Ballet russe de Monte-Carlo - Casse-Noisette - Commons/Domaine public US

Et si nous parlions de complémentarité homme/femme en regardant Casse-Noisette ?

Elizabeth Scalia (qui écrit notamment sur First Things et Patheos) vient d’écrire un billet qui me semble un bon point de départ pour évoquer les malentendus autour de la notion de complémentarité homme/femme. Elle s’appuie sur un article de la rubrique « danse » du New York Times ; l’auteur de cet article s’enthousiasme pour des danseurs de ballet, qui, dans des passages impliquant un homme et une femme, tirent parti de leurs talents respectifs, travaillent ensemble à produire un beau spectacle – en particulier, Casse-Noisette. Pour Elizabeth Scalia, ces scènes de ballet donnent un bon exemple de ce que peut être la complémentarité homme/femme, dans le mariage et dans la vie sociale en général. Elle s’inquiète d’avance des attaques dont elle va faire l’objet pour avoir oser parler de complémentarité, et en avoir fait l’éloge.

Je ne vois pas très bien ce qu’on peut reprocher à quelqu’un qui exalte la complémentarité homme/femme telle qu’elle peut se manifester dans un mariage « traditionnel » dans telle ou telle culture, ou dans telle ou telle activité sociale – la danse, par exemple. La seule et unique chose qui est reprochée aux promoteurs de la « complémentarité homme/femme », très en vogue ces derniers temps dans l’Église catholique, c’est la prétention à définir une éthique universelle et à militer en faveur de tel ou tel type de législation à partir de cette « complémentarité », de façon à imposer aux uns et aux autres un certain type de modèle de société.

Les sociétés humaines restent marquées par de nombreuses distinctions entre hommes et femmes, avec des traits de caractères, des emplois, des tâches de toute sorte, des loisirs, des devoirs, des droits, des comportements assignés de préférence aux unes ou aux autres. Ce qu’on peut appeler, pour résumer, des normes de genre. Il n’y a donc rien d’étonnant à ce que des formes de complémentarité – très variables d’une société à l’autre et au sein d’une même société – se manifestent entre hommes et femmes. Il se trouve également que la rencontre de deux gamètes fournis l’un par un homme et l’autre par une femme est, en l’état actuel de nos connaissances, nécessaire à la procréation.

On fera néanmoins remarquer que les normes de genre sont loin d’être fixes, et ne s’imposent pas de la même manière à tous : elles ont varié ; elles ont toujours été subverties, elles sont en train d’être subverties et elles seront subverties à l’avenir. Pour un chrétien, elles ne sauraient constituer en elles-mêmes une donnée d’ordre éthique : il peut être bon ou mauvais que je me conforme à ce que la société attend d’un individu appartenant au genre auquel je m’identifie. Il peut être bon ou mauvais que je ne m’y conforme pas. Vivre une certaine forme de complémentarité homme/femme peut tout à fait être un aspect essentiel de ma vocation de chrétien : c’est un choix que font notamment, tous les ans, les millions de couples chrétiens qui s’unissent devant Dieu. En-dehors du mariage, il existe d’autres formes de complémentarité, du fait, encore une fois, des normes de genre. Tout cela n’est ni bon, ni mauvais dans l’ensemble, c’est « disponible » : à nous de savoir discerner, d’en tirer du bien, de laisser Dieu faire son œuvre en nous et d’accepter d’être ses coopérateurs.

Ballet russe de Monte-Carlo - Casse-Noisette - Commons/Domaine public USCasse-Noisette, ballet russe de Montecarlo, 20 novembre 1940 (Wikimedia Commons – S. Hurok – Domaine public)

Force est de remarquer que l’Église n’a jamais cessé de subvertir les normes de genre. L’émergence du célibat consacré, dès les premières années du christianisme, et par la suite, celle de nouvelles formes de vie monastique (cénobitisme, érémitisme) n’ont pas été faciles – ni pour les hommes, ni pour les femmes. À travers les siècles, de la Méditerranée à l’Afrique subsaharienne en passant par l’Asie orientale, de Celse à Nietzsche, le discours anti-chrétien a souvent ridiculisé ces hommes et ces femmes qui renonçaient à s’unir à une personne de l’autre sexe et à procréer. Une grande partie des martyres chrétiennes ont été mises à mort parce qu’en se mettant à la suite du Christ, en choisissant la virginité consacrée, elle allaient à l’encontre des normes de genre de leur époque.

