Aimer le pécheur et détester le péché ?

Traduction-adaptation très libre de ce billet, qui vaut mille fois mieux que le pensum sentencieux que j’ai failli vous infliger. Non, ça n’est pas de la théologie de haut vol, mais ça dit bien et simplement ce qu’il faut dire, me semble-t-il, et ça rejoint complètement ma propre expérience : comme l’auteur, j’ai fait un usage frénétique de cette formule avant de m’interdire d’y recourir.

Un jour, il y a très longtemps, j’ai cru qu’« aime le pécheur, déteste le péché » était la Vérité de l’Évangile. La Parole de Dieu. Une façon d’aimer les gens tout en défendant avec passion le Chemin de la Vertu. La Voie Étroite.

Mais j’ai fini par remarquer qu’« aime le pécheur, déteste le péché » avait un effet exactement contraire à celui que je souhaitais. Qu’au lieu de se sentir aimés, ceux envers lesquels je m’efforçais d’adopter cette attitude se sentaient rabaissés. Jugés. Blessés. Exclus. Alors pendant un moment, en bon idéologue, je me suis dit que c’était leur problème. Merde à la fin, je les aimais. C’était même précisé au début de la formule : « aime ». S’ils s’obstinaient à mal interpréter mon amour, qu’y pouvais-je ?

Toujours est-il qu’à force de blesser mes amis, à force de me retrouver sur la défensive, quelque chose à fini par prendre forme au fond mon cœur, quelque chose que je ne parvenais pas à déloger, à ignorer. Je me représentais Jésus la nuit précédant sa crucifixion, la nuit au cours de laquelle il a été trahi par un de ses amis et abandonné par les autres, et je pensais sans cesse au dernier commandement qu’il avait donné : aimez-vous les uns les autres. Voilà ce qu’à la veille de sa mort, ses amis devaient retenir. Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés. Ainsi chacun saura que vous êtes mes disciples, si vous vous aimez les uns les autres.

Et je me demandais : quand nous disons « aime le pécheur et déteste le péché », nous reconnaît-on comme des chrétiens à l’amour que nous avons les uns pour les autres ? Et la réponse à laquelle je revenais sans cesse était… non. Un triste et douloureux, « non, pas du tout ». Un « certainement pas ».

Alors j’ai commencé à me pencher sur le malaise croissant que j’éprouvais vis-à-vis de cette formule. À chercher à comprendre pourquoi j’éprouvais un malaise de plus en plus grand à en faire la norme de mon amour. À me demander si par hasard, je ne me serais pas fourvoyé. Si je ne devais pas revenir sur cette position. À demander que l’Amour – l’autre nom de Dieu – m’éclaire. C’est alors que, comme d’habitude, l’amour a tout changé, à commencer par mon propre cœur.

J’ai cru comprendre trois choses au sujet de cette formule, qui expliquent pourquoi, aujourd’hui, je ne la répète plus à tort et à travers. Les voici.

1) Cette formule ne vient pas de l’Écriture, mais de saint Augustin (cum dilectione hominum et odio vitiorum : avec l’amour des hommes et la haine des vices), qui l’applique à lui-même et à ses péchés, non à ceux des autres. Quand on dit « vous ne me comprenez pas, en fait, j’aime le pécheur, c’est son péché que je déteste », on dit l’exact contraire de ce qu’enseigne Jésus. Jésus n’a jamais dit « aime le pécheur mais déteste le péché », Jésus a dit, en substance, « aime le pécheur et déteste ton propre péché ; quand tu auras chassé le péché de ta propre vie, peut-être alors tu pourras commencer à parler du péché de ton frère ».

2) Dans la formule « aime le pécheur, déteste le péché », il y a 25 % d’amour contre 75 % de pécheur, de haine et de péché. Cette proportion est intéressante dans la mesure où elle est exactement inverse de celle qu’on trouve dans la vie, les paroles et les actes du Christ. Est-il vraiment surprenant qu’une formule dans laquelle on trouve un quart d’amour pour trois quarts de pécheur, de haine et de péché ne marche pas quand on cherche à faire passer un message d’amour ? Peut-être est-ce tout simplement parce que ça n’est pas un message d’amour, mais un message qui invite au respect de règles. D’un code moral. Un énorme « mais ». Nous allons t’aimer, MAIS nous allons t’appeler pécheur, et te surveiller attentivement afin de déterminer quels sont tes péchés, de façon à ce que nous puissions les dénoncer et les détester.

Comment s’étonner que le message d’amour ne passe pas ? Ou alors serait-ce que nous nous préoccupons davantage du code moral que nous imposons aux autres que de notre amour pour eux ? Mais non, mais non, tout va bien, disons-nous, puisque nous-mêmes, nous nous appelons pécheurs. Nous ne prétendons pas être moins pécheurs que les autres. C’est même une occasion de joie pour nous, puisque le Christ nous a sauvés du péché. Que ce soit bien clair. Je crois fermement que je suis créé à l’image de Dieu, qu’Il m’aime comme je suis, et que je suis pécheur. Mais le problème vient de ce que nous présentons la rédemption comme le fait d’être tiré de l’abîme du péché, et que nous estimons que c’est notre travail de faire en sorte que les gens comprennent bien qu’ils sont au fond de l’abîme, même si nous devons leur écraser les mains et leur mettre le nez dans la boue un bon moment. Croyons-nous vraiment que la rédemption est avant tout un amour ? Un amour divin. Désintéressé. Gratuit. L’amour, l’amour, rien que l’amour. Un amour si grand et si libre qu’il nous étreint tous tels que nous sommes ?

