L’Église catholique et les personnes LGBT en 2015

Ce blog n’a jamais prétendu être « militant » ; néanmoins, son auteur s’est retrouvé en plusieurs occasions « mobilisé » en faveur des personnes LGBT dans l’Église catholique. L’excellent blog de l’association américaine New Ways Ministry, qui plaide pour un renouvellement de l’approche catholique des questions  LGBT, dresse un bilan de l’année 2015 dans ce domaine, que je traduis et adapte ci-dessous.

Cela donnera peut-être quelques raisons d’espérer à ceux qui n’espèrent plus, et permettra peut-être à ceux qui se voilent encore la face devant la violence que l’Église fait peser sur les personnes LGBT de laisser tomber une fois pour toute le voile en question. Non, malgré certaines déclarations encourageantes du pape François, on ne peut pas dire que l’Église catholique soit tout amour pour les personnes LGBT. Elle leur montre trop souvent un visage qu’il faut bien qualifier de haineux, soutient les discriminations à leur encontre, voire leur répression, en particulier dans les pays où ils sont les plus vulnérables. Oui, aux États-Unis, des personnes sont licenciées par des institutions catholiques parce qu’elles se marient. Oui, en Afrique subsaharienne, des lois visant à mettre en prison, voire à mettre à mort des personnes homosexuelles ont été soutenues par des évêques catholiques.

Des personnes qui s’opposent publiquement au mariage entres personnes de même sexe montrent à ces mêmes personnes un visage plus ouvert. Le pape François, tout en plaidant pour que les catholiques sortent des « culture wars » et en échappant bien souvent aux clivages traditionnels… s’implique parfois dans ces même culture wars en parlant de « colonisation idéologique » à propos du mariage entre personnes de même sexe et d’« arme atomique » à propos du genre. Et puis, il y a tout ce dont la presse ne parle pas. Des prêtres excluent des personnes homosexuelles, d’autres vont à leur rencontre. Des familles catholiques mettent à la porte leurs enfants LGBT, d’autres les accueillent à bras ouverts, d’autres encore ne savent pas très bien et font comme elles peuvent. Je n’ai pas repris le découpage en « bonnes » et « mauvaises » nouvelles de New Ways Ministry. Vous êtes grands, vous vous débrouillerez.

En résumé, donc :

  • Les licenciements de personnes LGBT par des institutions catholiques se poursuivent [au moins une cinquantaine rien qu’aux États-Unis ces cinq dernières années].
  • De nombreux catholiques, en particulier des jeunes (lycéens et étudiants d’établissements catholiques d’enseignement), continuent de protester contre les licenciements injustes de personnes LGBT par des institutions catholiques.
  • L’Université Fordham [tenue par les Jésuites] publie un communiqué félicitant un enseignant épiscopalien de son département de théologie après son mariage avec un autre homme.
  • Les évêques allemands mettent en place une politique visant à éviter toute discrimination à l’encontre des personnes LGBT employées par des institutions catholiques.
  • St. Mary’s Academy, à Portland, dans l’Oregon, devient la première institution catholique à adopter une politique non discriminatoire pour ses employés engagés dans des unions homosexuelles.
  • La conférence épiscopale américaine maintient parmi ses priorités le combat contre l’extension du mariage aux couples de personnes de même sexe.
  • L’Irlande adopte par référendum l’extension du mariage aux couples de personnes du même sexe, de nombreux catholiques, prêtres, religieux et laïcs, s’expriment en faveur du « oui », ainsi que deux anciens archevêques anglicans de Dublin.
  • Le cardinal secrétaire d’État du Vatican qualifie l’extension du mariage aux couples de personnes du même sexe en Irlande de « défaite pour l’humanité ».
  • Le pape François soutient des propositions visant à interdire le mariage entre personnes de même sexe en Slovaquie et en Slovénie.
  • Les défilés de la Saint-Patrick à Boston et New York, après avoir refusé pendant des décennies que des groupes LGBT défilent en tant que tels, finissent par l’accepter.
  • En Louisiane, un homme marié à un autre homme se voit refuser la communion lors des funérailles de sa mère. L’archidiocèse de La Nouvelle-Orléans, qui présentait une approche relativement ouverte de la question homosexuelle sur une page son site web, retire la page en question après qu’elle a été médiatisée.
  • L’évêque du New Vermont fait une déclaration positive vis-à-vis des personnes transgenre, peu après son installation dans son diocèse.
  • Une brève rencontre qui aurait eu lieu entre le pape François et la militante contre l’extension du mariage aux couples de personnes du même sexe Kim Davis suscite des interrogations : il s’avère finalement que les seules laïcs que le pape François a rencontrés en particulier au cours de son voyage aux États-Unis sont un de ses anciens étudiants et son partenaire. Le pape François reçoit au Vatican un homme transgenre de nationalité espagnole.

Dieu vous garde ! Heureuse et sainte année !

Changer de refrain

On a trop parlé ces derniers temps d’un texte minable, hélas écrit par un prêtre, et insinuant, en substance, que ceux qui ont été assassinés le 13 novembre l’avaient bien cherché. Je n’ai aucune raison de penser que le point de vue qui y est exprimé soit partagé par un grand nombre de catholiques. Je n’y accorderai pas davantage d’intérêt – au point de ne pas même offrir de lien hypertexte. En revanche, il y a d’autres points de vue exprimés par des catholiques – points de vue distincts de celui évoqué précédemment, mais qui n’en sont peut-être pas aussi éloignés qu’il y paraît – dont j’aimerais que nous parlions, si vous le voulez bien.

Il ne s’agit pas ici de délires eschatologiques ou de vociférations contre les soi-disant suppôts de Satan. Je voudrais parler de cette petite musique, fort agréable à l’oreille des catholiques, qui s’insinue ici ou là, de tribune du Figaro en billet de blog, de sermon en chaîne de mails transmise par l’oncle Hector, de conversation de sortie de messe en commentaire sur Facebook. Cette petite musique qui dit, en ré mineur, « quand même… quand même… et si toutes ces horreurs, ça n’était pas de la faute de tous ceux dont la gueule ne nous revient pas ? » et se termine par une allègre variation en fa majeur, brodant sur le thème « ah, si tout le monde était comme nous, ça irait mieux, c’est sûr ».

Est-il permis, aujourd’hui, d’espérer, de la part des catholiques engagés, autre chose que des discours creux sur « l’idéal » et les « racines judéo-chrétiennes » ? Autre chose que des appels à traiter toujours plus les Français musulmans comme des citoyens de seconde zone ? Autre chose que des amalgames obscurs entre le présumé « nihilisme » occidental et celui de l’État islamique ? Autre chose que des philosophes de comptoir en roue libre mélangeant tout et n’importe quoi, ramenant la complexité du monde à la médiocrité de leurs obsessions ?

Certains dénoncent, à juste titre, une laïcité mal comprise et mal interprétée, qui, effectivement – on n’a pas attendu les tribunes ci-dessus pour l’apprendre -, est une partie « du » problème. Parce qu’elle nous empêche de comprendre l’islam. Parce qu’elle nous oriente vers des réponses désespérément inadéquates aux questions que les Français musulmans posent à la République et à leurs concitoyens. Mais alors pourquoi tant de catholiques engagés dénoncent-ils cette laïcité de mauvais aloi pour, dans le même mouvement, en faire retomber tout le poids sur les musulmans ? Est-ce là un discours bien cohérent ? Qu’y a-t-il de chrétien à réclamer pour nous des droits que nous refusons aux autres ? Il est pourtant clair qu’en traitant l’islam de façon toujours plus différenciée, on ne fera que renforcer le communautarisme et, chez certains, la révolte.