À l’encontre d’à peu près toutes les sociétés humaines, l’Église a toujours enseigné, à la suite de saint Paul, que le célibat religieux ou consacré était préférable au mariage (cette préférence doit être comprise avec prudence, mais cela appellerait de longs commentaires qui n’ont pas lieu d’être ici). Toutes les sociétés dans lesquelles l’Évangile a été prêché, sans exception, ont eu de grandes difficultés à accepter ce qu’il faut bien appeler une subversion des normes de genre. Cette subversion a, bien souvent, été combattue au moyen d’arguments appartenant au registre de la complémentarité homme/femme : la procréation serait le plus grand des biens et devrait être recherchée avant toute chose, un homme ne pourrait pas vivre dignement sans une femme, et inversement, etc. L’Église n’a pas fini de montrer toute la beauté de ces vocations et d’en rappeler la légitimité. Il suffit de voir comment, dans des sociétés christianisées depuis plus de quinze siècles, le célibat des prêtres, des religieux et des laïcs est encore trop souvent regardé : avec condescendance, si ce n’est avec mépris, quand ils ne sont pas soupçonnés de turpitudes diverses.

Le mariage, dans la plupart des sociétés humaines, implique la procréation – au moins en tant que projet, au cas où elle ne se serait pas encore concrétisée. Il existe par ailleurs généralement des dispositions permettant de trouver une « solution de repli » au cas où le couple ne parviendrait pas à avoir d’enfants : répudier la première épouse et en prendre une autre, prendre une deuxième épouse tout en conservant la première (la nécessité de procréer, ou de procréer davantage, est même un des arguments les plus souvent avancés pour justifier la polygamie), éventuellement épouser la sœur de son épouse, reconnaître des enfants dits « illégitimes », etc. L’Église à fermement bataillé pour mettre un terme à ces pratiques : l’indissolubilité du mariage passe avant l’impératif social de procréation. La stérilité de l’un des deux conjoints ne saurait légitimer un divorce ; la Tradition a également tranché en faveur du mariage de personnes trop âgées pour procréer.

On voit donc mal au nom de quoi l’Église s’interdirait de continuer à subvertir les normes de genre, y compris celles qu’elle a contribué à mettre en place à d’autres époques, et de faire une place à de nouvelles vocations, en observant les évolutions du monde, éclairée par l’Esprit-Saint. Un des phénomènes les plus frappants ces dernières décennies concerne les personnes homosexuelles : y compris parmi les chrétiens, celles qui reconnaissent cette orientation sont de plus en plus nombreuses, et font de plus en plus souvent le choix d’une vie très semblable à celle des autres couples. Elles ont de plus en plus souvent à leur disposition des outils juridiques leur permettant de consolider leur engagement. D’autres vivent une forme de célibat « à deux » – si ce concept vous laisse sceptiques, je ne peux que vous recommander la lecture de ce qu’écrivent Lindsay et Sarah sur A Queer Calling. On voit aussi émerger de nouvelles formes de vies communautaires, temporaires ou plus durables : « béguinages » où se rassemblent des personnes âgées, communautés de vie entre « valides » et « handicapés », etc. Dans tout cela, la complémentarité homme/femme apparaît très secondaire.