Que se passerait-il, si nous nous mettions à appeler les gens « bien-aimés » et non « pécheurs » ? Vous savez, un peu comme si nous croyions vraiment que Dieu a TANT AIMÉ le monde qu’Il a envoyé son Fils, et pas que Dieu a TANT DÉTESTÉ le péché que… ?

3) Jésus nous a appris à appeler les autres « prochains », et non « pécheurs »

Jésus ne nous demande pas d’aimer le pécheur. Jésus nous demande d’aimer notre prochain. Et il continue en définissant notre prochain comme celui qui est méprisé, rejeté, exclu, ignoré, moqué. Jésus va dîner chez les pécheurs, accepte les cadeaux des prostituées, défend ceux qui sont rejetés, disperse la foule qui s’apprête à punir une femme pour ses péchés.

Normalement, à ce moment, vous devriez dire attends une minute, Jésus a dit à la femme qui allait être lapidée que ses péchés étaient pardonnés, mais il lui a également dit va et ne pèche plus. Que fait-on de cela ? Et le repentir ? Oui. C’est bien ce qui s’est passé. Mais voilà ce à quoi ne nous faisons pas attention. Jésus protège la femme de la foule. Il la protège de nous, nous, les vertueux lapidateurs. Jésus nous renvoie. Ensuite Jésus – Jésus seul, sans la foule – dit à la femme de ne plus pécher. Pourquoi ? Parce que c’est l’Amour – et l’Amour seul – qui change les cœurs. Jésus n’a jamais demandé à la foule de dire à la femme de s’en aller et de ne plus pécher. Parce que ça n’est pas à la foule, parce que ça n’est pas à nous de le faire. À aucun moment il ne nous est demandé de dénoncer le péché de cette femme. À aucun moment il ne nous est demandé de l’exclure. À aucun moment Jésus ne revient vers la foule en disant : « je lui ai dit de ne plus pécher : allez, et faites de même ».

La seule demande qui est faite à la foule, qui nous est faite, c’est d’être attentif au péché dans NOS vies. Nous prenons la place de l’Amour et nous foutons tout son travail en l’air quand nous faisons comme si c’était à nous d’identifier le péché des autres et de leur enjoindre de s’en débarrasser.

Bref, plutôt que de dénoncer les pécheurs et le péché, appelons l’autre prochain, bien-aimé, et aimons-nous les uns les autres. Soyons le bon samaritain, qui n’applique pas les règles morales de son temps quand il vient en aide au voyageur sur le bord de la route, et se contente d’aimer.

Comprendre Judith Butler (ou du moins, essayer)

C’est peu de dire que tous ceux qui s’intéressent aux études de genre ont été consternés par la plupart des bouquins publiés et conférences prononcées dans les milieux chrétiens conservateurs au sujet des études de genre. Dans bien des cas, les auteurs et intervenants ne se cachent même pas de n’avoir jamais lu une ligne des auteurs qu’ils critiquent. Dans d’autres, ils font des contresens tellement grossiers que leur critique en perd tout sens. Cela semble hélas être le cas, par exemple, du récent ouvrage de Bérénice Levet, dont le seul extrait disponible sur Amazon fait hausser les sourcils façon Arthur découvrant la dernière bêtise de Perceval et Karadoc. (Non, je n’ai pas douze euros quatre-vingt-dix-neuf à dépenser dans cette littérature : si cet extrait, son œuvre et non celle de l’éditeur, est censé résumer son propos, je choisis de m’y fier.)

Une hypothétique théorie du genre « ne voit dans l’altérité des hommes et des femmes que littérature » : non. « Trébucher sur l’expérience concrète » : l’expérience concrète, c’est précisément ce dont parlent les études de genre. Dans le cadre de cette théorie, « il n’y aurait plus ni hommes, ni femmes, mais des individus indifférenciés » : non. « Une […] indétermination sexuelle originelle » dans laquelle les individus seraient « libres de vagabonder à travers les identités, les sexualités » : non. « La promotion du genre est irrécusable » : il vient seulement d’être introduit avec beaucoup de timidité dans l’enseignement secondaire et a mis de nombreuses années à être accepté en France, contrairement à ce qu’assènent nos intellectuels anti-genre. Bon sang, Trouble dans le genre, qui qu’on le veuille ou non est l’un des essais de sciences sociales qui a le plus marqué la fin du XXe siècle, n’a eu les honneurs d’une traduction française que quinze ans après sa publication en anglais ! Je n’ai jamais vu un Grand Complot™ aussi peu efficace.

Prenons, si vous le voulez bien, Judith Butler. Non que les études de genre se résument à sa personne ou à son œuvre, mais enfin, elle en est l’icône aux yeux du public. Il faut reconnaître que son propos est parfois difficile à saisir, qu’elle semble parfois se contredire (et après réflexion, je crois plutôt qu’elle est capable d’épouser momentanément des thèses qu’elle critique par la suite, ce qui me paraît une fort belle qualité, dont trop de nos « intellectuels » sont hélas privés), etc. Mais, miracle, hosanna, noël, j’ai trouvé quelques lignes qui me paraissent assez accessibles, y compris à un public non spécialiste – je ne me considère absolument pas comme un spécialiste. C’est moi qui souligne.