Que faisons-nous quand la création d’une école musulmane suscite l’émoi – alors que la France est couverte d’écoles catholiques ? Que faisons-nous quand certains responsables politiques s’opposent à la construction de mosquées ? Avons-nous un jour pris la défense d’une femme musulmane portant le voile intégral, injustement interpellée par un policier (voilà une forme de désobéissance civile qui serait, pour une fois, authentiquement courageuse), ou insultée dans la rue ? Que faisons-nous quand nos parents, nos amis, nos collègues cèdent à la facilité des amalgames ? (Ai-je rêvé quand j’ai vu, ces derniers jours, un bon nombre de connaissances se vanter de faire des amalgames, et tourner en dérision ceux qui s’efforcent de ne pas en faire ?) Sommes-nous vraiment les gardiens de nos frères ?

Pourquoi tous ces appels à la « virilité » et à la « vigueur » quand nous n’avons que trop été « virils » et « vigoureux », de la pire des manières ? Quelle est cette étrange nostalgie d’un impérialisme occidental qui n’a fait que trop de mal, et qui n’est pas précisément sur le déclin ? Pourquoi nous infliger les clichés habituels sur une soi-disant « repentance » qui a toujours été réduite à sa plus simple expression, quoi qu’en disent nos intellectuels déclinistes ? Pourquoi aurions-nous peur de demander pardon ? Pourquoi ne le faisons-nous pas – ou si peu ?

Pourquoi ne pas, tout simplement, observer un minimum de décence ? Nous est-il vraiment permis de profiter de ce drame pour reprendre les refrains habituels sur le nihilisme, le relativisme, et j’en passe ? Nous est-il vraiment permis de présenter la restauration d’une soi-disant « civilisation chrétienne occidentale » comme la seule issue ? D’accréditer, consciemment ou non, la thèse absurde selon laquelle les attentats de Paris s’inscriraient dans le cadre d’un conflit entre « l’Occident » et le « monde musulman » – qu’en pensent les Syriens, les Irakiens, les Nigérians qui meurent chaque jour dans les attentats commis par l’État islamique ?

Personne – ni les victimes du 13 novembre, ni leurs proches, ni notre pays, ni le monde -, je dis bien, personne n’a besoin de nos complexes identitaires, de notre peur du déclin, de notre désir de revanche, de toutes les angoisses plus ou moins fantasmées dans lesquelles nous nous complaisons. Si des catholiques engagés et bien nourris ne parviennent pas à mettre tout cela de côté, ne serait-ce que le temps d’une tribune, qui le fera ? (Qui le fera ? Tous ceux qui font leur beurre autrement qu’en nous livrant leurs complexes et leurs angoisses à longueur de tribune : merci, j’attendais cette réponse.)

En revanche, le monde et notre pays en particulier ont besoin de notre foi dans le Christ mort et ressuscité ; ils ont aussi besoin que cette foi leur soit annoncée autrement que comme la restauration d’une identité perdue, ou comme une arme de plus dans une soi-disant guerre de civilisation. Une foi qui sait voir Dieu dans chaque homme, une foi qui cherche à poser sur toutes les réalités du monde le regard de Dieu. Ils ont besoin de notre espérance ; encore faut-il que cette espérance soit autre chose que la propension à préserver un certain ordre du monde. Une espérance qui sait accueillir l’angoisse et la dépasser, une espérance qui sait, quels que soient les bouleversements du monde (ceux qui nous ont précédé dans la foi en ont vu d’autres), pouvoir compter sur un amour inlassable et plus grand que tout mal. Ils ont besoin de notre charité, d’une charité qui ne se laisse pas enfermer par les frontières, une charité qui, quand un drame survient, nous remplit de compassion, une compassion qui ne laisse aucune place à la récupération politique, idéologique ou même spirituelle. Ou même spirituelle, car il serait indigne de nous de profiter de ces drames pour refourguer du « sacré », a fortiori du sacré qui ne serait pas de toute première qualité.

Le Saint-Esprit aidant, en nous appliquant aux vertus théologales, nous verrons pleuvoir sur nous la sagesse et l’intelligence qui nous permettront de comprendre les problèmes de ce monde et d’y apporter des solutions humaines. Le peu de Saint-Esprit qui consent à descendre sur moi en ce moment me susurre que les solutions ne se trouvent ni du côté des obsessions migratoires ou sexuelles de la droite conservatrice, ni de celui des envolées lyriques sur la technoscience. Mais ceci est une autre histoire.

Seigneur, donnez-nous des Lubacs et des Ottavianis

Je relis en ce moment les Carnets du Concile d’Henri de Lubac, une source passionnante pour mieux comprendre Vatican II. J’aime beaucoup Lubac, théologien profond, discret, obéissant, dont la vie et l’œuvre peuvent être assez bien résumée par cette phrase de ses Paradoxes : « Pour que le fleuve de la Tradition parvienne jusqu’à nous, il faut perpétuellement désensabler son lit ! » Soupçonné de modernisme par le Saint-Office (notamment à la suite de la publication de Surnaturel, en 1946), il est interdit d’enseignement par le général des Jésuites au cours des années 1950, interdiction à laquelle il se conforme scrupuleusement, sans protester publiquement.

On trouve entre autres dans les Carnets ce passage sur le cardinal Ottaviani – Alfredo Ottaviani (1890 – 1979) était secrétaire du Saint-Office (devenu par la suite Congrégation pour la doctrine de la foi) pendant le concile Vatican II. Dans ses Carnets, Lubac n’est pas toujours tendre avec Ottaviani, qui manœuvre pendant tout le concile, de façon plus ou moins élégante (il n’était certes pas le seul à agir de la sorte), pour que ses vues l’emportent. Ottaviani était en particulier très réticent vis-à-vis de Dignitatis Humanae, la déclaration de Vatican II sur la liberté religieuse (et texte le plus clivant du concile). Néanmoins, Lubac prend à plusieurs reprises la défense d’Ottaviani, mettant en évidence son honnêteté intellectuelle, sa rigueur, sa fidélité, et refusant de le ranger parmi les intégristes. (J’avais surtout lu jusqu’ici des sources intégristes au sujet d’Ottaviani, et c’est donc Lubac, paradoxalement, qui me le fait voir sous un meilleur jour. Les auteurs intégristes s’efforcent en général d’enrôler Ottaviani de force dans leur combat contre la liberté religieuse.)

Lubac écrit ce qui suit (p. 115 du t. I des Carnets, éditions du Cerf) :

L’habitude se prend de dire :  « le terrible cardinal Ottaviani », « la rigueur de sa doctrine », de l’appeler le chef de l’intégrisme, etc. Il y a là une simplification extrême ; le cardinal Ottaviani me paraît être une forte personnalité, qu’on ne peut réduire aux traits de l’intégriste. D’autre part, ces expressions supposent qu’on accepte un partage néfaste, et très mal fondé. On semble croire que l’intégrisme se caractérise par une fermeté plus grande dans la doctrine de la foi, par un refus des concessions humaines appauvrissantes, etc. Cela est faux. Il faudrait dire en réalité : « la pauvreté de cette doctrine », sa méconnaissance de la grande tradition. Mettre et multiplier les barrières autour d’un vide : voilà comment l’on pourrait presque définir l’action de certains théologiens du Saint-Office et assimilés. Ils ne tiennent, ils ne défendent avec vigueur que :

a) des vérités diminuées. Par exemple, ils préfèrent le « Dieu naturel » au Dieu chrétien ; une idée abstraite de la révélation à la révélation du Christ ; ils enseignent que Dieu se révèle à nous pour que nous le servions, nous pour que nous devenions ses fils ; le péché, originel ou actuel, n’est qu’infraction à la loi, non le refus de la vocation divine ; etc.

b) des théories humaines, le plus souvent assez récentes, puériles ou périmées, auxquelles ils tiennent autant et plus qu’au dogme, sur lesquelles ils se braquent, et qui leur font oublier l’essentiel du mystère chrétien.