Elle ne doit pourtant pas être rejetée absolument, et ne doit certainement pas être méprisée : c’est un élément central dans la vie de beaucoup d’hommes et de femmes, qu’elle soit vécue dans le cadre du mariage ou dans d’autres contextes. Si les uns voulaient bien ne pas tourner en dérision les couples de personnes de même sexe, si les autres voulaient bien ne pas tourner en dérision les familles « traditionnelles », nous éteindrions beaucoup de haines et gagnerions beaucoup de temps. Il me semble qu’il n’y a aucun inconvénient à exalter la complémentarité homme/femme, à donner en exemple les hommes et les femmes qui la vivent d’une façon particulièrement sainte. Mais cela ne veut pas dire qu’elle a vocation à occuper une place centrale dans la vie de tous les hommes, et peut-être a-t-elle été exaltée à l’excès ces derniers temps. Il me semble qu’en tant que chrétiens, nous devons nous garder de tout essentialisme : être humbles quand nous considérons ce vers quoi nous allons, mais aussi être humbles quand nous considérons ce dont nous venons – si nous portons notre regard à l’infini, nous venons de Dieu et nous retournons à Lui. Nous sommes arrogants quand nous prétendons créer sans Dieu – de fait, nous ne pouvons rien sans Lui ; mais nous le sommes tout autant quand nous prétendons figer le cours de Son œuvre. Elle n’est pas terminée : restons attentifs aux signes des temps.

Pour conclure, il me semble que nous n’avons rien à gagner à mettre la complémentarité homme/femme au service d’un agenda politique, ou à lui donner une importance excessive dans notre vie spirituelle – le christianisme est suffisamment riche en mystères d’une profondeur infinie pour qu’on la laisse tranquille. Exaltons-la pour ce qu’elle est : une grande richesse, quand on n’essentialise pas ce qui est accidentel, quand on n’universalise pas ce qui est particulier, quand on discerne ce qui est source de joies authentiques, dans le mariage ou ailleurs, de ce qui fait peser un fardeau trop lourd sur les épaules de beaucoup d’hommes et de femmes. Pour revenir au point de départ de ce texte, oui, il est possible, dans un certain sens, de parler de « complémentarité homme/femme » dans le ballet classique, oui, cela peut être très beau, un homme et une femme qui dansent ensemble en respectant les codes liés à une certaine façon d’envisager cette complémentarité. Mais ni le ballet classique, ni, a fortiori, la danse, ne se réduisent à cela.

Généalogie du Christ, sexualité et procréation (Soloviev)

Isaac épousa Rebecca, non par amour, mais selon une décision et un plan préétablis par son père.

Jacob aimait Rachel, mais cet amour est vain quant à l’origine du Messie, qui descend de Juda, engendré par Jacob mais mis au monde, non par Rachel, mais par Lia, que son mari n’aimait pas. Pour procréer, à la génération voulue, un ancêtre du Messie, il fut nécessaire que Jacob s’unît précisément à Lia ; mais, pour parvenir à cette union, la Providence n’a pas excité en Jacob une intense passion amoureuse à l’égard de la mère future de Juda, « aïeul de Dieu » ; sans violer la liberté des sentiments du coeur, la Puissance suprême le laisse aimer Rachel, mais utilise, en vue de son union nécessaire avec Lia, un moyen d’un tout autre genre : la ruse intéressée d’un troisième personnage, Laban, qui, lui, n’a en vue que ses intérêts familiaux et économiques.

Juda lui-même doit, pour engendrer les ancêtres ultérieurs du Messie en dehors de la postérité qu’il a déjà, s’unir dans sa vieillesse à Thamar, sa belle-fille. Une liaison semblable n’était point dans l’ordre normal des choses, elle ne pouvait se produire dans des conditions ordinaires ; aussi le but est-il atteint au moyen d’une aventure très étrange et qui ne manque pas de scandaliser des lecteurs superficiels de la Bible. Or, dans cette aventure, il ne peut même pas être question de quelque amour que ce soit.

Ce n’est pas non plus l’amour qui unit Rahab, la courtisane de Jéricho, à un Hébreu inconnu et étranger : d’abord, elle se donne à lui par profession, puis cette liaison de hasard se consolide par sa confiance en la force du Dieu nouveau qu’elle a connu et par son désir d’avoir sa protection pour elle et les siens.

Ce n’est pas l’amour qui unit le vieux Booz, bisaïeul de David, à Ruth, la jeune Moabite.

De même, Salomon est né, non d’un amour véritable et profond, mais d’un simple caprice et du péché fortuit d’un seigneur vieillissant.