Ces lignes présentent l’avantage de démontrer que Bérénice Levet – si son livre défend les thèses qu’elle annonce en introduction – ne semble pas avoir pris la peine de lire les deux ou trois principaux ouvrages écrits par Judith Butler. Ce qui, quand on prétend écrire un essai sur le genre et balayer d’un revers de main quarante ans de travaux universitaires qu’on réduit à des « extravagan[ces] », est un peu gênant. Je note avec amusement que c’est la même Bérénice Levet qui nous gratifie, dans Le Figaro, d’un long pensum sur la jeunesse à laquelle on donnerait trop la parole (dans quel monde parallèle vit-elle donc… ?) ; elle y donne des leçons de « pensée ».

Ni hommes ni femmes ?

« La catégorie de femmes n’est pas rendue inutile par la déconstruction, mais ses usages peuvent échapper à la réification dans un « référent » et ont une chance de s’ouvrir, et même d’en venir à prendre des significations qu’aucun d’entre nous n’aurait pu prédire. Il doit tout de même être possible d’utiliser ce terme, de l’utiliser tactiquement, alors même que l’on est, pour ainsi dire, utilisé et positionné par lui ; il doit être possible aussi de le soumettre à une critique qui interroge les opérations d’exclusion et les relations de pouvoir différenciées qui construisent et délimitent les invocations féministes des « femmes ». Il s’agit là, pour reprendre la formule de Spivak citée ci-dessus, de la critique de quelque chose d’utile, de la critique de quelque chose dont nous ne pouvons pas nous passer » (Ces corps qui comptent, p. 41).

Judith Butler reprend à son compte une formule de G. C. Spivak : « Pour autant que je comprenne la déconstruction, elle ne consiste pas à dévoiler une erreur, en tout cas sûrement pas une erreur que d’autres auraient commise. La critique opérée dans la déconstruction, sa plus importante critique, est la critique de quelque chose d’extrêmement utile, de quelque chose sans quoi nous ne pouvons rien faire » (G. C. Spivak, « In a Word », entretien avec Ellen Rooney). Rappelons une fois de plus que déconstruire n’est pas détruire, comme Judith Butler elle-même le dit.

Littérature ?

« Dire que le genre est performatif ne revient pas à revendiquer le droit de produire un spectacle agréable et subversif, mais à allégoriser les moyens spectaculaires et importants par lesquels la réalité est à la fois reproduite et contestée » (Défaire le genre, p. 45). La réflexion de Butler est souvent structurée par ce balancement entre reproduction d’un côté, contestation/détournement de l’autre, ce qui montre bien que lui reprocher de rejeter radicalement tel ou tel rôle ou rapport de genre « traditionnel » n’a guère de sens : si une personne veut reproduire plus qu’elle ne veut contester, libre à elle. Il y a d’ailleurs sans doute de par le monde plus de reproduction que de contestation : là n’est pas le problème pour Butler. Ce qui importe, c’est qu’une place soit faite à la contestation – pas seulement en prison ou dans la clandestinité, de préférence – de façon à ce que chacun puisse mener une vie digne.

Nihilisme ?

« Contre l’affirmation selon laquelle le post-structuralisme réduirait toute matérialité à une substance linguistique, il faut montrer que déconstruire la matière ne signifie pas la nier ou remettre en question l’utilité de ce terme » (Ces corps qui comptent, p. 41).

« Arrivé à ce point, il est bien sûr nécessaire d’énoncer aussi clairement que possible que le théoricien n’est absolument pas obligé de choisir entre, d’une part, la présupposition de la matérialité et, d’autre part, sa négation. Mon intention est précisément de ne faire ni l’un ni l’autre. Mettre en question un présupposé, ce n’est pas du tout s’en débarrasser, mais c’est bien plutôt l’affranchir de son ancrage métaphysique afin de comprendre quels intérêts politiques sont garantis par ce positionnement métaphysique et de permettre par là au terme « matérialité » d’occuper et de servir des fins politiques très différentes. Problématiser la matière des corps peut sans doute entraîner la perte de certaines de nos certitudes épistémologiques, mais ne peut aucunement être assimilé à une forme de nihilisme politique. Au contraire, une telle perte pourrait bien indiquer un déplacement significatif et prometteur de la pensée politique. Cette déstabilisation de la « matière » peut être envisagée comme l’ouverture à de nouvelles possibilités, à de nouvelles manière pour les corps de compter.

Le corps posé comme antérieur au signe, est toujours posé ou défini comme antérieur. Cette définition a pour effet de produire le corps qu’elle prétend néanmoins et simultanément découvrir comme ce qui précède sa propre action. Si le corps défini comme antérieur à la signification est un effet de la signification, il devient intenable d’attribuer au langage un statut d’imitation ou de représentation. Au contraire, le langage est producteur, constitutif, voire, pourrait-on soutenir, performatif, dans la mesure où cet acte signifiant délimite et trace les contours du corps dont il prétend ensuite qu’il précède toute signification.

Il ne s’agit pas de dire que la matérialité des corps est toujours et seulement un effet linguistique réductible à un ensemble de signifiants. Une telle distinction omet de considérer la matérialité du signifiant lui-même. Une telle analyse échoue également à saisir le lien qui existe, depuis le départ, entre la matérialité et la signification. Parvenir à penser vraiment l’indissociabilité de la matérialité et de la signification n’est pas chose facile [No shit, Sherlock?]. Poser, par le langage, une matérialité à l’extérieur du langage, c’est encore poser cette matérialité, et la matérialité ainsi posée gardera pour condition constitutive cet acte par lequel elle aura été posée » (id., p. 42).

Individu indéterminé, livré à lui-même, tout-puissant ?