Dieu préserve de l’intégrisme ceux qui seraient tentés par cette dérive, et qu’Il veille également sur ceux qui seraient tentés d’en accuser trop vite leurs frères.

Je découvre également cet article qui rappelle de façon concise l’évolution de l’enseignement de l’Église en matière de liberté religieuse. On y trouve, en commentaires, une citation du cardinal Ottaviani, qui, après avoir combattu la doctrine exposée dans Dignitatis Humanae, s’efforça de la faire sienne. Tirée d’un entretien à la presse cité dans un livre d’Henri Fesquet (Le Journal du Concile, Foulcalier, Robert Morel, 1966), elle est reprise dans un ouvrage récent de Barry Hudock, Struggle, Condemnation, Vindication: John Courtney Murray’s Journey toward Vatican II (Michael Glazier, 2015). John Courtney Murray (1904 – 1967) est un théologien américain qui a notablement contribué à élaborer la doctrine exposée dans Dignitatis Humanae. N’ayant pas le livre d’Henri Fesquet à ma disposition, vous m’excuserez de retraduire cette citation de l’anglais vers le français (après qu’elle l’a probablement été de l’italien vers le français et du français vers l’anglais…) :

Je suis le soldat qui garde la réserve d’or. Si vous dites à un vieux soldat que les lois vont changer, il est évident qu’étant un vieux soldat, il fera tout ce qu’il peut pour éviter qu’elles ne changent. Mais si, en dépit de cela, les lois changent, Dieu lui donnera certainement la force de venir défendre ce nouveau trésor dans lequel il croit. Une fois que les lois nouvelles sont devenues le trésor de l’Église, sont venues enrichir la réserve d’or, une seule chose compte : servir l’Église. Et ce service implique d’être fidèle à ses lois.

Les lois ont changé. Ottaviani lui-même l’a reconnu – et l’a accepté. Que Dieu nous épargne, autant que possible, les manœuvres, les complots, les insultes, les accusations d’hérésie lancées à tort et à travers, et autres faiblesses humaines qui émaillent trop souvent nos débats. Néanmoins, l’Église a besoin de Lubacs, de gens qui plaident en faveur de changements dans la fidélité et l’obéissance. Néanmoins, l’Église a besoin d’Ottavianis, de ceux qui s’arque-boutent contre les changements avant de les accepter loyalement et de les défendre. Seigneur, donnez-nous des Lubacs. Seigneur, donnez-nous des Ottavianis.

God and the Gay Christian (Matthew Vines)

Au cours des dix dernières années, de très nombreux ouvrages sur l’homosexualité dans le christianisme (et réciproquement) ont été publiés aux États-Unis, essais, témoignages, présentant une très riche palette de points de vue et de choix de vie. Un des plus commentés a été celui de Matthew Vines intitulé God and the Gay Christian ; cet ouvrage me semblant particulièrement utile pour les débats en cours au sujet de l’homosexualité chez les chrétiens francophones, j’en propose ci-dessous un résumé.

Matthew Vines est un jeune chrétien américain, né dans une famille presbytérienne du Kansas en 1990. En 2009, il fait part de son orientation homosexuelle à ses parents et aux chrétiens de sa paroisse. Trois ans plus tard, après avoir consacré la plus grande partie de son temps à discuter de ce sujet, à étudier la Bible, à lire et à prier, il intervient devant une paroisse méthodiste du Kansas pour défendre la thèse suivante : on ne peut pas s’appuyer sur la Bible pour condamner les relations aimantes, fidèles, engagées, entre personnes de même sexe. Sa conférence, d’une heure environ, est regardée en ligne par au moins un million de personnes, abondamment commentée, fait l’objet de réactions enthousiastes et indignées. En 2014, il publie God and the Gay Christian. Cet ouvrage est à la fois un témoignage personnel et un travail de vulgarisation portant sur l’exégèse des passages de l’Écriture abordant de près ou de loin les relations entre personnes de même sexe.

Matthew Vines ne voit pas l’Écriture comme un recueil de conseils ou de normes dépassés. Elle occupe une place déterminante dans sa vie. La découverte de son homosexualité n’a pas fait vaciller sa foi chrétienne. Elle n’a pas suscité de rejet ou de malveillance au sein de sa famille : son père a commencé par lui proposer de lire des ouvrages “ex-gay”… (le courant “ex-gay” a connu un grand succès aux États-Unis des années 1980 aux années 2000 ; certains mouvements prétendaient pouvoir “soigner” l’homosexualité ; ce qui en subsiste aujourd’hui est fortement fragilisé depuis que le président d’Exodus, la principale organisation “ex-gay”, a déclaré en 2013 que l’organisation n’était jamais vraiment parvenue à “réorienter” des personnes homosexuelles, et a demandé pardon pour les souffrances qu’elle avait infligée) … mais ne croit plus aujourd’hui que son fils doive renoncer au nom du Christ à toute relation amoureuse avec un autre homme. Vines dit n’avoir jamais vécu de “promiscuité sexuelle”, ni souffert d’abus ; il dit s’être résolu très jeune à ne pas avoir de relations sexuelles jusqu’au mariage, et la découverte de son homosexualité ne l’a pas fait changer d’avis sur ce point.

Il s’est penché avec attention sur l’exégèse des six passages bibliques qui ont trait aux relations sexuelles avec des personnes de même sexe (Genèse, 19, 5 ; Lévitique 18, 22 ; Lévitique 20, 13 ; Romains 1, 26-27 ; 1 Corinthiens 6, 9 ; 1 Timothée 1, 10). Plus il les a étudiés, moins il a vu en quoi ils s’appliquaient aux relations entre personnes de même sexe telles qu’il les envisage, c’est-à-dire aimantes, durables, exclusives, marquées par un engagement. Le péché nuit à l’homme : en quoi de telles relations peuvent bien nuire aux personnes qui les vivent ? En revanche, il est facile d’en voir les aspects positifs : fidélité, engagement, amour mutuel, sacrifice de soi. Quel autre péché peut en dire autant ?

Matthew Vines n’entend pas faire passer son expérience personnelle avant la Bible. Il ne demande pas qu’on en revoie le contenu ou qu’on en oublie certains passages. Mais il relève que, quand Jésus enseigne à ses disciples comment reconnaître les faux prophètes (en Matthieu 7), il leur dit : “c’est à leurs fruits que vous les reconnaîtrez ; cueille-t-on les raisins sur les buissons d’épines, ou les figues sur des chardons ?”. Au XIXe siècles, beaucoup de chrétiens américains ont dû revoir une position traditionnelle qu’ils croyaient fondée sur l’Écriture : leur approbation de l’esclavage. Les abolitionnistes ont convaincu le reste de la société en montrant quelles étaient les conséquences néfastes de l’esclavage. ls n’ont pas fait passer leur expérience avant l’Écriture : ils ont remis en cause une certaine interprétation de l’Écriture à partir de leur expérience.

Si on défend la position traditionnelle dans les Églises chrétiennes au sujet de l’homosexualité, on demande aux homosexuels chrétiens de sacrifier une dimension importante de leur vie : la possibilité d’une relation amoureuse, des satisfactions, de l’épanouissement, de la fécondité qu’on y trouve. La culture contemporaine accorde une grande importance à cette dimension. L’adhésion au Christ peut impliquer le sacrifice de cette dimension, dans le cas d’une personne qui ne trouverait pas de partenaire, ou qui ferait l’expérience d’une vocation au célibat. Mais – et c’est là, il me semble, un des points sur lequel Matthew Vines est le plus convaincant, plutôt que dans discussions exégétiques au fond assez rebattues, et qui, en Europe en tout cas, ne sont pas au centre du débat –, mais dans l’histoire de l’Église, l’acceptation du célibat n’a jamais été présentée comme une obligation, et toujours comme une vocation.

