Aimer le pécheur et détester le péché ?

Traduction-adaptation très libre de ce billet, qui vaut mille fois mieux que le pensum sentencieux que j’ai failli vous infliger. Non, ça n’est pas de la théologie de haut vol, mais ça dit bien et simplement ce qu’il faut dire, me semble-t-il, et ça rejoint complètement ma propre expérience : comme l’auteur, j’ai fait un usage frénétique de cette formule avant de m’interdire d’y recourir.

Un jour, il y a très longtemps, j’ai cru qu’« aime le pécheur, déteste le péché » était la Vérité de l’Évangile. La Parole de Dieu. Une façon d’aimer les gens tout en défendant avec passion le Chemin de la Vertu. La Voie Étroite.

Mais j’ai fini par remarquer qu’« aime le pécheur, déteste le péché » avait un effet exactement contraire à celui que je souhaitais. Qu’au lieu de se sentir aimés, ceux envers lesquels je m’efforçais d’adopter cette attitude se sentaient rabaissés. Jugés. Blessés. Exclus. Alors pendant un moment, en bon idéologue, je me suis dit que c’était leur problème. Merde à la fin, je les aimais. C’était même précisé au début de la formule : « aime ». S’ils s’obstinaient à mal interpréter mon amour, qu’y pouvais-je ?

Toujours est-il qu’à force de blesser mes amis, à force de me retrouver sur la défensive, quelque chose à fini par prendre forme au fond mon cœur, quelque chose que je ne parvenais pas à déloger, à ignorer. Je me représentais Jésus la nuit précédant sa crucifixion, la nuit au cours de laquelle il a été trahi par un de ses amis et abandonné par les autres, et je pensais sans cesse au dernier commandement qu’il avait donné : aimez-vous les uns les autres. Voilà ce qu’à la veille de sa mort, ses amis devaient retenir. Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés. Ainsi chacun saura que vous êtes mes disciples, si vous vous aimez les uns les autres.

Et je me demandais : quand nous disons « aime le pécheur et déteste le péché », nous reconnaît-on comme des chrétiens à l’amour que nous avons les uns pour les autres ? Et la réponse à laquelle je revenais sans cesse était… non. Un triste et douloureux, « non, pas du tout ». Un « certainement pas ».

Alors j’ai commencé à me pencher sur le malaise croissant que j’éprouvais vis-à-vis de cette formule. À chercher à comprendre pourquoi j’éprouvais un malaise de plus en plus grand à en faire la norme de mon amour. À me demander si par hasard, je ne me serais pas fourvoyé. Si je ne devais pas revenir sur cette position. À demander que l’Amour – l’autre nom de Dieu – m’éclaire. C’est alors que, comme d’habitude, l’amour a tout changé, à commencer par mon propre cœur.

J’ai cru comprendre trois choses au sujet de cette formule, qui expliquent pourquoi, aujourd’hui, je ne la répète plus à tort et à travers. Les voici.

1) Cette formule ne vient pas de l’Écriture, mais de saint Augustin (cum dilectione hominum et odio vitiorum : avec l’amour des hommes et la haine des vices), qui l’applique à lui-même et à ses péchés, non à ceux des autres. Quand on dit « vous ne me comprenez pas, en fait, j’aime le pécheur, c’est son péché que je déteste », on dit l’exact contraire de ce qu’enseigne Jésus. Jésus n’a jamais dit « aime le pécheur mais déteste le péché », Jésus a dit, en substance, « aime le pécheur et déteste ton propre péché ; quand tu auras chassé le péché de ta propre vie, peut-être alors tu pourras commencer à parler du péché de ton frère ».

2) Dans la formule « aime le pécheur, déteste le péché », il y a 25 % d’amour contre 75 % de pécheur, de haine et de péché. Cette proportion est intéressante dans la mesure où elle est exactement inverse de celle qu’on trouve dans la vie, les paroles et les actes du Christ. Est-il vraiment surprenant qu’une formule dans laquelle on trouve un quart d’amour pour trois quarts de pécheur, de haine et de péché ne marche pas quand on cherche à faire passer un message d’amour ? Peut-être est-ce tout simplement parce que ça n’est pas un message d’amour, mais un message qui invite au respect de règles. D’un code moral. Un énorme « mais ». Nous allons t’aimer, MAIS nous allons t’appeler pécheur, et te surveiller attentivement afin de déterminer quels sont tes péchés, de façon à ce que nous puissions les dénoncer et les détester.