« Regardons les choses en face, nous nous défaisons les uns les autres. Et si ce n’est pas le cas, nous manquons quelque chose. […] Lorsque nous parlons de notre sexualité ou de notre genre comme nous le faisons (et comme nous devons le faire), nous signifions par là quelque chose de compliqué. Ce ne sont pas, à proprement parler, des possessions. La sexualité et le genre doivent plutôt être compris comme des modes de dépossession, des façons d’être pour un autre, voire même en fonction d’un autre. […] [Suit un développement sur ce thème, que pas mal de chrétiens signeraient des deux mains.]

Alors que nous luttons pour obtenir des droits sur nos propres corps, ces corps pour lesquels nous luttons ne sont presque jamais exclusivement les nôtres. Le corps a toujours une dimension publique ; constitué comme un phénomène social dans la sphère publique, mon corps est et n’est pas le mien. Offert aux autres depuis la naissance, portant leur empreinte, formé au creuset de la vie sociale, le corps ne devient que plus tard, et avec une certaine incertitude, ce dont je revendique l’appartenance. Si je cherche à nier le fait que mon corps me relie, contre ma volonté et dès l’origine, à d’autres dont je ne choisis pas d’être proche et si j’élabore une notion d' »autonomie » sur la base d’un déni de cette sphère ou d’une proximité non voulue et première avec les autres, ne suis-je pas précisément en train de nier les conditions politiques et sociales de ma corporalisation [embodiment] au nom même de l’autonomie ? Si je lutte pour l’autonomie, dois-je aussi lutter pour autre chose, pour une conception de moi-même qui affirme que je suis nécessairement inclus dans une communauté, impressionné par d’autres que j’impressionne en retour, par des voies qui ne sont pas toujours clairement identifiables et sous des formes qui ne sont pas toujours complètement prévisibles ? » (Défaire le genre, p. 33-36)

Le titre du livre de Bérénice Levet me paraît à lui seul très intéressant : « La théorie du genre ou le monde rêvé des anges ». Mais qui rêve ? Ceux qui acceptent de voir que le genre est vécu de manière diverse et cherchent à faire une place à tous, ou ceux qui cherchent à imposer à la société leur représentation bien particulière des rapports de genre ? « Développer un nouveau lexique légitimant la complexité de genre dans laquelle nous avons toujours vécu. » (Défaire le genre, p. 45) : voilà le projet butlérien. « Les normes qui gouvernent la réalité n’ayant pas admis que ces formes [de genre] sont réelles, nous les appellerons, par nécessité, nouvelles. » (ibid.) On est bien loin ici des incantations sur le « réel » qu’on a beaucoup trop entendues ces derniers temps – vous l’aurez remarqué, ceux qui n’ont que ce mot à la bouche l’utilisent généralement comme synonyme de « ce que j’estime juste et bon », « ce qui aura sa place dans ma cité idéale », etc.

Bref, il me semble parfaitement compréhensible que certains se vexent, voire se sentent « attaqués » parce que les travaux de Judith Butler et d’autres démontent les ressorts de leurs jeux de langage à base de métaphysique, de nature, etc. – je ne nie pas toute légitimité à la métaphysique et toute pertinence à l’idée de nature : je dis simplement que certains les utilisent de façon peu sérieuse, comme des renforts appelés à la hâte dans des combats qu’ils craignent de perdre (convoquer la métaphysique pour interdire le mariage aux couples de personnes de même sexe, par exemple…). Mais ne serait-il pas plus constructif qu’ils acceptent cette critique et qu’ils la prennent en compte ? S’ils tiennent vraiment à remettre en cause les études de genre et la « déconstruction » (pour aller vite), qu’ils les reçoivent au moins pour ce qu’elles sont. Or elles ne relèvent en aucun cas, comme Bérénice Levet et d’autres le prétendent, d’un volontarisme absolu, d’un individualisme radical, d’un fantasme d’indétermination sexuelle, d’un refus absolu des normes ou identités « traditionnelles » (tout au plus s’agit-il de les remettre à leur place), et j’en passe. Accueillir son adversaire tel qu’il est et non tel qu’on le cauchemarde, être capable de faire sienne sa pensée ne serait-ce que l’espace d’un instant, voilà qui pourrait être le commencement de la sagesse.

Pour conclure, nos « intellectuels » seraient bien inspirés de s’appliquer à eux-mêmes les reproches qu’ils adressent aux études de genre. « Littérature ». « Négation du réel ». Mais qui fait de la littérature ? Qui nie le réel ? Ceux qui regardent en face les réalités faisant exception aux normes de genre les plus couramment admises et cherchent à leur faire une place, ou ceux qui les rejettent dans les ténèbres comme « fantasmes » ou « extravagances » ? Ayons un peu de courage. J’ai la conviction que beaucoup d’institutions, à commencer par l’Église catholique, ne sortiront pas des impasses dans lesquelles elles se trouvent en matière de doctrine sociale et d’éthique sexuelle sans se confronter honnêtement aux études de genre et plus généralement à la « déconstruction » (pour aller vite, encore une fois). Ces derniers temps, dans beaucoup d’églises, on a entassé les hommes de paille (du « relativisme » à la « théorie du genre » en passant par le « matérialisme »). Prenons-y garde, un incendie est si vite arrivé…

Ballet russe de Monte-Carlo - Casse-Noisette - Commons/Domaine public US

Et si nous parlions de complémentarité homme/femme en regardant Casse-Noisette ?