Dans l’état actuel de la doctrine, l’abstinence signifie quelque chose de différent pour les chrétiens hétérosexuels et pour les chrétiens homosexuels : pour les premiers, elle est une affirmation que le mariage est bon (et que la sexualité dans le cadre du mariage est bonne) ; pour les seconds, elle signifie que toute sexualité est mauvaise. Les homosexuels sont censés chercher à éviter, rejeter ou sublimer tout désir homosexuel, forcément désordonné. Certes, cela a du sens d’éviter les tentations, de rejeter, de sublimer son désir quand celui-ci nous oriente vers la débauche, les excès, les abus, etc. ; mais quel sens cela a-t-il quand ce désir oriente et est orienté vers une relation engagée, d’amour mutuel, de souci de l’autre et de sacrifice de soi (celle à laquelle l’auteur, comme de très nombreux homosexuels chrétiens, se sent appelé) ? Il faut, d’après lui, avoir le courage de reconnaître que l’enseignement traditionnel des Églises chrétiennes au sujet de l’homosexualité ne porte pas de bons fruits, mais de mauvais : dissimulation, marginalisation, dépression, aliénation d’avec soi-même, d’avec Dieu et d’avec l’Église. Le célibat est peut-être la vocation de nombreux homosexuels : mais comment peut-on se dire certain qu’il est leur vocation à tous ?

Depuis la fin du XIXe siècle, nous avons commencé à envisager l’homosexualité sous un nouveau jour, c’est-à-dire comme une orientation fondamentale de la personne. Il est donc parfaitement normal que ni l’Écriture, ni la doctrine des Églises chrétiennes n’aient directement abordé ce point jusqu’à cette date. C’est une autre force du livre de Matthew Vines : par contraste avec les faiblesses de certaines thèses, notamment celles de John Boswell (auquel l’auteur rend hommage, tout en se démarquant de lui), il ne cherche pas à faire dire à l’Écriture ce qu’elle ne dit pas, ni à chercher dans l’histoire d’hypothétiques cas de “couples homosexuels” antiques, médiévaux ou modernes : non, le concept même d’homosexualité, le couple homosexuel tel qu’il l’envisage sont bel et bien des réalités nouvelles, qu’il faut appréhender en tant que telles.

En résumé, sa réinterprétation de l’Écriture est stimulée par deux constats : le fait que l’enseignement actuel des Églises chrétiennes soit destructeur pour les personnes homosexuelles, et le fait que nos connaissances au sujet de l’homosexualité ont profondément évolué au cours du dernier siècle. Aujourd’hui, aucun chrétien ne peut défendre des idées à proprement parler “traditionnelles” au sujet de l’homosexualité, pour la bonne et simple raison que l’homosexualité est un concept très récent.

Par ailleurs, dans la tradition chrétienne, les actes sexuels entre personnes de même sexe ont la plupart du temps été considérés comme un “excès” commis par des personnes non intrinsèquement anormales. Pour aller vite, dans le monde grec antique, il est admis que tout le monde éprouve du désir sexuel, avec plus ou moins d’intensité, les préférences pouvant varier. Ce qui préoccupe les moralistes n’est pas tant le genre de la personne impliquée dans la relation sexuelle que le rôle qu’elle y assume. La “passivité” sexuelle est mauvaise parce que féminine, céder à ses désirs, faire une trop grande place à la sexualité est “féminin”, conduit à se comporter de façon de plus en plus “féminine” (par exemple en acceptant d’être pénétré). Le fait de privilégier les relations sexuelles entre personnes de même sexe est fréquemment assimilé à un manque de contrôle de soi. En matière sexuelle, la théologie morale chrétienne des premières siècles a été sensiblement influencée par le stoïcisme, dont de nombreuses figures (notamment Musonius Rufus) relient relations homosexuelles et immodération ; c’est également le point de vue de Philon d’Alexandrie, qui a été beaucoup lu par les Pères de l’Église. Jean Chrysostome, entre autres, reprend cette interprétation.

Or cette interprétation est difficilement compatible avec la vision moderne de l’homosexualité, comprise comme une orientation générale du désir sexuel. La tradition chrétienne ne prend pas position sur la question qui se pose à nous aujourd’hui, c’est-à-dire des personnes fondamentalement orientées vers des personnes du même sexe qui veulent vivre des relations marquées par la fidélité, l’engagement, le sacrifice de soi, etc. Dans la représentation paulinienne des relations homosexuelles, dans celles des Pères de l’Église, une personne qui serait attirée par une personne de même sexe se verrait probablement inviter à “se contenter” de son conjoint de sexe différent, de la même manière qu’une personne envieuse se verrait inviter à se contenter de ce qu’elle a. Mais il n’y aurait aucun sens à adresser cette injonction à une “personne homosexuelle” au sens où nous comprenons l’homosexualité aujourd’hui. Les couples de personnes de même sexe, aujourd’hui très nombreux dans les sociétés occidentales, ne donnent pas plus que les autres couples une impression d’“excès”, d’“immodération” ou de “débauche”.

D’autre part, dans la réprobation “traditionnelle” des relations homosexuelles interviennent des représentations qui n’ont plus cours aujourd’hui, le souci de la préservation des rôles de genre, et en particulier de la domination de l’homme sur la femme. Philon d’Alexandrie, repris par de nombreux Pères de l’Église, réprouve les actes sexuels entre hommes en grande partie parce que l’homme y mettrait en péril sa masculinité en étant “traité comme une femme”.

Enfin, dans l’épître aux Romains, les relations entre personnes de même sexe sont présentées comme une conséquence, une sanction de l’idolâtrie. Paul les assimile à des relations de débauche. Si nous observons des relations entre personnes de même sexe aujourd’hui, et qu’elles ne sont clairement pas assimilables à des relations de débauche, qu’elles ne semblent pas liées à une quelconque idolâtrie, on peut légitimement se demander s’il est pertinent de leur appliquer cette même condamnation. Il ne s’agit certainement pas de renoncer à annoncer l’Évangile, mais peut-être de modifier la façon dont nous l’annonçons : par exemple, dans l’épître à Tite, un esclave se voit recommander d’obéir fidèlement à son maître. Ce n’est de toute évidence pas ce que nous suggèrerions à une personne qui serait victime d’“esclavage moderne”.

Une fois encore, ce n’est pas tant la riche synthèse d’arguments (pour la plupart déjà présentés par d’autres auteurs) qui est intéressante chez Matthew Vines que la fraîcheur, l’enthousiasme et la jeunesse d’un auteur qui n’a aucune revanche à prendre sur qui que ce soit, qui attend simplement qu’on lui explique pourquoi la conjugalité tant exaltée chez les autres (il cite – favorablement – Jean Paul II) devrait lui rester inaccessible. Pourquoi devrait-il renoncer à l’espoir de vivre la fidélité, l’amour, le sacrifice, l’engagement qu’il voit se manifester dans un grand nombre de relations entre personnes de même sexe autour de lui ? Si telle est la vocation à laquelle il se croit appelé, au nom de quoi d’autres chrétiens peuvent-ils lui demander d’y renoncer ? Les quelques tentatives de réponses qui lui ont été faites jusqu’ici sont bien peu convaincantes : littéralisme, répétition de clichés qui témoignent d’une fréquentation assez lointaine des personnes LGBT… quant à l’exaltation de la “complémentarité” homme/femme, si elle est parfois plus solidement fondée, on peine à voir en quoi elle serait menacée par les relations entre personnes de même sexe telles que l’auteur les présente, ou en quoi elle priverait ces relations de sens. Bref, au minimum, Matthew Vines pose de bonnes questions. Il faut le lire.

Aimer le pécheur et détester le péché ?

Traduction-adaptation très libre de ce billet, qui vaut mille fois mieux que le pensum sentencieux que j’ai failli vous infliger. Non, ça n’est pas de la théologie de haut vol, mais ça dit bien et simplement ce qu’il faut dire, me semble-t-il, et ça rejoint complètement ma propre expérience : comme l’auteur, j’ai fait un usage frénétique de cette formule avant de m’interdire d’y recourir.