Dans l’Histoire Sainte, comme dans l’histoire général, l’amour sexuel n’apparaît pas comme un moyen ou un instrument des fins historiques ; il n’est pas au service du genre humain. C’est pourquoi, lorsque le sentiment subjectif nous indique que l’amour est un bien indépendant, ayant pour notre vie personnelle sa valeur propre et absolue, il y a aussi, dans la réalité objective, un fait qui correspond à ce sentiment, à savoir qu’un amour individuel ardent ne devient jamais un moyen au service des fins génériques : car celles-ci se réalisent sans lui. Dans le domaine de l’histoire générale aussi bien que dans celui de l’Histoire Sainte, l’amour sexuel (au sens propre) ne joue aucun rôle et n’a aucun effet direct sur le processus historique : sa signification positive doit avoir ses racines dans la vie individuelle.

Quelle est alors cette signification ? [cliffhanger]

Vladimir Soloviev, Le sens de l’amour, Aubier – Montaigne, 1946, p. 25-27

Tous avec Elihou

Début du discours d’Elihou, Job, 32. Elihou est le seul des amis de Job à ne pas encourir la colère de Dieu par la suite, contrairement à Élifaz, Bildad et Sofar, en faveur desquels Job intercède.

« Je suis jeune, moi, et vous êtes des anciens.
C’est pourquoi, intimidé, je craignais de vous manifester mon savoir.
Je me disais : “Il faut que l’âge parle et que le nombre des années fasse connaître la sagesse !”
En réalité, c’est l’esprit dans l’homme, le souffle du Puissant, qui le rend intelligent.
Les plus âgés ne sont pas les plus sages, ce ne sont pas les vieillards qui discernent le droit.
C’est pourquoi je dis : “Écoute-moi, je veux, moi aussi, manifester mon savoir.”
Voici : je comptais sur vos paroles, je prêtais l’oreille à vos raisonnements, tandis que vous cherchiez des mots.
Sur vous je fixais mon attention, et voici que nul n’a réfuté Job, aucun de vous n’a répondu à ses déclarations.
N’allez pas dire : “Nous avons trouvé la sagesse : Dieu seul le confondra, non un homme.”
Ce n’est pas contre moi qu’il alignait les mots et ce n’est pas avec vos paroles que je lui répliquerai.
Stupéfaits, ils n’ont plus répondu, les mots leur ont manqué !
Vais-je attendre, puisqu’ils ne parlent pas, se sont arrêtés et ne répondent plus ?
Je répondrai, pour ma part, moi aussi ; je manifesterai, moi aussi, mon savoir.
Car je suis rempli de paroles, un souffle intérieur me contraint.
C’est en moi comme un vin sous pression, comme dans des outres neuves qui vont éclater.
Parler me soulagera, j’ouvrirai les lèvres et je répondrai !
Je ne prendrai le parti d’aucun, et je ne flatterai personne.
Je ne sais pas flatter : en un rien de temps, mon Créateur m’emporterait. »

Le présent comme rencontre du temps et de l’éternité

Dans The Screwtape Letters (traduit en français sous le titre Tactique du diable), C. S. Lewis imagine les conseils qu’un démon expérimenté pourrait donner à un démon débutant, afin de l’aider à éloigner les hommes de Dieu.

Les hommes vivent dans le temps, mais notre Ennemi [Dieu] les destine à l’éternité. Je crois donc qu’il veut avant tout qu’ils s’occupent de deux choses : de l’éternité elle-même, et de ce moment qu’ils appellent le Présent. Parce que c’est au Présent que le temps et l’éternité se rencontrent.

Du Présent, et de lui seulement, les hommes ont une expérience semblable à celle que notre Ennemi a de la réalité dans son ensemble ; c’est seulement dans ce Présent que la liberté et la réalité leur sont offertes. Notre Ennemi voudrait donc que les hommes se soucient sans cesse de l’éternité (c’est-à-dire de Lui) ou du Présent – soit qu’ils méditent sur leur union ou leur séparation d’avec Lui, soit qu’ils obéissent à la voix de leur conscience présente, soit qu’ils portent la croix présente, soit qu’ils reçoivent la grâce présente, soit qu’ils rendent grâce pour le bonheur présent.