Elizabeth Scalia (qui écrit notamment sur First Things et Patheos) vient d’écrire un billet qui me semble un bon point de départ pour évoquer les malentendus autour de la notion de complémentarité homme/femme. Elle s’appuie sur un article de la rubrique « danse » du New York Times ; l’auteur de cet article s’enthousiasme pour des danseurs de ballet, qui, dans des passages impliquant un homme et une femme, tirent parti de leurs talents respectifs, travaillent ensemble à produire un beau spectacle – en particulier, Casse-Noisette. Pour Elizabeth Scalia, ces scènes de ballet donnent un bon exemple de ce que peut être la complémentarité homme/femme, dans le mariage et dans la vie sociale en général. Elle s’inquiète d’avance des attaques dont elle va faire l’objet pour avoir oser parler de complémentarité, et en avoir fait l’éloge.

Je ne vois pas très bien ce qu’on peut reprocher à quelqu’un qui exalte la complémentarité homme/femme telle qu’elle peut se manifester dans un mariage « traditionnel » dans telle ou telle culture, ou dans telle ou telle activité sociale – la danse, par exemple. La seule et unique chose qui est reprochée aux promoteurs de la « complémentarité homme/femme », très en vogue ces derniers temps dans l’Église catholique, c’est la prétention à définir une éthique universelle et à militer en faveur de tel ou tel type de législation à partir de cette « complémentarité », de façon à imposer aux uns et aux autres un certain type de modèle de société.

Les sociétés humaines restent marquées par de nombreuses distinctions entre hommes et femmes, avec des traits de caractères, des emplois, des tâches de toute sorte, des loisirs, des devoirs, des droits, des comportements assignés de préférence aux unes ou aux autres. Ce qu’on peut appeler, pour résumer, des normes de genre. Il n’y a donc rien d’étonnant à ce que des formes de complémentarité – très variables d’une société à l’autre et au sein d’une même société – se manifestent entre hommes et femmes. Il se trouve également que la rencontre de deux gamètes fournis l’un par un homme et l’autre par une femme est, en l’état actuel de nos connaissances, nécessaire à la procréation.

On fera néanmoins remarquer que les normes de genre sont loin d’être fixes, et ne s’imposent pas de la même manière à tous : elles ont varié ; elles ont toujours été subverties, elles sont en train d’être subverties et elles seront subverties à l’avenir. Pour un chrétien, elles ne sauraient constituer en elles-mêmes une donnée d’ordre éthique : il peut être bon ou mauvais que je me conforme à ce que la société attend d’un individu appartenant au genre auquel je m’identifie. Il peut être bon ou mauvais que je ne m’y conforme pas. Vivre une certaine forme de complémentarité homme/femme peut tout à fait être un aspect essentiel de ma vocation de chrétien : c’est un choix que font notamment, tous les ans, les millions de couples chrétiens qui s’unissent devant Dieu. En-dehors du mariage, il existe d’autres formes de complémentarité, du fait, encore une fois, des normes de genre. Tout cela n’est ni bon, ni mauvais dans l’ensemble, c’est « disponible » : à nous de savoir discerner, d’en tirer du bien, de laisser Dieu faire son œuvre en nous et d’accepter d’être ses coopérateurs.

Ballet russe de Monte-Carlo - Casse-Noisette - Commons/Domaine public USCasse-Noisette, ballet russe de Montecarlo, 20 novembre 1940 (Wikimedia Commons – S. Hurok – Domaine public)

Force est de remarquer que l’Église n’a jamais cessé de subvertir les normes de genre. L’émergence du célibat consacré, dès les premières années du christianisme, et par la suite, celle de nouvelles formes de vie monastique (cénobitisme, érémitisme) n’ont pas été faciles – ni pour les hommes, ni pour les femmes. À travers les siècles, de la Méditerranée à l’Afrique subsaharienne en passant par l’Asie orientale, de Celse à Nietzsche, le discours anti-chrétien a souvent ridiculisé ces hommes et ces femmes qui renonçaient à s’unir à une personne de l’autre sexe et à procréer. Une grande partie des martyres chrétiennes ont été mises à mort parce qu’en se mettant à la suite du Christ, en choisissant la virginité consacrée, elle allaient à l’encontre des normes de genre de leur époque.

À l’encontre d’à peu près toutes les sociétés humaines, l’Église a toujours enseigné, à la suite de saint Paul, que le célibat religieux ou consacré était préférable au mariage (cette préférence doit être comprise avec prudence, mais cela appellerait de longs commentaires qui n’ont pas lieu d’être ici). Toutes les sociétés dans lesquelles l’Évangile a été prêché, sans exception, ont eu de grandes difficultés à accepter ce qu’il faut bien appeler une subversion des normes de genre. Cette subversion a, bien souvent, été combattue au moyen d’arguments appartenant au registre de la complémentarité homme/femme : la procréation serait le plus grand des biens et devrait être recherchée avant toute chose, un homme ne pourrait pas vivre dignement sans une femme, et inversement, etc. L’Église n’a pas fini de montrer toute la beauté de ces vocations et d’en rappeler la légitimité. Il suffit de voir comment, dans des sociétés christianisées depuis plus de quinze siècles, le célibat des prêtres, des religieux et des laïcs est encore trop souvent regardé : avec condescendance, si ce n’est avec mépris, quand ils ne sont pas soupçonnés de turpitudes diverses.

Le mariage, dans la plupart des sociétés humaines, implique la procréation – au moins en tant que projet, au cas où elle ne se serait pas encore concrétisée. Il existe par ailleurs généralement des dispositions permettant de trouver une « solution de repli » au cas où le couple ne parviendrait pas à avoir d’enfants : répudier la première épouse et en prendre une autre, prendre une deuxième épouse tout en conservant la première (la nécessité de procréer, ou de procréer davantage, est même un des arguments les plus souvent avancés pour justifier la polygamie), éventuellement épouser la sœur de son épouse, reconnaître des enfants dits « illégitimes », etc. L’Église à fermement bataillé pour mettre un terme à ces pratiques : l’indissolubilité du mariage passe avant l’impératif social de procréation. La stérilité de l’un des deux conjoints ne saurait légitimer un divorce ; la Tradition a également tranché en faveur du mariage de personnes trop âgées pour procréer.