Un jour, il y a très longtemps, j’ai cru qu’« aime le pécheur, déteste le péché » était la Vérité de l’Évangile. La Parole de Dieu. Une façon d’aimer les gens tout en défendant avec passion le Chemin de la Vertu. La Voie Étroite.

Mais j’ai fini par remarquer qu’« aime le pécheur, déteste le péché » avait un effet exactement contraire à celui que je souhaitais. Qu’au lieu de se sentir aimés, ceux envers lesquels je m’efforçais d’adopter cette attitude se sentaient rabaissés. Jugés. Blessés. Exclus. Alors pendant un moment, en bon idéologue, je me suis dit que c’était leur problème. Merde à la fin, je les aimais. C’était même précisé au début de la formule : « aime ». S’ils s’obstinaient à mal interpréter mon amour, qu’y pouvais-je ?

Toujours est-il qu’à force de blesser mes amis, à force de me retrouver sur la défensive, quelque chose à fini par prendre forme au fond mon cœur, quelque chose que je ne parvenais pas à déloger, à ignorer. Je me représentais Jésus la nuit précédant sa crucifixion, la nuit au cours de laquelle il a été trahi par un de ses amis et abandonné par les autres, et je pensais sans cesse au dernier commandement qu’il avait donné : aimez-vous les uns les autres. Voilà ce qu’à la veille de sa mort, ses amis devaient retenir. Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés. Ainsi chacun saura que vous êtes mes disciples, si vous vous aimez les uns les autres.

Et je me demandais : quand nous disons « aime le pécheur et déteste le péché », nous reconnaît-on comme des chrétiens à l’amour que nous avons les uns pour les autres ? Et la réponse à laquelle je revenais sans cesse était… non. Un triste et douloureux, « non, pas du tout ». Un « certainement pas ».

Alors j’ai commencé à me pencher sur le malaise croissant que j’éprouvais vis-à-vis de cette formule. À chercher à comprendre pourquoi j’éprouvais un malaise de plus en plus grand à en faire la norme de mon amour. À me demander si par hasard, je ne me serais pas fourvoyé. Si je ne devais pas revenir sur cette position. À demander que l’Amour – l’autre nom de Dieu – m’éclaire. C’est alors que, comme d’habitude, l’amour a tout changé, à commencer par mon propre cœur.

J’ai cru comprendre trois choses au sujet de cette formule, qui expliquent pourquoi, aujourd’hui, je ne la répète plus à tort et à travers. Les voici.

1) Cette formule ne vient pas de l’Écriture, mais de saint Augustin (cum dilectione hominum et odio vitiorum : avec l’amour des hommes et la haine des vices), qui l’applique à lui-même et à ses péchés, non à ceux des autres. Quand on dit « vous ne me comprenez pas, en fait, j’aime le pécheur, c’est son péché que je déteste », on dit l’exact contraire de ce qu’enseigne Jésus. Jésus n’a jamais dit « aime le pécheur mais déteste le péché », Jésus a dit, en substance, « aime le pécheur et déteste ton propre péché ; quand tu auras chassé le péché de ta propre vie, peut-être alors tu pourras commencer à parler du péché de ton frère ».

2) Dans la formule « aime le pécheur, déteste le péché », il y a 25 % d’amour contre 75 % de pécheur, de haine et de péché. Cette proportion est intéressante dans la mesure où elle est exactement inverse de celle qu’on trouve dans la vie, les paroles et les actes du Christ. Est-il vraiment surprenant qu’une formule dans laquelle on trouve un quart d’amour pour trois quarts de pécheur, de haine et de péché ne marche pas quand on cherche à faire passer un message d’amour ? Peut-être est-ce tout simplement parce que ça n’est pas un message d’amour, mais un message qui invite au respect de règles. D’un code moral. Un énorme « mais ». Nous allons t’aimer, MAIS nous allons t’appeler pécheur, et te surveiller attentivement afin de déterminer quels sont tes péchés, de façon à ce que nous puissions les dénoncer et les détester.

Comment s’étonner que le message d’amour ne passe pas ? Ou alors serait-ce que nous nous préoccupons davantage du code moral que nous imposons aux autres que de notre amour pour eux ? Mais non, mais non, tout va bien, disons-nous, puisque nous-mêmes, nous nous appelons pécheurs. Nous ne prétendons pas être moins pécheurs que les autres. C’est même une occasion de joie pour nous, puisque le Christ nous a sauvés du péché. Que ce soit bien clair. Je crois fermement que je suis créé à l’image de Dieu, qu’Il m’aime comme je suis, et que je suis pécheur. Mais le problème vient de ce que nous présentons la rédemption comme le fait d’être tiré de l’abîme du péché, et que nous estimons que c’est notre travail de faire en sorte que les gens comprennent bien qu’ils sont au fond de l’abîme, même si nous devons leur écraser les mains et leur mettre le nez dans la boue un bon moment. Croyons-nous vraiment que la rédemption est avant tout un amour ? Un amour divin. Désintéressé. Gratuit. L’amour, l’amour, rien que l’amour. Un amour si grand et si libre qu’il nous étreint tous tels que nous sommes ?

Que se passerait-il, si nous nous mettions à appeler les gens « bien-aimés » et non « pécheurs » ? Vous savez, un peu comme si nous croyions vraiment que Dieu a TANT AIMÉ le monde qu’Il a envoyé son Fils, et pas que Dieu a TANT DÉTESTÉ le péché que… ?

3) Jésus nous a appris à appeler les autres « prochains », et non « pécheurs »

Jésus ne nous demande pas d’aimer le pécheur. Jésus nous demande d’aimer notre prochain. Et il continue en définissant notre prochain comme celui qui est méprisé, rejeté, exclu, ignoré, moqué. Jésus va dîner chez les pécheurs, accepte les cadeaux des prostituées, défend ceux qui sont rejetés, disperse la foule qui s’apprête à punir une femme pour ses péchés.

Normalement, à ce moment, vous devriez dire attends une minute, Jésus a dit à la femme qui allait être lapidée que ses péchés étaient pardonnés, mais il lui a également dit va et ne pèche plus. Que fait-on de cela ? Et le repentir ? Oui. C’est bien ce qui s’est passé. Mais voilà ce à quoi ne nous faisons pas attention. Jésus protège la femme de la foule. Il la protège de nous, nous, les vertueux lapidateurs. Jésus nous renvoie. Ensuite Jésus – Jésus seul, sans la foule – dit à la femme de ne plus pécher. Pourquoi ? Parce que c’est l’Amour – et l’Amour seul – qui change les cœurs. Jésus n’a jamais demandé à la foule de dire à la femme de s’en aller et de ne plus pécher. Parce que ça n’est pas à la foule, parce que ça n’est pas à nous de le faire. À aucun moment il ne nous est demandé de dénoncer le péché de cette femme. À aucun moment il ne nous est demandé de l’exclure. À aucun moment Jésus ne revient vers la foule en disant : « je lui ai dit de ne plus pécher : allez, et faites de même ».

La seule demande qui est faite à la foule, qui nous est faite, c’est d’être attentif au péché dans NOS vies. Nous prenons la place de l’Amour et nous foutons tout son travail en l’air quand nous faisons comme si c’était à nous d’identifier le péché des autres et de leur enjoindre de s’en débarrasser.

Bref, plutôt que de dénoncer les pécheurs et le péché, appelons l’autre prochain, bien-aimé, et aimons-nous les uns les autres. Soyons le bon samaritain, qui n’applique pas les règles morales de son temps quand il vient en aide au voyageur sur le bord de la route, et se contente d’aimer.