Notre affaire est de les éloigner de l’éternité et du Présent. Dans cet objectif, nous tentons parfois un homme (disons une veuve, ou un universitaire) de vivre dans le Passé. Mais cela n’a qu’une valeur limitée : les hommes ont une certaine connaissance du Passé, celui-ci est, par définition, déterminé – et, à ce titre, ressemble à l’éternité. Il est de loin préférable de les faire vivre dans l’Avenir. […]

Il me semble que la technique proposée ici est extrêmement efficace. Beaucoup d’erreurs et de fautes humaines, sinon toutes, découlent au moins en partie de notre tendance à vivre dans le passé, ou dans l’avenir, au détriment du présent et de l’éternité.

Si nous appliquons cette grille d’analyse à la théologie de la création, voici quelles seraient les deux erreurs à éviter : du côté du passé, chercher avant tout à connaître la volonté « initiale » de Dieu, à savoir ce qu’était le monde, ce qu’était l’homme tels qu’ils existaient une seconde après être sortis des mains de Dieu. Chercher ensuite à y revenir, à reconstituer ce monde, cet homme. (Je crains que C. S. Lewis ne sous-estime les dangers du passé : nous ne nous en faisons qu’une idée très inexacte, et les représentations faussées que nous en avons pèsent lourdement sur le présent.) Du côté de l’avenir, chercher avant tout à connaître la volonté « finale » de Dieu, à savoir ce que sera le royaume des Cieux, ce que seront le monde et l’homme parfaitement réconciliés avec Dieu. Une fois cet objectif défini, chercher à l’atteindre.

Tout cela n’est peut-être pas toujours vain, mais ne doit pas faire passer au second plan le présent comme lieu privilégié de notre rencontre avec Dieu. Ici et maintenant, Dieu crée, Dieu sauve. « Le royaume des Cieux est parmi vous » (Luc, 17, 21). Et si, au lieu de nous focaliser sur l’hypothétique déliquescence d’un ordre ancien (dont nous affirmons un peu vite qu’il était bon et voulu par Dieu), ou de rêver à l’ordre idéal que nous connaîtrons dans un avenir radieux (que nous assimilons un peu vite au royaume des Cieux tel qu’il existe dans le cœur de Dieu), nous accordions plus d’attention à l’œuvre que Dieu fait au présent ?

Si nous voulons connaître ce qu’on peut appeler, si on y tient, un « ordre de la création » ou une « loi naturelle », il n’y a, je crois, pas de meilleure méthode que celle-ci. Regarder, au présent, ici et maintenant, attentivement, avec tout l’amour et la bienveillance dont nous sommes capables, ce qui se passe autour de nous, et tâcher d’y discerner l’œuvre de Dieu. Regardons la création « gémir et souffrir les douleurs de l’enfantement » (Romains 8, 22), regardons Dieu faire « toutes choses nouvelles » (Isaïe 43, 19 et Apocalypse 21, 5).

Un enfant porteur de trois chromosomes 21 ne pourrait pas être heureux et ne serait qu’un fardeau pour ses proches ? Regardons mieux. Deux hommes qui s’aiment ne pourraient pas être fidèles l’un à l’autre et féconds ensemble à leur manière ? Regardons mieux. Songeons un instant à toutes les merveilles à côté desquelles nous passons, à toutes celles que nous n’avons pas pu contempler parce que nous avions le regard perdu dans un passé ou un avenir fantasmés ! Cultivons donc la vertu de prudence, et surtout, réjouissons-nous : nous n’avons encore rien vu, ni de la beauté du monde, ni de l’amour de Dieu dont elle est le signe.

Éthique et création – Jean Ansaldi

Il y a des choses que j’essaie d’exprimer clairement depuis quelques années, sans grand succès. Alors quand un regretté théologien protestant, professeur d’éthique à la faculté protestante de Montpellier, le fait pour moi… Seigneur, sois béni ! Accueille-le dans ton royaume ! Je ne suis pas entièrement d’accord avec lui dans la mesure où il me semble qu’une place doit être faite pour l' »ordre créationnel », en veillant néanmoins à ne jamais lui accorder une autonomie (ce que les théories de la « loi naturelle » tendent à faire) et à toujours le penser conjointement avec ce que Jean Ansaldi appelle le « sotériologique ». Je crois que Dieu crée et sauve dans le même mouvement : disjoindre création et salut est une erreur grave, lourde de conséquences en termes éthiques. Mais n’ayant pas encore lu cet auteur dans le texte, je ne prétendrai pas entrer en dialogue avec sa pensée.