On voit donc mal au nom de quoi l’Église s’interdirait de continuer à subvertir les normes de genre, y compris celles qu’elle a contribué à mettre en place à d’autres époques, et de faire une place à de nouvelles vocations, en observant les évolutions du monde, éclairée par l’Esprit-Saint. Un des phénomènes les plus frappants ces dernières décennies concerne les personnes homosexuelles : y compris parmi les chrétiens, celles qui reconnaissent cette orientation sont de plus en plus nombreuses, et font de plus en plus souvent le choix d’une vie très semblable à celle des autres couples. Elles ont de plus en plus souvent à leur disposition des outils juridiques leur permettant de consolider leur engagement. D’autres vivent une forme de célibat « à deux » – si ce concept vous laisse sceptiques, je ne peux que vous recommander la lecture de ce qu’écrivent Lindsay et Sarah sur A Queer Calling. On voit aussi émerger de nouvelles formes de vies communautaires, temporaires ou plus durables : « béguinages » où se rassemblent des personnes âgées, communautés de vie entre « valides » et « handicapés », etc. Dans tout cela, la complémentarité homme/femme apparaît très secondaire.

Elle ne doit pourtant pas être rejetée absolument, et ne doit certainement pas être méprisée : c’est un élément central dans la vie de beaucoup d’hommes et de femmes, qu’elle soit vécue dans le cadre du mariage ou dans d’autres contextes. Si les uns voulaient bien ne pas tourner en dérision les couples de personnes de même sexe, si les autres voulaient bien ne pas tourner en dérision les familles « traditionnelles », nous éteindrions beaucoup de haines et gagnerions beaucoup de temps. Il me semble qu’il n’y a aucun inconvénient à exalter la complémentarité homme/femme, à donner en exemple les hommes et les femmes qui la vivent d’une façon particulièrement sainte. Mais cela ne veut pas dire qu’elle a vocation à occuper une place centrale dans la vie de tous les hommes, et peut-être a-t-elle été exaltée à l’excès ces derniers temps. Il me semble qu’en tant que chrétiens, nous devons nous garder de tout essentialisme : être humbles quand nous considérons ce vers quoi nous allons, mais aussi être humbles quand nous considérons ce dont nous venons – si nous portons notre regard à l’infini, nous venons de Dieu et nous retournons à Lui. Nous sommes arrogants quand nous prétendons créer sans Dieu – de fait, nous ne pouvons rien sans Lui ; mais nous le sommes tout autant quand nous prétendons figer le cours de Son œuvre. Elle n’est pas terminée : restons attentifs aux signes des temps.

Pour conclure, il me semble que nous n’avons rien à gagner à mettre la complémentarité homme/femme au service d’un agenda politique, ou à lui donner une importance excessive dans notre vie spirituelle – le christianisme est suffisamment riche en mystères d’une profondeur infinie pour qu’on la laisse tranquille. Exaltons-la pour ce qu’elle est : une grande richesse, quand on n’essentialise pas ce qui est accidentel, quand on n’universalise pas ce qui est particulier, quand on discerne ce qui est source de joies authentiques, dans le mariage ou ailleurs, de ce qui fait peser un fardeau trop lourd sur les épaules de beaucoup d’hommes et de femmes. Pour revenir au point de départ de ce texte, les magnifiques scènes de couple de Casse-Noisette ne doivent pas nous faire négliger d’autres scènes tout aussi belles. Oui, cela peut être très beau, un homme et une femme qui dansent ensemble. Mais ni le ballet classique, ni, a fortiori, la danse, ne se réduisent à cela.

Généalogie du Christ, sexualité et procréation (Soloviev)

Isaac épousa Rebecca, non par amour, mais selon une décision et un plan préétablis par son père.

Jacob aimait Rachel, mais cet amour est vain quant à l’origine du Messie, qui descend de Juda, engendré par Jacob mais mis au monde, non par Rachel, mais par Lia, que son mari n’aimait pas. Pour procréer, à la génération voulue, un ancêtre du Messie, il fut nécessaire que Jacob s’unît précisément à Lia ; mais, pour parvenir à cette union, la Providence n’a pas excité en Jacob une intense passion amoureuse à l’égard de la mère future de Juda, « aïeul de Dieu » ; sans violer la liberté des sentiments du coeur, la Puissance suprême le laisse aimer Rachel, mais utilise, en vue de son union nécessaire avec Lia, un moyen d’un tout autre genre : la ruse intéressée d’un troisième personnage, Laban, qui, lui, n’a en vue que ses intérêts familiaux et économiques.

Juda lui-même doit, pour engendrer les ancêtres ultérieurs du Messie en dehors de la postérité qu’il a déjà, s’unir dans sa vieillesse à Thamar, sa belle-fille. Une liaison semblable n’était point dans l’ordre normal des choses, elle ne pouvait se produire dans des conditions ordinaires ; aussi le but est-il atteint au moyen d’une aventure très étrange et qui ne manque pas de scandaliser des lecteurs superficiels de la Bible. Or, dans cette aventure, il ne peut même pas être question de quelque amour que ce soit.