Comprendre Judith Butler (ou du moins, essayer)

C’est peu de dire que tous ceux qui s’intéressent aux études de genre ont été consternés par la plupart des bouquins publiés et conférences prononcées dans les milieux chrétiens conservateurs au sujet des études de genre. Dans bien des cas, les auteurs et intervenants ne se cachent même pas de n’avoir jamais lu une ligne des auteurs qu’ils critiquent. Dans d’autres, ils font des contresens tellement grossiers que leur critique en perd tout sens. Cela semble hélas être le cas, par exemple, du récent ouvrage de Bérénice Levet, dont le seul extrait disponible sur Amazon fait hausser les sourcils façon Arthur découvrant la dernière bêtise de Perceval et Karadoc. (Non, je n’ai pas douze euros quatre-vingt-dix-neuf à dépenser dans cette littérature : si cet extrait, son œuvre et non celle de l’éditeur, est censé résumer son propos, je choisis de m’y fier.)

Une hypothétique théorie du genre « ne voit dans l’altérité des hommes et des femmes que littérature » : non. « Trébucher sur l’expérience concrète » : l’expérience concrète, c’est précisément ce dont parlent les études de genre. Dans le cadre de cette théorie, « il n’y aurait plus ni hommes, ni femmes, mais des individus indifférenciés » : non. « Une […] indétermination sexuelle originelle » dans laquelle les individus seraient « libres de vagabonder à travers les identités, les sexualités » : non. « La promotion du genre est irrécusable » : il vient seulement d’être introduit avec beaucoup de timidité dans l’enseignement secondaire et a mis de nombreuses années à être accepté en France, contrairement à ce qu’assènent nos intellectuels anti-genre. Bon sang, Trouble dans le genre, qui qu’on le veuille ou non est l’un des essais de sciences sociales qui a le plus marqué la fin du XXe siècle, n’a eu les honneurs d’une traduction française que quinze ans après sa publication en anglais ! Je n’ai jamais vu un Grand Complot™ aussi peu efficace.

Prenons, si vous le voulez bien, Judith Butler. Non que les études de genre se résument à sa personne ou à son œuvre, mais enfin, elle en est l’icône aux yeux du public. Il faut reconnaître que son propos est parfois difficile à saisir, qu’elle semble parfois se contredire (et après réflexion, je crois plutôt qu’elle est capable d’épouser momentanément des thèses qu’elle critique par la suite, ce qui me paraît une fort belle qualité, dont trop de nos « intellectuels » sont hélas privés), etc. Mais, miracle, hosanna, noël, j’ai trouvé quelques lignes qui me paraissent assez accessibles, y compris à un public non spécialiste – je ne me considère absolument pas comme un spécialiste. C’est moi qui souligne.

Ces lignes présentent l’avantage de démontrer que Bérénice Levet – si son livre défend les thèses qu’elle annonce en introduction – ne semble pas avoir pris la peine de lire les deux ou trois principaux ouvrages écrits par Judith Butler. Ce qui, quand on prétend écrire un essai sur le genre et balayer d’un revers de main quarante ans de travaux universitaires qu’on réduit à des « extravagan[ces] », est un peu gênant. Je note avec amusement que c’est la même Bérénice Levet qui nous gratifie, dans Le Figaro, d’un long pensum sur la jeunesse à laquelle on donnerait trop la parole (dans quel monde parallèle vit-elle donc… ?) ; elle y donne des leçons de « pensée ».

Ni hommes ni femmes ?

« La catégorie de femmes n’est pas rendue inutile par la déconstruction, mais ses usages peuvent échapper à la réification dans un « référent » et ont une chance de s’ouvrir, et même d’en venir à prendre des significations qu’aucun d’entre nous n’aurait pu prédire. Il doit tout de même être possible d’utiliser ce terme, de l’utiliser tactiquement, alors même que l’on est, pour ainsi dire, utilisé et positionné par lui ; il doit être possible aussi de le soumettre à une critique qui interroge les opérations d’exclusion et les relations de pouvoir différenciées qui construisent et délimitent les invocations féministes des « femmes ». Il s’agit là, pour reprendre la formule de Spivak citée ci-dessus, de la critique de quelque chose d’utile, de la critique de quelque chose dont nous ne pouvons pas nous passer » (Ces corps qui comptent, p. 41).

Judith Butler reprend à son compte une formule de G. C. Spivak : « Pour autant que je comprenne la déconstruction, elle ne consiste pas à dévoiler une erreur, en tout cas sûrement pas une erreur que d’autres auraient commise. La critique opérée dans la déconstruction, sa plus importante critique, est la critique de quelque chose d’extrêmement utile, de quelque chose sans quoi nous ne pouvons rien faire » (G. C. Spivak, « In a Word », entretien avec Ellen Rooney). Rappelons une fois de plus que déconstruire n’est pas détruire, comme Judith Butler elle-même le dit.

Littérature ?

« Dire que le genre est performatif ne revient pas à revendiquer le droit de produire un spectacle agréable et subversif, mais à allégoriser les moyens spectaculaires et importants par lesquels la réalité est à la fois reproduite et contestée » (Défaire le genre, p. 45). La réflexion de Butler est souvent structurée par ce balancement entre reproduction d’un côté, contestation/détournement de l’autre, ce qui montre bien que lui reprocher de rejeter radicalement tel ou tel rôle ou rapport de genre « traditionnel » n’a guère de sens : si une personne veut reproduire plus qu’elle ne veut contester, libre à elle. Il y a d’ailleurs sans doute de par le monde plus de reproduction que de contestation : là n’est pas le problème pour Butler. Ce qui importe, c’est qu’une place soit faite à la contestation – pas seulement en prison ou dans la clandestinité, de préférence – de façon à ce que chacun puisse mener une vie digne.

Nihilisme ?

« Contre l’affirmation selon laquelle le post-structuralisme réduirait toute matérialité à une substance linguistique, il faut montrer que déconstruire la matière ne signifie pas la nier ou remettre en question l’utilité de ce terme » (Ces corps qui comptent, p. 41).

« Arrivé à ce point, il est bien sûr nécessaire d’énoncer aussi clairement que possible que le théoricien n’est absolument pas obligé de choisir entre, d’une part, la présupposition de la matérialité et, d’autre part, sa négation. Mon intention est précisément de ne faire ni l’un ni l’autre. Mettre en question un présupposé, ce n’est pas du tout s’en débarrasser, mais c’est bien plutôt l’affranchir de son ancrage métaphysique afin de comprendre quels intérêts politiques sont garantis par ce positionnement métaphysique et de permettre par là au terme « matérialité » d’occuper et de servir des fins politiques très différentes. Problématiser la matière des corps peut sans doute entraîner la perte de certaines de nos certitudes épistémologiques, mais ne peut aucunement être assimilé à une forme de nihilisme politique. Au contraire, une telle perte pourrait bien indiquer un déplacement significatif et prometteur de la pensée politique. Cette déstabilisation de la « matière » peut être envisagée comme l’ouverture à de nouvelles possibilités, à de nouvelles manière pour les corps de compter.

Le corps posé comme antérieur au signe, est toujours posé ou défini comme antérieur. Cette définition a pour effet de produire le corps qu’elle prétend néanmoins et simultanément découvrir comme ce qui précède sa propre action. Si le corps défini comme antérieur à la signification est un effet de la signification, il devient intenable d’attribuer au langage un statut d’imitation ou de représentation. Au contraire, le langage est producteur, constitutif, voire, pourrait-on soutenir, performatif, dans la mesure où cet acte signifiant délimite et trace les contours du corps dont il prétend ensuite qu’il précède toute signification.