J’ai trouvé ces passages de Jean Ansaldi dans un intéressant article de Michel Johner, qui, même si je suis loin d’être d’accord avec l’auteur, a le mérite de poser clairement des problèmes qui me tracassent. Ces citations, en attendant mieux, pourraient utilement interpeller les défenseurs de l’écologie humaine.

Si par chance, en attendant que je puisse passer un peu de temps dans une bonne bibliothèque, l’un de mes lecteurs avait sous la main tel ou tel texte d’Ansaldi, ma boîte mail lui est ouverte : baroqueetfatigue [at] yahoo.fr.

« La série séquentielle (création-chute-rédemption) est dangereuse pour l’éthique, car posséder le « commencement », c’est être en situation de maîtrise pour décréter le bien et le mal; ces derniers sont alors inscrits dans la « nature », dans la Loi des origines, ou dans les textes qui en rendent compte, etc. (…). Il est symptomatique que c’est presque toujours à partir d’un savoir sur le commencement que l’Église a persécuté les hommes. À mon avis, une analyse fine de ce retour en force d’un primat du créationnel sur le sotériologique montrerait qu’il traduit moins l’angoisse des chrétiens devant les menaces de destruction écologique, que leur peur d’être idéologiquement marginalisés. »

(J. Ansaldi, « La création au futur antérieur », ETR, 64e année, 1989/2.)

« Contrairement au théologien [E. Fuchs] qui entend fonder l’éthique sexuelle sur un ordre créationnel, (…) je ne crois pas personnellement que l’éthique chrétienne ait à partir d’un ordre créationnel qui se donnerait Dieu sait où. Si création il y a maintenant, elle est devant nous, comme une constante remise en ordre du monde, comme une constante interprétation de la réalité à partir de la justification en Christ. »

(J. Ansaldi, « Entre l’interdit et la complicité: la place de l’homosexualité dans l’éthique chrétienne », ETR, 62e année, 1987/2, 220.)

À propos de l’ethnie, ou d’autre chose

« […] Ainsi est-il parfaitement légitime de se revendiquer comme Peul ou Bambara. Ce qui est contestable, en revanche, c’est de considérer que ce mode d’identification a existé de toute éternité, c’est-à-dire d’en faire une essence. Un ethnonyme peut recevoir une multitude de sens en fonction des époques, des lieux ou des situations sociales : s’attacher à un de ces sens n’est pas condamnable ; ce qui l’est, c’est d’affirmer que ce sens est unique ou, ce qui revient au même, que la série de sens qu’a revêtue la catégorie est achevée. […] »

Jean-Loup Amselle, « Ethnies et espaces : pour une anthropologie topologique », dans J.-L. Amselle et Elikia M’Bokolo, Au cœur de l’ethnie, La Découverte, 1985, p. 38.

 « […] Pourquoi faut-il absolument que « les Bambaras » soient quelque chose, bêtes ou méchants, rustres ou philosophes, paisibles ou sanguinaires, etc. ? Double illusion : d’abord ou suppose qu’être désignés d’un même nom est le signe assuré de quelque consubstantialité fondamentale, alors qu’il suffit, par exemple, d’occuper une même position au regard d’un tiers. On suppose ensuite qu’un Bambara ne saurait piller ou penser qu’en vertu de cette nécessité immanente, de ce « quelque chose » – nature, destin ou vocation – qui définit sa spécificité. C’est la bambaraïté qui fait agir le Bambara et inversement chacun de ses actes la signifie : terrible logique de l’imputation, telle qu’elle est à l’œuvre dans toute lecture méta-sociale (raciste ou autre) de la réalité sociale. […] »

Jean Bazin, « À chacun son Bambara », dans J.-L. Amselle et E. M’Bokolo, id., p. 90.

Tout m’est permis

Pour E.

« Tout m’est permis » ; mais tout n’est pas profitable. « Tout m’est permis » ; mais je ne me laisserai, moi, dominer par rien. […] « Tout m’est permis » ; mais tout n’est pas profitable. « Tout m’est permis » ; mais tout n’édifie pas.