Ce n’est pas non plus l’amour qui unit Rahab, la courtisane de Jéricho, à un Hébreu inconnu et étranger : d’abord, elle se donne à lui par profession, puis cette liaison de hasard se consolide par sa confiance en la force du Dieu nouveau qu’elle a connu et par son désir d’avoir sa protection pour elle et les siens.

Ce n’est pas l’amour qui unit le vieux Booz, bisaïeul de David, à Ruth, la jeune Moabite.

De même, Salomon est né, non d’un amour véritable et profond, mais d’un simple caprice et du péché fortuit d’un seigneur vieillissant.

Dans l’Histoire Sainte, comme dans l’histoire général, l’amour sexuel n’apparaît pas comme un moyen ou un instrument des fins historiques ; il n’est pas au service du genre humain. C’est pourquoi, lorsque le sentiment subjectif nous indique que l’amour est un bien indépendant, ayant pour notre vie personnelle sa valeur propre et absolue, il y a aussi, dans la réalité objective, un fait qui correspond à ce sentiment, à savoir qu’un amour individuel ardent ne devient jamais un moyen au service des fins génériques : car celles-ci se réalisent sans lui. Dans le domaine de l’histoire générale aussi bien que dans celui de l’Histoire Sainte, l’amour sexuel (au sens propre) ne joue aucun rôle et n’a aucun effet direct sur le processus historique : sa signification positive doit avoir ses racines dans la vie individuelle.

Quelle est alors cette signification ? [cliffhanger]

Vladimir Soloviev, Le sens de l’amour, Aubier – Montaigne, 1946, p. 25-27

Tous avec Elihou

Début du discours d’Elihou, Job, 32. Elihou est le seul des amis de Job à ne pas encourir la colère de Dieu par la suite, contrairement à Élifaz, Bildad et Sofar, en faveur desquels Job intercède.

« Je suis jeune, moi, et vous êtes des anciens.
C’est pourquoi, intimidé, je craignais de vous manifester mon savoir.
Je me disais : “Il faut que l’âge parle et que le nombre des années fasse connaître la sagesse !”
En réalité, c’est l’esprit dans l’homme, le souffle du Puissant, qui le rend intelligent.
Les plus âgés ne sont pas les plus sages, ce ne sont pas les vieillards qui discernent le droit.
C’est pourquoi je dis : “Écoute-moi, je veux, moi aussi, manifester mon savoir.”
Voici : je comptais sur vos paroles, je prêtais l’oreille à vos raisonnements, tandis que vous cherchiez des mots.
Sur vous je fixais mon attention, et voici que nul n’a réfuté Job, aucun de vous n’a répondu à ses déclarations.
N’allez pas dire : “Nous avons trouvé la sagesse : Dieu seul le confondra, non un homme.”
Ce n’est pas contre moi qu’il alignait les mots et ce n’est pas avec vos paroles que je lui répliquerai.
Stupéfaits, ils n’ont plus répondu, les mots leur ont manqué !
Vais-je attendre, puisqu’ils ne parlent pas, se sont arrêtés et ne répondent plus ?
Je répondrai, pour ma part, moi aussi ; je manifesterai, moi aussi, mon savoir.
Car je suis rempli de paroles, un souffle intérieur me contraint.
C’est en moi comme un vin sous pression, comme dans des outres neuves qui vont éclater.
Parler me soulagera, j’ouvrirai les lèvres et je répondrai !
Je ne prendrai le parti d’aucun, et je ne flatterai personne.
Je ne sais pas flatter : en un rien de temps, mon Créateur m’emporterait. »

Le présent comme rencontre du temps et de l’éternité

Dans The Screwtape Letters (traduit en français sous le titre Tactique du diable), C. S. Lewis imagine les conseils qu’un démon expérimenté pourrait donner à un démon débutant, afin de l’aider à éloigner les hommes de Dieu.

Les hommes vivent dans le temps, mais notre Ennemi [Dieu] les destine à l’éternité. Je crois donc qu’il veut avant tout qu’ils s’occupent de deux choses : de l’éternité elle-même, et de ce moment qu’ils appellent le Présent. Parce que c’est au Présent que le temps et l’éternité se rencontrent.

Du Présent, et de lui seulement, les hommes ont une expérience semblable à celle que notre Ennemi a de la réalité dans son ensemble ; c’est seulement dans ce Présent que la liberté et la réalité leur sont offertes. Notre Ennemi voudrait donc que les hommes se soucient sans cesse de l’éternité (c’est-à-dire de Lui) ou du Présent – soit qu’ils méditent sur leur union ou leur séparation d’avec Lui, soit qu’ils obéissent à la voix de leur conscience présente, soit qu’ils portent la croix présente, soit qu’ils reçoivent la grâce présente, soit qu’ils rendent grâce pour le bonheur présent.

Notre affaire est de les éloigner de l’éternité et du Présent. Dans cet objectif, nous tentons parfois un homme (disons une veuve, ou un universitaire) de vivre dans le Passé. Mais cela n’a qu’une valeur limitée : les hommes ont une certaine connaissance du Passé, celui-ci est, par définition, déterminé – et, à ce titre, ressemble à l’éternité. Il est de loin préférable de les faire vivre dans l’Avenir. […]

Il me semble que la technique proposée ici est extrêmement efficace. Beaucoup d’erreurs et de fautes humaines, sinon toutes, découlent au moins en partie de notre tendance à vivre dans le passé, ou dans l’avenir, au détriment du présent et de l’éternité.