Il ne s’agit pas de dire que la matérialité des corps est toujours et seulement un effet linguistique réductible à un ensemble de signifiants. Une telle distinction omet de considérer la matérialité du signifiant lui-même. Une telle analyse échoue également à saisir le lien qui existe, depuis le départ, entre la matérialité et la signification. Parvenir à penser vraiment l’indissociabilité de la matérialité et de la signification n’est pas chose facile [No shit, Sherlock?]. Poser, par le langage, une matérialité à l’extérieur du langage, c’est encore poser cette matérialité, et la matérialité ainsi posée gardera pour condition constitutive cet acte par lequel elle aura été posée » (id., p. 42).

Individu indéterminé, livré à lui-même, tout-puissant ?

« Regardons les choses en face, nous nous défaisons les uns les autres. Et si ce n’est pas le cas, nous manquons quelque chose. […] Lorsque nous parlons de notre sexualité ou de notre genre comme nous le faisons (et comme nous devons le faire), nous signifions par là quelque chose de compliqué. Ce ne sont pas, à proprement parler, des possessions. La sexualité et le genre doivent plutôt être compris comme des modes de dépossession, des façons d’être pour un autre, voire même en fonction d’un autre. […] [Suit un développement sur ce thème, que pas mal de chrétiens signeraient des deux mains.]

Alors que nous luttons pour obtenir des droits sur nos propres corps, ces corps pour lesquels nous luttons ne sont presque jamais exclusivement les nôtres. Le corps a toujours une dimension publique ; constitué comme un phénomène social dans la sphère publique, mon corps est et n’est pas le mien. Offert aux autres depuis la naissance, portant leur empreinte, formé au creuset de la vie sociale, le corps ne devient que plus tard, et avec une certaine incertitude, ce dont je revendique l’appartenance. Si je cherche à nier le fait que mon corps me relie, contre ma volonté et dès l’origine, à d’autres dont je ne choisis pas d’être proche et si j’élabore une notion d' »autonomie » sur la base d’un déni de cette sphère ou d’une proximité non voulue et première avec les autres, ne suis-je pas précisément en train de nier les conditions politiques et sociales de ma corporalisation [embodiment] au nom même de l’autonomie ? Si je lutte pour l’autonomie, dois-je aussi lutter pour autre chose, pour une conception de moi-même qui affirme que je suis nécessairement inclus dans une communauté, impressionné par d’autres que j’impressionne en retour, par des voies qui ne sont pas toujours clairement identifiables et sous des formes qui ne sont pas toujours complètement prévisibles ? » (Défaire le genre, p. 33-36)

Le titre du livre de Bérénice Levet me paraît à lui seul très intéressant : « La théorie du genre ou le monde rêvé des anges ». Mais qui rêve ? Ceux qui acceptent de voir que le genre est vécu de manière diverse et cherchent à faire une place à tous, ou ceux qui cherchent à imposer à la société leur représentation bien particulière des rapports de genre ? « Développer un nouveau lexique légitimant la complexité de genre dans laquelle nous avons toujours vécu. » (Défaire le genre, p. 45) : voilà le projet butlérien. « Les normes qui gouvernent la réalité n’ayant pas admis que ces formes [de genre] sont réelles, nous les appellerons, par nécessité, nouvelles. » (ibid.) On est bien loin ici des incantations sur le « réel » qu’on a beaucoup trop entendues ces derniers temps – vous l’aurez remarqué, ceux qui n’ont que ce mot à la bouche l’utilisent généralement comme synonyme de « ce que j’estime juste et bon », « ce qui aura sa place dans ma cité idéale », etc.

Bref, il me semble parfaitement compréhensible que certains se vexent, voire se sentent « attaqués » parce que les travaux de Judith Butler et d’autres démontent les ressorts de leurs jeux de langage à base de métaphysique, de nature, etc. – je ne nie pas toute légitimité à la métaphysique et toute pertinence à l’idée de nature : je dis simplement que certains les utilisent de façon peu sérieuse, comme des renforts appelés à la hâte dans des combats qu’ils craignent de perdre (convoquer la métaphysique pour interdire le mariage aux couples de personnes de même sexe, par exemple…). Mais ne serait-il pas plus constructif qu’ils acceptent cette critique et qu’ils la prennent en compte ? S’ils tiennent vraiment à remettre en cause les études de genre et la « déconstruction » (pour aller vite), qu’ils les reçoivent au moins pour ce qu’elles sont. Or elles ne relèvent en aucun cas, comme Bérénice Levet et d’autres le prétendent, d’un volontarisme absolu, d’un individualisme radical, d’un fantasme d’indétermination sexuelle, d’un refus absolu des normes ou identités « traditionnelles » (tout au plus s’agit-il de les remettre à leur place), et j’en passe. Accueillir son adversaire tel qu’il est et non tel qu’on le cauchemarde, être capable de faire sienne sa pensée ne serait-ce que l’espace d’un instant, voilà qui pourrait être le commencement de la sagesse.

Pour conclure, nos « intellectuels » seraient bien inspirés de s’appliquer à eux-mêmes les reproches qu’ils adressent aux études de genre. « Littérature ». « Négation du réel ». Mais qui fait de la littérature ? Qui nie le réel ? Ceux qui regardent en face les réalités faisant exception aux normes de genre les plus couramment admises et cherchent à leur faire une place, ou ceux qui les rejettent dans les ténèbres comme « fantasmes » ou « extravagances » ? Ayons un peu de courage. J’ai la conviction que beaucoup d’institutions, à commencer par l’Église catholique, ne sortiront pas des impasses dans lesquelles elles se trouvent en matière de doctrine sociale et d’éthique sexuelle sans se confronter honnêtement aux études de genre et plus généralement à la « déconstruction » (pour aller vite, encore une fois). Ces derniers temps, dans beaucoup d’églises, on a entassé les hommes de paille (du « relativisme » à la « théorie du genre » en passant par le « matérialisme »). Prenons-y garde, un incendie est si vite arrivé…

Ballet russe de Monte-Carlo - Casse-Noisette - Commons/Domaine public US

Et si nous parlions de complémentarité homme/femme en regardant Casse-Noisette ?

Elizabeth Scalia (qui écrit notamment sur First Things et Patheos) vient d’écrire un billet qui me semble un bon point de départ pour évoquer les malentendus autour de la notion de complémentarité homme/femme. Elle s’appuie sur un article de la rubrique « danse » du New York Times ; l’auteur de cet article s’enthousiasme pour des danseurs de ballet, qui, dans des passages impliquant un homme et une femme, tirent parti de leurs talents respectifs, travaillent ensemble à produire un beau spectacle – en particulier, Casse-Noisette. Pour Elizabeth Scalia, ces scènes de ballet donnent un bon exemple de ce que peut être la complémentarité homme/femme, dans le mariage et dans la vie sociale en général. Elle s’inquiète d’avance des attaques dont elle va faire l’objet pour avoir oser parler de complémentarité, et en avoir fait l’éloge.

Je ne vois pas très bien ce qu’on peut reprocher à quelqu’un qui exalte la complémentarité homme/femme telle qu’elle peut se manifester dans un mariage « traditionnel » dans telle ou telle culture, ou dans telle ou telle activité sociale – la danse, par exemple. La seule et unique chose qui est reprochée aux promoteurs de la « complémentarité homme/femme », très en vogue ces derniers temps dans l’Église catholique, c’est la prétention à définir une éthique universelle et à militer en faveur de tel ou tel type de législation à partir de cette « complémentarité », de façon à imposer aux uns et aux autres un certain type de modèle de société.

Les sociétés humaines restent marquées par de nombreuses distinctions entre hommes et femmes, avec des traits de caractères, des emplois, des tâches de toute sorte, des loisirs, des devoirs, des droits, des comportements assignés de préférence aux unes ou aux autres. Ce qu’on peut appeler, pour résumer, des normes de genre. Il n’y a donc rien d’étonnant à ce que des formes de complémentarité – très variables d’une société à l’autre et au sein d’une même société – se manifestent entre hommes et femmes. Il se trouve également que la rencontre de deux gamètes fournis l’un par un homme et l’autre par une femme est, en l’état actuel de nos connaissances, nécessaire à la procréation.