Saint Paul de Tarse, première épître aux Corinthiens

« Finissons-en donc avec ces jugements les uns sur les autres : jugez plutôt qu’il ne faut rien mettre devant votre frère qui le fasse buter ou tomber. Je le sais, j’en suis certain dans le Seigneur Jésus, rien n’est impur en soi, mais seulement pour celui qui estime un aliment impur ; en ce cas il l’est pour lui. En effet, si pour un aliment ton frère est contristé, tu ne te conduis plus selon la charité. Ne va pas avec ton aliment faire périr celui-là pour qui le Christ est mort ! »

Saint Paul de Tarse, épître aux Romains

Lire et relire saint Paul fait ressortir la vanité de tout ce qu’on désigne généralement sous le nom de morale. (D’après le Trésor de la langue française, la morale est un « ensemble de règles concernant les actions permises et défendues dans une société » , un « ensemble des règles de conduite reconnues comme absolument et universellement valables » , ou l’étude théorique des règles en question.) Le Christ s’est incarné, est mort et est ressuscité pour nous sauver : il n’est pas venu pour remplacer une morale par une autre ; il n’est pas venu pour réformer les mœurs. Dieu est amour, et « l’amour n’obéit à aucune morale et ne donne naissance à aucune morale », comme l’écrit Jacques Ellul. Pourquoi Dieu se serait-il fait homme, s’il avait voulu nous donner une morale de plus ? L’imagination fertile de notre espèce y a déjà amplement pourvu ; nous n’avons que trop de morales. La morale, c’est notre penchant. La morale, c’est notre vice. Dieu s’est rendu semblable à nous, Il veut nous rendre semblables à Lui ; Il nous communique Son esprit et Sa vie. À partir de là, quelle place pouvons-nous encore faire à une morale ?

« C’est bien pratique », dira-t-on. « Toute société a besoin d’une morale ». « Ce que tu dis est bon pour quelques intellectuels ; la majorité de nos contemporains, que tu scandalises avec de tels propos, veut qu’on lui donne des règles simples, auxquelles elle puisse se tenir ». Le Christ s’adressait-il aux intellectuels de son temps, ou aux foules ? Saint Paul s’adressait-il aux intellectuels de son temps, ou aux foules ? Ont-ils eu peur du scandale ? Le Christ a-t-il laissé lapider la femme adultère pour ne pas scandaliser la majorité des contemporains ? Le Christ a-t-il refusé d’entrer chez un collecteur d’impôts pour ne pas scandaliser la majorité de ses contemporains ? Le Christ a-t-il repoussé la pécheresse qui lui baisait les pieds, les mouillait de larmes, les essuyait avec ses cheveux et répandait sur eux du parfum, pour ne pas scandaliser la majorité de ses contemporains ?

« Tout m’est permis », affirme saint Paul. « Tout m’est permis, mais… », oui, certes, mais tout m’est permis. « Rien n’est impur en soi », affirme saint Paul. « Rien n’est impur en soi, mais… », oui, certes, mais rien n’est impur en soi. Combien de fois l’avons-nous entendu proclamer dans nos églises ? Combien de prêtres osent tonner du haut de leur chaire  : « Tout m’est permis ! » ; « Rien n’est impur! » ? Bien peu ; par peur d’être accusé de laxisme, peut-être ? Mais dire « tout m’est permis » ou « rien n’est impur en soi », est-ce du laxisme ? Notre foi est-elle à ce point faible que des énoncés tels que « tout m’est permis » ou « rien n’est impur en soi » nous effraient ?

Si nous y regardons de plus près, nous ne voyons là nul laxisme ; ces formules sont même l’exact contraire du laxisme. Il ne nous est pas demandé de nous conformer à des interdits, ou de distinguer le pur de l’impur. Il nous est demandé d’entrer résolument dans une relation personnelle avec Dieu, un Dieu qui s’est fait homme et qui est mort et ressuscité pour nous sauver. Dans cette relation, il n’y pas plus de place pour les interdits qu’il n’y en a pour les distinctions entre pur et impur. Entrer en vérité dans une relation personnelle avec Celui qui m’a créé, avec Celui m’a sauvé, avec Celui qui s’est fait semblable à moi et veut m’attirer à Lui, voilà qui est mille fois plus exigeant que toute conformité à une loi, mille fois plus exigeant que toute pureté.