Si nous appliquons cette grille d’analyse à la théologie de la création, voici quelles seraient les deux erreurs à éviter : du côté du passé, chercher avant tout à connaître la volonté « initiale » de Dieu, à savoir ce qu’était le monde, ce qu’était l’homme tels qu’ils existaient une seconde après être sortis des mains de Dieu. Chercher ensuite à y revenir, à reconstituer ce monde, cet homme. (Je crains que C. S. Lewis ne sous-estime les dangers du passé : nous ne nous en faisons qu’une idée très inexacte, et les représentations faussées que nous en avons pèsent lourdement sur le présent.) Du côté de l’avenir, chercher avant tout à connaître la volonté « finale » de Dieu, à savoir ce que sera le royaume des Cieux, ce que seront le monde et l’homme parfaitement réconciliés avec Dieu. Une fois cet objectif défini, chercher à l’atteindre.

Tout cela n’est peut-être pas toujours vain, mais ne doit pas faire passer au second plan le présent comme lieu privilégié de notre rencontre avec Dieu. Ici et maintenant, Dieu crée, Dieu sauve. « Le royaume des Cieux est parmi vous » (Luc, 17, 21). Et si, au lieu de nous focaliser sur l’hypothétique déliquescence d’un ordre ancien (dont nous affirmons un peu vite qu’il était bon et voulu par Dieu), ou de rêver à l’ordre idéal que nous connaîtrons dans un avenir radieux (que nous assimilons un peu vite au royaume des Cieux tel qu’il existe dans le cœur de Dieu), nous accordions plus d’attention à l’œuvre que Dieu fait au présent ?

Si nous voulons connaître ce qu’on peut appeler, si on y tient, un « ordre de la création » ou une « loi naturelle », il n’y a, je crois, pas de meilleure méthode que celle-ci. Regarder, au présent, ici et maintenant, attentivement, avec tout l’amour et la bienveillance dont nous sommes capables, ce qui se passe autour de nous, et tâcher d’y discerner l’œuvre de Dieu. Regardons la création « gémir et souffrir les douleurs de l’enfantement » (Romains 8, 22), regardons Dieu faire « toutes choses nouvelles » (Isaïe 43, 19 et Apocalypse 21, 5).

Un enfant porteur de trois chromosomes 21 ne pourrait pas être heureux et ne serait qu’un fardeau pour ses proches ? Regardons mieux. Deux hommes qui s’aiment ne pourraient pas être fidèles l’un à l’autre et féconds ensemble à leur manière ? Regardons mieux. Songeons un instant à toutes les merveilles à côté desquelles nous passons, à toutes celles que nous n’avons pas pu contempler parce que nous avions le regard perdu dans un passé ou un avenir fantasmés ! Cultivons donc la vertu de prudence, et surtout, réjouissons-nous : nous n’avons encore rien vu, ni de la beauté du monde, ni de l’amour de Dieu dont elle est le signe.

Éthique et création – Jean Ansaldi

Il y a des choses que j’essaie d’exprimer clairement depuis quelques années, sans grand succès. Alors quand un regretté théologien protestant, professeur d’éthique à la faculté protestante de Montpellier, le fait pour moi… Seigneur, sois béni ! Accueille-le dans ton royaume ! Je ne suis pas entièrement d’accord avec lui dans la mesure où il me semble qu’une place doit être faite pour l' »ordre créationnel », en veillant néanmoins à ne jamais lui accorder une autonomie (ce que les théories de la « loi naturelle » tendent à faire) et à toujours le penser conjointement avec ce que Jean Ansaldi appelle le « sotériologique ». Je crois que Dieu crée et sauve dans le même mouvement : disjoindre création et salut est une erreur grave, lourde de conséquences en termes éthiques. Mais n’ayant pas encore lu cet auteur dans le texte, je ne prétendrai pas entrer en dialogue avec sa pensée.

J’ai trouvé ces passages de Jean Ansaldi dans un intéressant article de Michel Johner, qui, même si je suis loin d’être d’accord avec l’auteur, a le mérite de poser clairement des problèmes qui me tracassent. Ces citations, en attendant mieux, pourraient utilement interpeller les défenseurs de l’écologie humaine.

Si par chance, en attendant que je puisse passer un peu de temps dans une bonne bibliothèque, l’un de mes lecteurs avait sous la main tel ou tel texte d’Ansaldi, ma boîte mail lui est ouverte : baroqueetfatigue [at] yahoo.fr.

« La série séquentielle (création-chute-rédemption) est dangereuse pour l’éthique, car posséder le « commencement », c’est être en situation de maîtrise pour décréter le bien et le mal; ces derniers sont alors inscrits dans la « nature », dans la Loi des origines, ou dans les textes qui en rendent compte, etc. (…). Il est symptomatique que c’est presque toujours à partir d’un savoir sur le commencement que l’Église a persécuté les hommes. À mon avis, une analyse fine de ce retour en force d’un primat du créationnel sur le sotériologique montrerait qu’il traduit moins l’angoisse des chrétiens devant les menaces de destruction écologique, que leur peur d’être idéologiquement marginalisés. »

(J. Ansaldi, « La création au futur antérieur », ETR, 64e année, 1989/2.)

« Contrairement au théologien [E. Fuchs] qui entend fonder l’éthique sexuelle sur un ordre créationnel, (…) je ne crois pas personnellement que l’éthique chrétienne ait à partir d’un ordre créationnel qui se donnerait Dieu sait où. Si création il y a maintenant, elle est devant nous, comme une constante remise en ordre du monde, comme une constante interprétation de la réalité à partir de la justification en Christ. »

(J. Ansaldi, « Entre l’interdit et la complicité: la place de l’homosexualité dans l’éthique chrétienne », ETR, 62e année, 1987/2, 220.)