On fera néanmoins remarquer que les normes de genre sont loin d’être fixes, et ne s’imposent pas de la même manière à tous : elles ont varié ; elles ont toujours été subverties, elles sont en train d’être subverties et elles seront subverties à l’avenir. Pour un chrétien, elles ne sauraient constituer en elles-mêmes une donnée d’ordre éthique : il peut être bon ou mauvais que je me conforme à ce que la société attend d’un individu appartenant au genre auquel je m’identifie. Il peut être bon ou mauvais que je ne m’y conforme pas. Vivre une certaine forme de complémentarité homme/femme peut tout à fait être un aspect essentiel de ma vocation de chrétien : c’est un choix que font notamment, tous les ans, les millions de couples chrétiens qui s’unissent devant Dieu. En-dehors du mariage, il existe d’autres formes de complémentarité, du fait, encore une fois, des normes de genre. Tout cela n’est ni bon, ni mauvais dans l’ensemble, c’est « disponible » : à nous de savoir discerner, d’en tirer du bien, de laisser Dieu faire son œuvre en nous et d’accepter d’être ses coopérateurs.

Ballet russe de Monte-Carlo - Casse-Noisette - Commons/Domaine public USCasse-Noisette, ballet russe de Montecarlo, 20 novembre 1940 (Wikimedia Commons – S. Hurok – Domaine public)

Force est de remarquer que l’Église n’a jamais cessé de subvertir les normes de genre. L’émergence du célibat consacré, dès les premières années du christianisme, et par la suite, celle de nouvelles formes de vie monastique (cénobitisme, érémitisme) n’ont pas été faciles – ni pour les hommes, ni pour les femmes. À travers les siècles, de la Méditerranée à l’Afrique subsaharienne en passant par l’Asie orientale, de Celse à Nietzsche, le discours anti-chrétien a souvent ridiculisé ces hommes et ces femmes qui renonçaient à s’unir à une personne de l’autre sexe et à procréer. Une grande partie des martyres chrétiennes ont été mises à mort parce qu’en se mettant à la suite du Christ, en choisissant la virginité consacrée, elle allaient à l’encontre des normes de genre de leur époque.

À l’encontre d’à peu près toutes les sociétés humaines, l’Église a toujours enseigné, à la suite de saint Paul, que le célibat religieux ou consacré était préférable au mariage (cette préférence doit être comprise avec prudence, mais cela appellerait de longs commentaires qui n’ont pas lieu d’être ici). Toutes les sociétés dans lesquelles l’Évangile a été prêché, sans exception, ont eu de grandes difficultés à accepter ce qu’il faut bien appeler une subversion des normes de genre. Cette subversion a, bien souvent, été combattue au moyen d’arguments appartenant au registre de la complémentarité homme/femme : la procréation serait le plus grand des biens et devrait être recherchée avant toute chose, un homme ne pourrait pas vivre dignement sans une femme, et inversement, etc. L’Église n’a pas fini de montrer toute la beauté de ces vocations et d’en rappeler la légitimité. Il suffit de voir comment, dans des sociétés christianisées depuis plus de quinze siècles, le célibat des prêtres, des religieux et des laïcs est encore trop souvent regardé : avec condescendance, si ce n’est avec mépris, quand ils ne sont pas soupçonnés de turpitudes diverses.

Le mariage, dans la plupart des sociétés humaines, implique la procréation – au moins en tant que projet, au cas où elle ne se serait pas encore concrétisée. Il existe par ailleurs généralement des dispositions permettant de trouver une « solution de repli » au cas où le couple ne parviendrait pas à avoir d’enfants : répudier la première épouse et en prendre une autre, prendre une deuxième épouse tout en conservant la première (la nécessité de procréer, ou de procréer davantage, est même un des arguments les plus souvent avancés pour justifier la polygamie), éventuellement épouser la sœur de son épouse, reconnaître des enfants dits « illégitimes », etc. L’Église à fermement bataillé pour mettre un terme à ces pratiques : l’indissolubilité du mariage passe avant l’impératif social de procréation. La stérilité de l’un des deux conjoints ne saurait légitimer un divorce ; la Tradition a également tranché en faveur du mariage de personnes trop âgées pour procréer.

On voit donc mal au nom de quoi l’Église s’interdirait de continuer à subvertir les normes de genre, y compris celles qu’elle a contribué à mettre en place à d’autres époques, et de faire une place à de nouvelles vocations, en observant les évolutions du monde, éclairée par l’Esprit-Saint. Un des phénomènes les plus frappants ces dernières décennies concerne les personnes homosexuelles : y compris parmi les chrétiens, celles qui reconnaissent cette orientation sont de plus en plus nombreuses, et font de plus en plus souvent le choix d’une vie très semblable à celle des autres couples. Elles ont de plus en plus souvent à leur disposition des outils juridiques leur permettant de consolider leur engagement. D’autres vivent une forme de célibat « à deux » – si ce concept vous laisse sceptiques, je ne peux que vous recommander la lecture de ce qu’écrivent Lindsay et Sarah sur A Queer Calling. On voit aussi émerger de nouvelles formes de vies communautaires, temporaires ou plus durables : « béguinages » où se rassemblent des personnes âgées, communautés de vie entre « valides » et « handicapés », etc. Dans tout cela, la complémentarité homme/femme apparaît très secondaire.

Elle ne doit pourtant pas être rejetée absolument, et ne doit certainement pas être méprisée : c’est un élément central dans la vie de beaucoup d’hommes et de femmes, qu’elle soit vécue dans le cadre du mariage ou dans d’autres contextes. Si les uns voulaient bien ne pas tourner en dérision les couples de personnes de même sexe, si les autres voulaient bien ne pas tourner en dérision les familles « traditionnelles », nous éteindrions beaucoup de haines et gagnerions beaucoup de temps. Il me semble qu’il n’y a aucun inconvénient à exalter la complémentarité homme/femme, à donner en exemple les hommes et les femmes qui la vivent d’une façon particulièrement sainte. Mais cela ne veut pas dire qu’elle a vocation à occuper une place centrale dans la vie de tous les hommes, et peut-être a-t-elle été exaltée à l’excès ces derniers temps. Il me semble qu’en tant que chrétiens, nous devons nous garder de tout essentialisme : être humbles quand nous considérons ce vers quoi nous allons, mais aussi être humbles quand nous considérons ce dont nous venons – si nous portons notre regard à l’infini, nous venons de Dieu et nous retournons à Lui. Nous sommes arrogants quand nous prétendons créer sans Dieu – de fait, nous ne pouvons rien sans Lui ; mais nous le sommes tout autant quand nous prétendons figer le cours de Son œuvre. Elle n’est pas terminée : restons attentifs aux signes des temps.

Pour conclure, il me semble que nous n’avons rien à gagner à mettre la complémentarité homme/femme au service d’un agenda politique, ou à lui donner une importance excessive dans notre vie spirituelle – le christianisme est suffisamment riche en mystères d’une profondeur infinie pour qu’on la laisse tranquille. Exaltons-la pour ce qu’elle est : une grande richesse, quand on n’essentialise pas ce qui est accidentel, quand on n’universalise pas ce qui est particulier, quand on discerne ce qui est source de joies authentiques, dans le mariage ou ailleurs, de ce qui fait peser un fardeau trop lourd sur les épaules de beaucoup d’hommes et de femmes. Pour revenir au point de départ de ce texte, oui, il est possible, dans un certain sens, de parler de « complémentarité homme/femme » dans le ballet classique, oui, cela peut être très beau, un homme et une femme qui dansent ensemble en respectant les codes liés à une certaine façon d’envisager cette complémentarité. Mais ni le ballet classique, ni, a fortiori, la danse, ne se réduisent à cela.