Mais nous tenons à être punis pour nos fautes, et récompensés pour nos bonnes actions. Nous voulons rester dans l’enfance, attendant qu’une autorité définisse à notre place les limites du permis et de l’interdit, du pur et de l’impur, du bien et du mal. Nous ne sommes pas des enfants. Personne ne tracera ces limites à notre place. Personne ne nous punira. Personne ne nous récompensera. Ce que Jésus exalte chez l’enfant, c’est l’accueil, dans la simplicité et dans l’émerveillement, du royaume de Dieu, c’est-à-dire du don infini que Dieu nous fait de participer à Sa vie, en dépit de notre faiblesse et de nos fautes. C’est dans ce sens-là que nous devons être enfants de Dieu. Nulle autorité ne distinguera pour nous le bien du mal. Nous ne pourrons les distinguer en vérité qu’à partir de la relation que nous entretenons avec notre Créateur et Sauveur.

Dieu a voulu qu’il y ait l’Église, pour que Son salut soit manifesté au milieu des hommes, pour que Sa grâce nous parvienne à travers les sacrements, pour que Sa parole soit annoncée à travers les âges et dans toutes les nations. Dieu a voulu qu’il y ait l’Église, parce que nous ne sommes que trop enclins à faire de Lui une simple projection de nous-mêmes, alors qu’il est toujours plus aimant, toujours plus grand, toujours plus beau que nous ne l’imaginons. C’est dans la rencontre avec nos frères que nous découvrons vraiment l’amour, la grandeur et la beauté de Dieu. Nous ne pouvons nous reconnaître vraiment pécheurs devant Dieu qu’en nous reconnaissant pécheurs devant nos frères. Nous connaissons notre faiblesse : si nous restons seuls, nous ne pouvons vivre en vérité notre relation à Dieu ; si nous restons seuls, nous ne pouvons aimer, croire et espérer vraiment. Si nous restons seuls, notre idée du bien et du mal risque de n’être qu’un reflet déformé des avortons que nous sommes, et c’est pour cela, pour cela aussi, que Dieu a voulu qu’il y ait l’Église. « Tout n’est pas bon », « tout n’édifie pas », nous avons à le redécouvrir à chaque génération, sans nous priver de puiser dans le trésor de sainteté et de sagesse qu’ont constitué pour nous les générations précédentes, trésor dont l’Église est la gardienne.

Mais malheur à nous si, à partir de ce trésor, nous prétendions édifier une morale. Malheur à nous si nous prétendions asséner à notre prochain, en-dehors de toute rencontre véritable entre lui et nous, ce qui est bien, et ce qui est mal ; ce qu’il doit faire, et ce dont il doit s’abstenir. Malheur à nous si nous restaurions des distinctions entre pur-en-soi et impur-en-soi qui ont été abolies une fois pour toutes dans le Christ. Malheur à nous si nous pensions avoir tranché une fois pour toutes les questions qui traversent le cœur de l’homme. Ce trésor de sainteté et de sagesse doit servir à l’approfondissement et à la perfection de la relation que chacun de nous entretient avec Dieu ; il doit servir à ce que chacun de nous puisse vraiment se laisser attirer à Dieu, et à nulle autre chose.

Une jeune femme avait demandé à son fiancé de l’argent pour acheter la robe qu’elle porterait le jour des noces – chose en tous points contraire aux usages de la bourgeoisie. Elle utilisa l’argent pour partir en week-end à Londres avec ses amies ; elles y firent du shopping et burent plus que de raison. Voilà l’Église quand, du trésor dont Dieu l’a rendue dépositaire, elle forge une morale du pur et de l’impur, fermant à clé le royaume des Cieux devant les hommes (Matthieu 23, 13). Prions pour que ni elle, ni nous qui en sommes membres n’allions, avec nos aliments, faire périr nos frères pour qui le Christ est mort (Romains 14, 15).