Comment s’étonner que le message d’amour ne passe pas ? Ou alors serait-ce que nous nous préoccupons davantage du code moral que nous imposons aux autres que de notre amour pour eux ? Mais non, mais non, tout va bien, disons-nous, puisque nous-mêmes, nous nous appelons pécheurs. Nous ne prétendons pas être moins pécheurs que les autres. C’est même une occasion de joie pour nous, puisque le Christ nous a sauvés du péché. Que ce soit bien clair. Je crois fermement que je suis créé à l’image de Dieu, qu’Il m’aime comme je suis, et que je suis pécheur. Mais le problème vient de ce que nous présentons la rédemption comme le fait d’être tiré de l’abîme du péché, et que nous estimons que c’est notre travail de faire en sorte que les gens comprennent bien qu’ils sont au fond de l’abîme, même si nous devons leur écraser les mains et leur mettre le nez dans la boue un bon moment. Croyons-nous vraiment que la rédemption est avant tout un amour ? Un amour divin. Désintéressé. Gratuit. L’amour, l’amour, rien que l’amour. Un amour si grand et si libre qu’il nous étreint tous tels que nous sommes ?

Que se passerait-il, si nous nous mettions à appeler les gens « bien-aimés » et non « pécheurs » ? Vous savez, un peu comme si nous croyions vraiment que Dieu a TANT AIMÉ le monde qu’Il a envoyé son Fils, et pas que Dieu a TANT DÉTESTÉ le péché que… ?

3) Jésus nous a appris à appeler les autres « prochains », et non « pécheurs »

Jésus ne nous demande pas d’aimer le pécheur. Jésus nous demande d’aimer notre prochain. Et il continue en définissant notre prochain comme celui qui est méprisé, rejeté, exclu, ignoré, moqué. Jésus va dîner chez les pécheurs, accepte les cadeaux des prostituées, défend ceux qui sont rejetés, disperse la foule qui s’apprête à punir une femme pour ses péchés.

Normalement, à ce moment, vous devriez dire attends une minute, Jésus a dit à la femme qui allait être lapidée que ses péchés étaient pardonnés, mais il lui a également dit va et ne pèche plus. Que fait-on de cela ? Et le repentir ? Oui. C’est bien ce qui s’est passé. Mais voilà ce à quoi ne nous faisons pas attention. Jésus protège la femme de la foule. Il la protège de nous, nous, les vertueux lapidateurs. Jésus nous renvoie. Ensuite Jésus – Jésus seul, sans la foule – dit à la femme de ne plus pécher. Pourquoi ? Parce que c’est l’Amour – et l’Amour seul – qui change les cœurs. Jésus n’a jamais demandé à la foule de dire à la femme de s’en aller et de ne plus pécher. Parce que ça n’est pas à la foule, parce que ça n’est pas à nous de le faire. À aucun moment il ne nous est demandé de dénoncer le péché de cette femme. À aucun moment il ne nous est demandé de l’exclure. À aucun moment Jésus ne revient vers la foule en disant : « je lui ai dit de ne plus pécher : allez, et faites de même ».

La seule demande qui est faite à la foule, qui nous est faite, c’est d’être attentif au péché dans NOS vies. Nous prenons la place de l’Amour et nous foutons tout son travail en l’air quand nous faisons comme si c’était à nous d’identifier le péché des autres et de leur enjoindre de s’en débarrasser.

Bref, plutôt que de dénoncer les pécheurs et le péché, appelons l’autre prochain, bien-aimé, et aimons-nous les uns les autres. Soyons le bon samaritain, qui n’applique pas les règles morales de son temps quand il vient en aide au voyageur sur le bord de la route, et se contente d’aimer.

2 réflexions sur “Aimer le pécheur et détester le péché ?

  1. Nous sommes péché plus encore que pécheur. Péché parce que nous ne pouvons pas être Amour Total, que nous sommes d’abord un ego c’est à dire un autre que les autres, une discontinuité. Le Prochain est toujours trop lointain pour ne pas faire advenir le jugement, l’envie, la rivalité fut elle mimétique. Jésus nous demande de nous approcher du Prochain pour faire jaillir l’Amour qui nous unit dans la filiation au Père. C’est hors de nos forces mais c’est notre Espérance. Que jaillisse l’amour et il n’y a plus de péché. Ce commandement d’Amour nous arrache à notre enfermement ou nous incite à le faire. Mais nous ne pouvons y parvenir parce que nous ne sommes confrontés à notre exiguïté. Ce n’est qu’à l’aune de nos geste de tendresse à défaut d’amour que le Père nous jugera

  2. Merci pour cette adaptation – magnifique – de ce texte original – tout aussi magnifique. Qui m’a personnellement aidé à formuler plus rigoureusement cette opposition et cette gêne que la logique visée suscitaient de longue date en moi – et puis toujours vouloir ainsi dissocier la personne et ce qui l’agit aussi bien que ce quelle agit, n’est-ce pas lui refuser un peu de sa vérité et de son humanité ?
    Un désaccord cependant, sur votre introduction. « ça n’est pas de la théologie de haut vol ».
    Ben si. La meilleure qui soit, même. Parce que la théologie c’est comme la philosophie et toute forme de pensée ou d’expression : ce n’est vrai, bon et utile – donc de haut vol – que quand c’est – comme ici – construit à partir du réel, formulé à partir d’un point de vue, vécu, incarné, assumé concrètement.
    Bien à vous, dans l’amour fraternel. Dans l’amour tout court.

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