur. Laissés l’amour au crochet lors que Mars sera en campaigne, vous n’aurés après que trop de temps. Je me puis vanter que jamais affection ny folie ne me destourna d’entreprendre et exécutter ce qui m’estoict commandé. À ces hommes-là, il leur fault une quenouille et non une espée. Et, oultre la desbauche et perte de temps, ce mestier amenne une infinité de querelles et quelquefois avec voz amis. J’en ai veu plus combattre pour cette occasion que pour le désir de l’honneur. O la grande vilennie que l’amour d’une femme vous desrobe vostre honneur et bien souvent vous face perdre la vie diffamer ! »

Oui, j’aime à vous l’entendre dire : c’est autre chose que Muriel Barbery.

Heureux temps, heureuses mœurs

« [Pendant le siège de Sienne, décembre 1554. Monluc est assiégé par le marquis de Marignan, Gianjacomo Medici] Or, la veille de Noël, environ quatre heures après midy, le marquis de Marignan m’envoya par un sien trompette la moitié d’un cerf, six chappons, six perdris, six flascons de vin trebian et six pains blancs, pour faire lendemain la feste. Je ne trouvay pas estrange cette courtoisie, de tant qu’à l’extremité de ma grande maladie il permist que mes medecins envoyassent vers les siens au camp pour recouvrer de Florence certaines drogues, et ses medecins mesmes y envoyoient. Et luy-mesme m’envoya trois ou quatre fois des ortolans, qui sont un peu plus grands que les bequefigues qui se prennent en Provence. Me laissa aussi entrer un mulet chargé de petit flascons de vin grec, que monsieur le cardinal d’Armaignac m’envoya, pour ce que mes gens luy avoient escrit que je ne parlois d’autre chose en ma grand maladie que de boire un peu de vin grec. Et ledit seigneur cardinal fist tant que le cardinal de Medicis en escrivit audict marquis, son frère ; et faisoit entendre ledit seigneur cardinal que c’estoit pour me faire un baing. Le vin arriva sur le point que j’abayois à la mort, et ne m’en fust pas baillé, mais en despartirent la moitié à des femmes enceintes de la cité ; et quand monsieur de Strossi entra, je luy en donnay trois ou quatre flascons ; le reste je le beuvois, comme l’on boit de l’hypocras, le matin. Toutes ces courtoisies avois-je receu du marquis, qui ne me fit point trouver estrange le presant qu’il m’envoyoit. J’en envoiay partie à la Seigneurie, partie au Reincroc, et le reste je le garday pour le seigneur Cornelio, le comte de Gayas et pour moy, parce qu’ils mangeoient ordinairement avec moy. Toutes ces courtoisies sont très-honnestes et louables, mesmes aux plus grands ennemis, s’il n’y a rien de particulier, comme il n’y avoit entre nous. Il servoit son maistre, et moy le mien ; il m’attaquoit pour son honneur, et je soustenois le mien ; il vouloit acquerir de la reputation, et moy aussi. C’est affaire aux Turcs et Sarrazins de refuser à son ennemy quelque courtoisie ; il ne faut pas pourtant qu’elle soit telle et si grande qu’elle rompe ou recule vostre dessein.

Mais cependant que le marquis me caresse avec ces presans, lesquels je payois en grands mercys, il pensoit bien à me faire un autre festin : car la nuict mesmes, environ une heure après minuict, il donna l’escalade avecques toute son armée à la citadelle et au fort de Camolia. »

Franchise de Monluc

« Bien tost après, arriva la baron de La Garde à Nice avec l’armée turquesque, conduicte par Barberousse, laquelle estoit composée de cent ou six vingts gallères. Tous les princes chrestiens qui soustenoient le party de l’Empereur faisoient grand cas de ce que le Roy, nostre maistre, avoit employé le Turc à son secours. Mais contre son ennemy on peut de tout bois faire flèches. Quand à moy, si je pouvois appeler tous les esprits des enfers pour rompre la teste à mon ennemy qui me veut rompre la mienne, je le ferois de bon cœur. Dieu me le pardoint. »

Blaise de Monluc, Commentaires, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, p. 81-82